CARACTÈRES, ENGRENAGES ET PHASES DES PÉRIODES SOCIALES
Chaque période sociale a un nombre fixe de caractères ou propriétés constituantes; par exemple, la tolérance religieuse est caractère de 6e période et non de 5e ; l'hérédité du trône est caractère de 5e et non de 4e ; etc.
Dire que les caractères sont tirés du jeu des sept passions primitives, qu'ils sont en nombre inégal selon les périodes, ce serait faire désirer une définition des sept passions primitives ou radicales dont je ne veux pas traiter dans ce premier Mémoire.
Pour parler seulement de la Civilisation ou 5e période, je dirai qu'elle a seize caractères, dont quatorze tirés du jeu direct et inverse des sept passions primitives, et deux tirés du développement inverse de la passion Harmonisme.
Chaque société se mélange plus ou moins de caractères empruntés sur les périodes supérieures ou inférieures ; par exemple , les Français ont adopté en dernier lieu Vunité de relations industrielles et administratives ; cette méthode, qui est un des caractères de la 6e période, s'est introduite par le système métrique uniforme et le Code civil Napoléon, deux institutions contraires à l'Ordre civilisé, qui a, parmi ses caractères, V incohérence de relations industrielles et administratives. Nous avons donc sur ce point dérogé à la Civilisation et engrené en 6e période. Nous y avons engrené sur d'autres points encore, notamment par la tolérance religieuse. Les Anglais, qui exercent une intolérance digne du douzième siècle, sont à cet égard plus civilisés que nous. Les Allemands sont de même plus civilisés que nous quant à l'incohérence des lois, des coutumes et des relations industrielles ; on trouve à chaque pas en Allemagne des mesures, monnaies, lois et usages différents, au moyen de quoi un étranger est volé et dupé bien plus
facilement que s'il n'y avait qu'une mesure, qu'une monnaie, qu'un code, etc. Ce chaos de relations est favorable au mécanisme civilisé, qui a pour but d'élever la fourberie au plus haut degré ; c'est à quoi l'on parviendrait en développant pleinement les seize caractères spéciaux de la Civilisation.
Cependant les philosophes prétendent « qu'on a perfectionné la « Civilisation en adoptant la tolérance religieuse, l'unité indus- » trielle et administrative. » C'est fort mal s'exprimer ; il fallait dire qu'on a perfectionné l'Ordre social et dégradé la Civilisation; en effet, si l'on adoptait successivement les seize caractères de la 6e période, il en résulterait l'anéantissement complet de la Civilisation, on l'aurait détruite en croyant la perfectionner. L'Ordre social serait mieux organisé, mais on se trouverait en 6e période et non en 5e. Ces distinctions de caractère conduisent à une plaisante conclusion : c'est que le peu de bien que Von trouve dans l'Ordre civilisé n'est dû qu'à des dispositions contraires à la Civisation.
Et si l'on veut rendre la Civilisation pire encore, il faudra y ajouter des caractères de patriarcat qui sont très compatibles avec elle; par exemple, V émancipation commerciale, ou la liberté de vendre à faux poids, à fausse mesure, de donner de fausses denrées, comme des pierres glissées dans le corps d'une balle. Toutes ces friponneries sont légalement permises en Chine ; là, tout marchand vend à faux poids, vend de fausses denrées impunément. Vous achèterez à Canton un jambon de belle apparence, et en l'ouvrant vous n'y trouverez qu'une masse de terre artificiellement recouverte de tranches de chair \ tout marchand a trois balances; une trop légère pour tromper les acheteurs; une trop lourde, pour tromper les vendeurs ; et une juste, pour son usage particulier. Si vous vous laissez prendre à toutes ces friponneries, le magistrat et le public riront de vous; ils vous apprendront que l'émancipation commerciale existe en Chine, et qu'avec ce prétendu vice, le vaste empire chinois se soutient depuis 4000 ans mieux qu'aucun empire d'Europe. D'où l'on peut conclure que le Patriarcat et la Civilisation n'ont aucun rapport avec la justice ni la vérité, et peuvent fort bien se soutenir sans donner accès à la justice ni à la vérité, dont l'exercice est incompatible avec les caractères de ces deux sociétés.
Sans désigner les caractères des diverses périodes, j'ai fait entrevoir que chacune d'entre elles prend fréquemment ceux des
périodes supérieures ou inférieures. C'est sans contredit un mai que d'introduire ceux des périodes inférieures, comme Vadmission légale du faux poids, qui est empruntée de troisième période, V affiliation des clubs, qui est un janissariat civil, et un engrenage en quatrième période ou Barbarie.
Ce n'est pas toujours un bien que d'introduire un caractère de période supérieure; il peut, dans certains cas, se dénaturer par cette transplantation politique, et produire de mauvais effets; témoin le divorce libre, qui est un caractère de sixième période, et qui a produit tant de désordre en Civilisation qu'on a été obligé de lui assigner les plus étroites limites. Cependant le divorce libre est un usage très salutaire en sixième période, et y contribue éminemment à l'harmonie domestique ; c'est qu'alors il se combine avec d'autres caractères qui n'existent pas en Civilisation. L'on voit par là qu'il y a des ménagements à observer quand on introduit un caractère d'une période dans une autre, comme quand on transporte une plante dans un climat qui n'est pas Je sien. L'on s'est trompé en croyant que la tolérance religieuse peut convenir aux Civilisés, sans aucune limite ; à la longue, elle produirait dans les États agricoles plus de mal que de bien, si elle n'exceptait pas les religions qui tiennent des mœurs de la quatrième, de la troisième et de la deuxième période, comme le mahométisme, le judaïsme et l'idolâtrie. Quant à présent, leur admission devient fort indifférente, puisque la Civilisation touche à >a fin.
Chacune des sociétés incohérentes éprouve plus ou moins le besoin des caractères de la période supérieure. 11 n'en est aucune qui ressente plus vivement ce besoin que la Civilisation, elle se critique elle-même et ouvertement sur ses propres caractères; par exemple sur la fausseté qui règne en affaires d'amour ; les théâtres, les romans, les coteries ne retentissent que de brocards 4i ce sujet, et ces plaisanteries, quoique insipides à force d'être répétées, se renouvellent chaque jour comme si elles étaient neuves. Elles attaquent principalement les femmes, et mal à propos, car les deux sexes se trompent à qui mieux mieux dans leurs amours. Si les hommes semblent moins faux, c'est parce que la loi leur donne plus de latitude, et déclare gentillesse chez le sexe fort ce qui est crime chez le sexe faible. On objecte à cela que les conséquences de l'infidélité sont bien différentes dans l'un ou l'autre sexe ; mais elles sont les mêmes quand une femme est m< -
rile, ou quanti elle garde son enfant sans l'attribuer à un homme non consentant. Si la loi eût assuré aux femmes le libre exercice de l'amour dans ces deux cas, on aurait vu diminuer cette fausseté amoureuse, objet de nos injustes sarcasmes, et l'on aurait pu sans nul inconvénient adopter le divorce libre. Ainsi les Civilisés, par suite de leur esprit tyrannique envers les femmes, ont manqué le passage en sixième période, où les aurait conduits la loi dont j'ai parlé.
Il était un moyen bien plus facile d'amener les femmes comme les hommes à une extrême franchise en affaires d'amour, et de faire passer le corps social à la liberté amoureuse par une opération indirecte et purement économique ; c'est le Ménage progressif ou la Tribu à neuf groupes , qui est l'Ordre domestique de septième période sociale, et dont je parlerai dans la seconde partie.
Il y a dans chaque période un caractère qui forme Pivot de MÉCANIQUE et dont l'absence ou la présence détermine le changement de période. Ce caractère est toujours tiré de l'amour. En quatrième période c'est la servitude absolue de la femme; en cinquième période, c'est le mariage exclusif et les libertés civiles de V épouse; en sixième période c'est la corporation amoureuse qui assure aux femmes le privilège dont j'ai parlé plus haut. Si les Barbares adoptaient le mariage exclusif, ils deviendraient en peu de temps Civilisés par cette seule innovation ; si nous adoptions la réclusion et la vente des femmes, nous deviendrions en peu de temps Barbares par cette seule innovation ; et si nous adoptions les garanties amoureuses, telles qu'elles s'établissent en sixième période, nous trouverions dans cette seule mesure une issue à la Civilisation et une entrée en sixième période.
En thèse générale, le caractère de Pivot, qui est toujours tiré des coutumes amoureuses, entraîne la naissance de tous les autres; mais les caractères d'embranchement ne font pas naître le pivotaî, et ne conduisent que très lentement au changement de période; des Barbares pourraient adopter jusqu'à douze des seize caractères civilisés et rester encore Barbares, s'ils ne prenaient pas le caractère pivotai, la liberté civile d'une épouse exclusive.
Si Dieu a donné aux coutumes amoureuses tant d'influence sur le mécanisme social et sur les métamorphoses qu'il peut subir, ce fut une suite de son horreur pour l'oppression et la violence; il voulut que le bonheur ou le malheur des sociétés humaines fût proportionné à la contrainte ou à la liberté qu'elles admettraient.
Or, Dieu ne reconnaît pour liberté que celle qui s'étend aux deux sexes et non pas à un seul ; aussi voulut-il que tous les germes des horreurs sociales, comme la Sauvagerie, la Barbarie, la Civilisation, n'eussent d'autre Pivot que l'asservissement des femmes, et que tous les germes du bien social, comme les sixième, septième, huitième périodes, n'eussent d'autre Pivot, d'autre boussole que l'affranchissement progressif du sexe faible.
Ces vérités ne seront pas goûtées des Civilisés; ils jugent les femmes sur leurs mœ.irs actuelles, sur une dissimulation à laquelle nos coutumes les obligent, en leur refusant toute liberté; ils croient que cette duplicité est l'attribut naturel et invariable du sexe féminin. Cependant , si l'on observe déjà tant de différence des dames de nos capitales aux odalisques d'un sérail, qui se croient des automates créées pour le passe-temps des hommes, combien la différence serait plus grande encore de nos dames à celles d'une nation policée chez qui le sexe serait élevé à l'entière liberté! Et quel caractère la liberté développerait-elle chez de pareilles femmes? Voilà des questions que les philosophes se garderaient d'élever; animés d'un esprit d'oppression, d'une antipathie secrète contre les femmes, ils les habituent par de fades compliments à s'étourdir sur leur esclavage, et ils étouffent jusqu'à l'idée de rechercher quelles mœurs prendraient les femmes dans un Ordre social qui diminuerait leurs chaînes.
Il y a toujours quatre phases dans chacune des trente-deux périodes du Mouvement social. En conséquence , chaque période sociale, comme la Barbarie, la Civilisation ou autres, peut se diviser en quatre âges, enfance, accroissement, déclin et caducité. Je donnerai dans la troisième partie de ce Mémoire un tableau des quatre phases de la Civilisation; elle est actuellement en troisième phase, en déclin. Je m'explique sur le sens de ce mot.
Une société peut tomber en déclin par l'effet de ses progrès sociaux; les sauvages de Sandwich et de l'Ohio, qui adoptent quelques branches d'industrie agricole et manufacturière , perfectionnent sans doute leur état social, mais ils s'éloignent par cette raison de l'Ordre sauvage , qui a parmi ses caractères la répugnance de V agriculture. Ces peuplades de Sandwich et de l'Ohio nous présentent donc une sauvagerie en déclin, par l'effet du perfectionnement social.
On peut dire dans le même sens que les Ottomans sont des Barbares en déclin: car ils adoptent divers caractères de Civilisa-
EXPOSITION. i'1
tien, comme l'hérédité du trône et autres usages qui, étant voisins des habitudes civilisées, constituent le déclin de la Barbarie. Ils avaient, avant la déposition de Sélim, adopté la tactique militaire qui est un caractère de Civilisation ; ils ont perfectionné leur Barbarie en supprimant les troupes réglées, dont l'adoption était une mesure anti-barbare et un engrenage en Civilisation.
Ces exemples doivent suffire à expliquer ce que j'ai dit plus haut, savoir : qu'une société peut, tomber en déclin par l'effet des progrès sociaux.
Les sociétés lre, 2e, 3e, perdent à décliner, puisque leur déclin les rapproche de la 4e, de la Barbarie, qui est la pire de toutes. Mais les sociétés 4e, 5e, 6e et 7e gagnent à décliner, puisque leur déclin les rapproche de la 8e, qui est porte d'entrée dans l'Ordre combiné.
Les quatre phases, enfance, accroissement, déclin et caducité, ont chacune des attributs spéciaux; par exemple, la première phase de Civilisation a pour attributs le mariage exclusif combiné avec Vesclavage des cultivateurs; tel était l'ordre existant chez les Grecs et Romains, qui n'étaient qu'en première phase de Civilisation. La deuxième phase et la troisième ont aussi leurs attributs ; lorsque j'indiquerai les attributs des quatre phases de la Civilisation, Ton verra que les philosophes ont cherché à la retarder, à la maintenir dans ja phase d'enfance ; que.c'esUe hasard qui nous a conduits de première en deuxième phase , de deuxième en troisième, et qu'après ce progrès les philosophes ont eu l'art de s'arroger l'honneur d'améliorations auxquelles ils n'avaient jamais songé avant que le hasard les eût amenées.
Déjà j'en ai donné la preuve en observant qu'on n'a vu chez les Grecs et les Romains aucun philosophe proposer des plans pour l'affranchissement des esclaves; jamais ils ne s'occupèrent du sort de ces malheureux, que Vedius Pollion faisait dévorer vivants par des lamproies quand ils avaient commis la moindre faute, et que les Spartiates égorgeaient par milliers, "pour en diminuer le nombre, quand ils se multipliaient trop. Jamais les philanthropes d'Athènes et de Rome ne daignèrent s'intéresser à leur sort ni s'élever contre ces atrocités. Ils croyaient à cette époque que la Civilisation ne pouvait pas exister sans esclaves; ils croient toujours que la Science sociale est parvenue à son dernier terme, et que le mieux connu est le mieux possible. Aussi voyant que l'Ordre civilisé était un peu moins mauvais que l'Ordre barbare et
sauvage, ils en ont conclu que la Civilisation était la meilleure société possible, et qu'on n'en découvrirait point d'autre.
Entre les diverses périodes sociales, il y a des sociétés mixtes ou bâtardes, qui sont mi-parties des caractères de plusieurs périodes. La société russe est un mixte de quatrième et cinquième période, de Barbarie et de Civilisation. La société chinoise est la plus curieuse qu'il y ait sur le globe, sous le rapport de la mixtion ; car elle offre , en quantité presque égale , des caractères de Patriarcat, de Barbarie et de Civilisation. Aussi les Chinois ne sont-ils ni Patriarcaux, ni Barbares, ni Civilisés.
Les sociétés mixtes, comme la russe et la chinoise, ont les propriétés des animaux mixtes, comme le mulet : c'est d'avoir plus de vices et pourtant plus de vigueur que les sociétés originelles dont elles sont mi-parties.
Il est infiniment rare et presque impossible de trouver une société pure, exempte d'altération, et qui n'ait pas quelque caractère emprunté des périodes inférieures ou supérieures. J'ai observé que les Barbares d'Asie ont presque tous adopté l'hérédité du trône, qui est un caractère de Civilisation et une dérogation à l'Ordre barbare. Cet Ordre est plus pur à Alger, où le trône appartient légalement au premier occupant. J'ai déjà remarqué qu'il règne parmi nous plusieurs dispositions ultra-civilisées ; je finis sur cette thèse qui exigerait un exposé régulier des caractères de chaque période, et surtout des seize caractères de Civilisation et des attributs spéciaux de chacune des quatre phases de cette période.
''corollaires sur" le malheur des globes pendant les phases d'incohérence sociale.
Le bonheur , sur lequel on a tant raisonné ou plutôt tant déraisonné, consiste à avoir beaucoup de passions et beaucoup de moyens de les satisfaire. Nous avons peu de passions et des moyens à peine suffisants pour en satisfaire le quart ; c'est par cette raison que notre globe est pour le moment des plus malheureux qu'il y ait dans l'univers. Si d'autres planètes peuvent éprouver autant de mal-être, elles ne peuvent pas souffrir davantage, et la Théorie du Mouvement prouvera que Dieu, malgré toute sa puissance, ne
j .eut pas inventer des tourments sociaux plus raffinés que ceux que nous endurons sur ce misérable globe.
Sans entrer, à ce sujet, dans aucun éclaircissement, je me borne à observer que la planète la plus malheureuse d'un tourbillon n'est pas toujours la plus pauvre ; Vénus est plus pauvre que nous, Mars et les trois nouvelles planètes le sont encore davantage; leur sort est pourtant moins fâcheux que le nôtre : en voici la raison (»). " Le globe " le plus infortuné est celui dont les habitants ont des passions disproportionnées aux moyens de jouissance; tel est le vice qui afflige présentement notre globe; il rend la situation du genre humain si fatigante, qu'on voit éclater le mécontentement, jusque chez les souverains. Jouissant d'un sort envié par tout le monde, ils se plaignent encore de n'être pas heureux, quoiqu'ils soient libres de changer de condition avec chacun de leurs sujets. J'ai expliqué précédemment la cause de ce mal être temporaire : c'est que Dieu a donné à nos passions l'intensité convenable aux deux phases d'Ordre combiné , qui comprendront à peu près soixante-dix mille ans, et dans le cours desquelles chaque journée nous offrira des jouissances si actives, si variées, que nos âmes pourront à peine y suffire, et qu'on sera obligé de raffiner méthodiquement les passions des enfants, pour les rendre aptes à goûter les voluptés innombrables que présentera le nouvel Ordre social.
Si nos Destins étaient bornés à la triste Civilisation, Dieu nous aurait donné des passions flasques et apathiques , comme la philosophie les conseille, des passions convenables à la misérable existence que nous traînons depuis cinq mille ans. Leur activité dont nous nous plaignons est le garant de notre bonheur futur. Dieu a dû former nos âmes pour les âges de bonheur, qui dureront sept fois plus que les âges de malheur. La perspective de cinq à six mille ans de tourments préparatoires n'était pas un motif suffisant pour déterminer Dieu à nous donner des passions molles et philosophiques, qui auraient convenu aux misères civilisées et barbares, mais qui n'auraient aucunement convenu aux soixante-dix mille ans d'Ordre combiné où nous allons entrer. Nous devons donc dès aujourd'hui rendre grâces à Dieu de cette vivacité de passions qui avait excité nos ridicules critiques, tant
(l) Les quatre dernières lignes de cet alinéa, depuis Vénus jusqu'à rai- *o??, sont effacées dans un des exemplaires annotés.
que nous ignorions l'Ordre social qui pouvait les développer et les satisfaire.
Pour obvier à cette ignorance, Dieu devait-il nous accorder la faculté d'entrevoir nos brillantes Destinées? Non, sans doute; cette connaissance eût été pour nos premiers pères un sujet de désolation continuelle, parce que l'imperfection de l'industrie les aurait retenus forcément dans l'Ordre incohérent. Tout en prévoyant le bonheur futur, ils ne seraient pas moins tombés dans la Sauvagerie, car l'Ordre combiné ne pouvait pas s'organiser avant que l'industrie et le luxe fussent élevés à un très haut degré, dont on était fort éloigné dans la première période. Il fallait bien des siècles pour créer le faste nécessaire à l'Ordre combiné, et nos premiers pères auraient dédaigné de perfectionner l'industrie , pour le bien des générations qui devaient naître dans plusieurs mille ans. Une apathie universelle aurait saisi les peuples ; nul homme n'aurait voulu travailler pour préparer un bien-être si éloigné que ni les vivants ni leurs arrière-neveux ne pouvaient espérer d'en jouir. Aujourd'hui même qu'on se vante de raison, l'on ne veut pas se livrer à certaines entreprises, comme la plantation des forêts , parce que la jouissance eh est différée d'une génération ; comment donc nos premiers pères, qui avaient encore moins de raison que nous, auraient-ils pu se plaire à des travaux dont la jouissance eût été renvoyée au delà de mille ans ? Car il fallait au moins un laps de vingt siècles pour élever l'industrie, les sciences et les arts au degré de perfection qu'exige l'entreprise de l'Ordre combiné.
Que serait-il donc arrivé si les premiers hommes avaient entrevu cette future harmonie sociale qui ne pouvait naître qu'après tant de siècles de progrès industriels? Il est probable que loin de travailler pour le vingtième siècle à venir, ils auraient pris plaisir à lui nuire, et qu'ils auraient dit d'un commun accord : ■ Pourquoi serions-nous aujourd'hui les valets de gens qui naî- « tront dans deux mille ans? Abandonnons, étouffons dans sa « naissance cette industrie dont le fruit ne serait que pour eux. « Puisque nous sommes privés aujourd'hui du bonheur réservé « à l'Ordre combiné , que nos successeurs en soient privés -comme nous dans deux mille et dans vingt mille ans; qu'ils « vivent comme nous avons vécu! » N'est-ce pas là le caractère de l'homme ? témoin les pères qui reprochent sans cesse aux enfants les innovations du luxe dont ils n'ont pas joui dans leur
jeune temps. S'il nous fallait seulement vingt ans pour organiser les Séries progressives, quel est l'homme âgé qui se plairait à s'en occuper? Chacun , craignant de ne pas atteindre à ce terme, répugnerait à travailler pour des héritiers, sans certitude de jouissance personnelle. Si j'annonce avec tant de sécurité l'Harmonie universelle comme très prochaine, c'est que l'organisation de l'État Sociétaire n'exige pas plus de deux ans, à dater du jour où un canton prépare les édifices et plantations ; et l'on verrait naître dans l'instant ce bel Ordre social, si les dispositions pouvaient se trouver faites en quelque lieu, s'il existait quelques édifices et plantations qu'on pût affecter à une Phalange de Séries progressives. Or, la préparation du premier canton exigeant à peine deux ans, et le plus caduc des hommes pouvant toujours espérer deux ans d'existence , il se plaira encore à l'idée d'organiser les Séries progressives, de les voir avant sa mort, et d'entonner à cet aspect le cantique de Siméon : «Seigneur, je vais mourir en paix, puis~ « que j'ai vu naître l'Ordre social que vous aviez préparé pour le salut « de tous les peuples. »
C'est à présent que l'homme pourra quitter la vie sans regret, puisqu'il aura la certitude de l'immortalité de l'âme, dont on ne pouvait s'assurer que par l'invention des lois du Mouvement social. Nous n'avions eu jusqu'à ce jour sur la vie future que des notions si vagues, des peintures si effrayantes, que l'immortalité était plutôt un sujet de terreur que de consolation. Aussi la croyance était-elle bien faible, et il n'était pas à souhaiter qu'elle devînt plus ferme. Dieu ne permet pas que les globes acquièrent pendant l'Ordre incohérent des notions certaines sur une vie future des âmes ; si l'on en était convaincu, les plus pauvres des Civilisés se suicideraient dès l'instant où ils seraient assurés d'une autre vie, qui ne pourrait être pire que celle-ci Test pour eux. Il ne resterait que les riches, qui n'auraient ni aptitude ni penchant à remplacer les pauvres dans leurs ingrates fonctions. Dès lors l'industrie civilisée tomberait par la mort de ceux qui en supportent le faix, et un globe resterait constamment dans l'état sauvage par la seule conviction de l'immortalité.
Mais Dieu ayant besoin de maintenir quelque temps les sociétés civilisées et barbares pour servir d'acheminement à d'autres meilleures, il a dû nous laisser pendant la durée de la Civilisation dans une profonde ignorance au sujet de l'immortalité ; il a dû identifier les calculs qui donnent la certitude d'une autre vie avec ceux
qui donnent le moyen de s'élever à un meilleur état que l'Ordre civilisé et barbare, pendant la durée duquel la plupart des salariés [et esclaves] se donneraient la mort s'ils pouvaient en assurance compter sur une vie future, dans laquelle ils ne verraient qu'une chance pour échapper à leur affreuse misère.
Cette question des jouissances réservées aux âmes dans une autre vie met à découvert l'ignorance absolue des Civilisés sur les vues de la nature. Que vous la connaissez mal quand vous placez le bonheur futur dans la désunion des deux principes, matériel et spirituel , et quand vous prétendez que les âmes , après le trépas des corps, s'isoleront de la matière sans le concours de laquelle il n'y aurait pour Dieu même aucune jouissance ! Le seul éclaircissement qu'il convienne de vous donner au sujet de cette vie future, c'est de vous détromper sur l'incohérence que vous supposez entre le sort des défunts et des vivants. Cessez de croire que les âmes des défunts n'aient aucune relation avec ce monde ; il existe des liens, des rapports entre l'une et l'autre vie ; il vous sera démontré que les âmes des trépassés végètent dans un état de langueur et d'anxiété dont les nôtres participeront après cette vie, jusqu'à ce que l'Ordre actuel du globe soit amélioré. Tant que la terre restera dans un chaos social, si contraire aux vues de Dieu, les âmes de ses habitants en souffriront dans l'autre vie comme dans celle-ci, et le bonheur des défunts ne commencera qu'avec celui des vivants, qu'avec la cessation des horreurs de l'état civilisé, barbare et sauvage.
Cette révélation deviendrait fâcheuse et même désespérante s'il était difficile d'organiser l'Ordre combiné, dont l'établissement deviendra le signal du bonheur pour les trépassés comme pour les vivants ; mais l'extrême facilité d'établir ce nouvel Ordre nous rend précieuses les théories qui dissipent nos illusions sur la vie future, où nous n'aurions passé que pour y partager le mal-être et l'inquiétude dont les âmes de nos pères sont affectées en attendant l'Organisation sociétaire du globe.
La Théorie du Mouvement social, en vous faisant connaître le sort qui est réservé à vos âmes dans les divers mondes qu'elles parcourront pendant l'éternité, vous apprendra que les âmes après cette vie se rejoignent encore à la matière, sans jamais s'isoler des voluptés matérielles. Ce n'est pas ici le lieu de toucher à celte discussion , non plus qu'à celle des causes qui ôtenl temporairement à nos âmes la mémoire de leur existence passée.
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de leur sort antérieur à cette vie. Où étaient-elles avant d'habiter nos corps? Dieu ne créant rien de rien, n'a pu former nos âmes de rien; et si vous croyez qu'elles n'existaient pas avant les corps , vous êtes bien près de croire qu'elles retourneront au néant d'où vos préjugés les font sortir. Les Civilisés se sont montrés bien inconséquents de prétendre que l'âme puisse être immortelle après la vie , sans l'avoir été avant la vie. Les Barbares et Sauvages, dans leurs fables grossières de la métempsycose, sont moins éloignés de la vérité; ce dogme en approche confusément sur deux points : 1° en ce qu'il ne fait pas naître nos âmes de rien ; 2° en ce qu'il n'isole pas nos âmes de la matière ni avant ni après cette vie. Voilà du moins deux lueurs de vérité dans des fictions populaires qui sont l'ouvrage des Barbares ; et ce n'est pas la première fois que des nations brutes se seront montrées plus voisines du bon sens que les orgueilleux Civilisés, qui avec leur jactance sur le perfectionnement de la perfectibilité n'aboutissent qu'à s'engouffrer de plus en plus dans les ténèbres métaphysiques, politiques et morales, et couraient la chance de perdre mille ans encore à croupir dans la Civilisation.
P. S. Dans cet exposé , j'ai évité de toucher à ce qui concerne les deux Mouvements " instinciuel " et organique, dont je ne commencerai à parler que dans les Mémoires suivants, parce qu'il faut , avant d'en traiter, donner préalablement la Théorie du Mouvement Social, auquel ils sont coordonnés.
Comme on a exprimé le désir d'une notice sur les deux Mouvements animal et organique, et de quelques exemples à l'appui de la définition, je satisfais à cette demande par un chapitre annexé à la troisième partie; il traitera du rapport hiéroglyphique de ces deux Mouvements avec le? passions humaines et le mécanisme social.
[ Ici devait être placé le Chapitre de l'Apocalypse calculée ou Subversion postérieure. Je l'ai renvoyé, ainsi que toute la Cosmog(om'e) antérieure), au second Prospectus où je traiterai plus amplement de la révélation perman(enic).]