‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 59 sur 98 · MATERIEL DE LA GASTRONOMIE COMBINEE · texte numérisé non relu

MATERIEL DE LA GASTRONOMIE COMBINEE

De quelle qualité sera ce superflu qu'il faudra partager entre les animaux et les eng* ais ?

La solution de ce problème va donner des éclaircissements bien étranges sur le sort futur des peuples. Je sollicite donc une attention particulière pour les détails minutieux qui vont suivre; ils amèneront des conclusions vraiment surprenantes, et c'est ici qu'on va prendre une idée de l'immensité de bien-être que Dieu nous réserve.

Dans une Série progressive, tous les groupes acquièrent d'autant plus de dextérité que leurs fonctions sont très divisées, et que chaque membre n'en adopte que celle où il a la prétention d'exceller. Les chefs de la Série, poussés à l'étude par les rivalités, apportent au travail les lumières d'un savant de premier ordre. Les subalternes y apportent une fougue qui se rit de tout obstacle et un véritable fanatisme pour soutenir l'honneur de la Série contre les cantons qui la rivalisent. Dans le feu de l'action elles exécutent ce qui paraît humainement impossible, comme les grenadiers français qui escaladèrent les rochers de Mahon, et qui le lendemain ne purent pas de sang-froid gravir ce roc qu'ils avaient assailli sous le feu de l'ennemi. Telles sont les Séries progressives dans leurs travaux : tout obstacle tombe devant le violent orgueil qui les possède ; elles s'irriteraient au mot d'impossible, et les travaux les plus effrayants, comme les rapports de terre, ne sont que leurs moindres jeux. Si nous pouvions aujourd'hui voir un canton organisé, voir dès l'aurore une trentaine de groupes industriels sortant en parade du palais de la Phalange, se répandant dans les -campagnes et les ateliers, agitant leurs drapeaux avec des cris de triomphe et d'impatience, nous croirions voir des troupes de forcenés qui vont mettre les cantons voisins à feu et à sang. Tels seront les athlètes qui remplaceront nos travailleurs mercenaires et languissants, et qui sauront faire croître le nectar et l'ambroisie sur tel sol qui ne donne que la ronce et l'ivraie aux faibles mains des Civilisés.

Chaque Phalange, en exploitant de la sorte un canton qu'elle a

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fécondé par les rapports de terre, les irrigations et autres moyens, apporte le plus grand soin à étouffer dans sa naissance toute production animale ou végétale qui ne promettrait qu'un avorton et qui ne soutiendrait pas l'honneur du canton et de ses Séries. Ainsi tout ce qui tendrait au médiocre est détruit dans sa naissance, et dès lors le superflu de comestibles abandonné aux animaux se trouve au moins égal aux productions que nous admirons et qui figurent sur la table des grands et des rois. Si l'on pouvait conserver et reproduire dans l'Ordre combiné une pièce quelconque, une volaille prise aujourd'hui sur la table du premier gourmand de France, vous entendriez les dégustateurs signaler vingt fautes commises dans l'éducation et l'engrais de cette volaille, et conclure que la Série des volaillères qui l'a produite et mise en circulation, au lieu de la placer au lot de rebut, mérite d'être éclipsée, c'està-dire condamnée à attacher une cravate noire à la bannière du groupe du poulailler.

Si l'enthousiasme et l'intelligence qui régnent dans les travaux de l'Ordre combiné élèvent les productions à un tel degré d'excellence que le lot de rebut ou des animaux se trouve égal en valeur à nos denrées de choix qui sont servies à la table des grands, le lot de minimum ou troisième qualité se trouvera déjà supérieur à nos productions les plus estimées. D'où il suit que les comestibles envoyés aux cuisines du peuple seront " aussi "(1) délicats que ceux réservés aujourd'hui pour les rois. Ainsi le démontrera la Théorie, quelque exagération qu'on puisse soupçonner dans ces tableaux, que je voudrais pouvoir affaiblir afin de me rapprocher de la vraisemblance.

Même raffinement aura lieu dans la préparation ; car dans toute Phalange la Série des cuisines, ainsi que toutes les autres Séries, apporte dans ses fonctions le plus vif enthousiasme ; elle y attache l'importance qu'y mettait certain cuisinier français qui se brûla la cervelle au moment du dîner, se croyant déshonoré parce que le service était incomplet à cause du retard qu'avait éprouvé l'arrivage du poisson de mer. On trouvera le même esprit dans la Série qui régira les cuisines de chaque Phalange : son intelligence sera secondée par l'exquise qualité des assaisonnements. N'employâton qu'un clou de girofle, cette épice sera de qualité supérieure à tout ce que l'Asie peut fournir aujourd'hui, puisque le minimum

(l ) Il y avait dans l'ancien texte — plus — au lieu de — aussi .

ou troisième lot de l'Ordre combiné l'emporte déjà sur ce que la Civilisation peut donner de plus parfait.

Il suit de là que les mets de troisième classe, qui seront le pisaller du peuple, surpasseront en délicatesse ceux qui font à présent les délices de nos gastronomes. Quant à la variété de mets qui régnera aux tables du peuple, on ne peut pas l'estimer moins de trente à quarante plats, renouvelés par tiers tous les jours, avec une douzaine de boissons différentes et variées à chaque repas.

Certes, il suffirait du tiers d'une telle chère pour surpasser tous les désirs du peuple; mais l'Ordre combiné ne s'allie en aucun sens avec la médiocrité ni la modération ; et puisque les Séries progressives donnent grande affluence et grande variété de produits, il faudra que la consommation s'établisse dans le même rapport. Si la Série qui cultive poires ou pommes a fourni trente variétés, dont quelques-unes sont surabondantes et presque sans valeur, il faut bien les faire consommer par le peuple, et l'on ne peut pas lui en servir une seule qualité, parce que la Série du fruitier qui prépare les distributions envoie chaque jour aux cuisines des assortiments de toutes sortes de fruits et non pas d'un seul. On est donc forcé de servir au peuple un assortiment de fruits qui forme qualité de minimum ou troisième classe, et qui n'est pas admissible aux tables des riches ni des moyens.

Dans l'Ordre actuel, où les productions sont trèsjpeu variées, la plupart sont réservées exclusivement aux riches, et, loin que le peuple en puisse goûter, la bourgeoisie même est réduite à s'en priver. La chance est bien différente dans l'Ordre combiné, où un seul canton donne au moins huit cents "variétés de" produits, dont les deux tiers sont assez abondants pour être en partie affectés aux consommations populaires. La chère du peuple roule donc sur une variété d'environ six cents substances différentes ; celle des riches peut en avoir le triple et le quadruple au moyen des denrées apportées de pays étrangers; mais il ne reste pas moins au peuple un copieux assortiment de toutes sortes de productions, et j'ai sans doute évalué trop bas en estimant à trois douzaines de mets et une douzaine de boissons le service journalier d'une table de troisième classe, sur laquelle puisent les diverses compagnies que forment 4 à 500 personnes dans les salles de minimum.

On serait bien plus surpris si j'entrais dans les menus détails sur la composition des mets. Voici sur ce sujet une particularité qui ne sera pas des moins curieuses :

Lorsque la zone lorride sera en pleine culture, le sucre, dont les moindres qualités équivaudront aux plus belles d'aujourd'hui, se trouvera en balance de valeur avec la farine de froment; de sorte que les vaisseaux venant de l'équateur échangeront à égal poids une cargaison du sucre le plus pur contre une cargaison de farines d'Europe. Mais en Europe les bons laitages et les bons fruits seront si communs qu'on n'en tiendra aucun cas. De là vient qu'une confiture fine, une crème ou compote à demi-dose de sucre et demi-dose de fruits ou laitages, sera bien moins coûteuse que le pain ; et par économie on prodiguera aux enfants pauvres les confitures fines, crèmes sucrées et compotes assorties; je dis assorties, parce que les Séries de cuisine, confiserie ou autres, ne peuvent travailler que par assortiment ou progression graduée, et il faut que la consommation s'opère dans le même ordre. En conséquence, les enfants les plus pauvres verront par toute la terre foisonner sur leurs tables ces laitages sucrés et fruits confits dont ils sont si friands, et qui semblent nuisibles à leur tempérament parce que nous ne pouvons pas leur fournir les boissons acides qui corrigeraient l'inlluence vermineuse desdites substances. Mais à peine la zone torride sera-t-elle cultivée, que la limonade et autres boissons coûteuses seront bien plus communes que n'est aujourd'hui la petite bière ou le petit cidre. Les citrons sous la zone torride et les pommes reinettes sous la zone tempérée seront d'une telle abondance, que l'un et l'autre fruit n'aura de valeur que par les frais de transports , et s'échangera à poids égal au grand contentement des deux zones. De là on peut concevoir pourquoi la nature donne aux enfants de tous pays un goût si général pour les confitures fines, crèmes sucrées, limonades, etc. ; c'est que lesdits objets devront composer la nourriture économique des enfants dans l'Ordre combiné, et que Dieu doit nous donner Attraction passionnée pour le genre de vie qu'il nous réserve dans ce nouvel Ordre, où le pain sera l'un des comestibles les plus coûteux et les plus épargnés, et où l'Harmonie universelle ne pourra se fonder que sur des passions assez raffinées pour exiger l'intervention des trois zones et des deux continents dans le service de chaque habitant du globe.

Je n'ignore pas combien ces assertions et les suivantes sembleront exagérées ; mais j'ai prévenu que les démonstrations tiennent à un Traité complet du mécanisme des Séries progressives ; jusqu'à ce que j'aie publié cette Théorie, on ne peut pas exiger de

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preuve? sur des descriptions anticipées que je donne pour satisfaire les plus empressés.

Quoique celte digression sur le matériel des repas soit déjà trop longue pour un vague aperçu, j'y dois ajouter quelques lignes encore; maint amateur réclamerait si j'oubliais défaire comparaître le dieu de la treille clans cette kyrielle gastronomique.

C'est ici qu'on pourra élever contre moi des arguments spécieux. Les opposants voudront jeter de la défaveur .sur les caves de cet Ordre combiné dont les cuisines accumuleront tant de trophées. Ecoutons parler ces antagonistes : «Nous accordons, « me diront-ils , que vos Phalanges , vos Séries et vos Groupes « puissent fournir les productions les plus exquises en telle abon- « dance, que le pauvre même y obtienne quelque part ; mais pour « correspondre à cette chère toute divine, pourrez-vous créer sur « tous les points de la terre des vignobles tels que Médoc, Ay, « Chambertin, Rudolsheim, Xérès, Tokai, etc.? Ces vignobles, « limités à un petit espace, n) pourront pas fournir aux tables de « première classe dans trois millions de cantons; la bonne chère « du peuple ne sera donc arrosée que de piquette et ne présen- « îera qu'une cacophonie gastronomique ; car il n'est point de bon « repas sans bon vin. Or, pour assortir une chère dont les moin- « dres mets surpasseront par toute la terre ceux de nos Apicius, « il faudrait par toute la terre des vins supérieurs à ceux de nos « vignobles fameux qui occupent quelques points imperceptibles, « el que nul travail n'égalera jamais, puisque leur saveur dépend « du terroir et non de l'industrie. »

L'objection paraît embarrassante, et je me plais à la poser rigoureusement , pour prouver que la solution des problèmes les plus effrayants devient un jeu pour qui tient la Théorie du Mouvement social. Oui, l'homme pauvre sera, dans l'Ordre combiné, abreuvé à son ordinaire de vins égaux aux plus fameux de France, d'Espagne et de Hongrie, et conséquemment les gens riches auront à choisir sur des vins proportionnellement supérieurs.

Il y a plus, et je démontrerai que, sur des boissons autres que le vin, la table du pauvre sera bien mieux servie que ne l'est aujourd'hui celle des rois. J'en cite trois en divers genres, en amer, doux et acide; ce sont le café, le laitage et la limonade, qui seront généralement plus exquis que ce que les rois peuvent se procurer de plus parfait en ce genre, et cette supériorité sera due à des moyens d'exploitation, transport et préparation, qui ne peu-

v eut pas avoir lieu dans l'Ordre actuel, et qu'un Souverain ne pourrait établir à aucuns frais. Croit-on qu'aux champs de Moka le café soit cultivé avec tous les soins convenables? Ne commet-on pas des fautes grossières dans la collecte et le transport, et peutêtre dans la préparation journalière? Quand vous connaîtrez les soins, le discernement qu'apportent des "Séries progressives" dans tous ces détails, vous concevrez que nos productions les plus renommées sont infiniment loin de la perfection. Ajoutons que les événements futurs, en perfectionnant le suc des terres, raffineront les sucs des plantes et des animaux qui s'en nourriront ; il ne sera donc pas étonnant que les boissons abandonnées aux plus pauvres des hommes se trouvent fréquemment supérieures à celles des potentats civilisés.

Toutefois cette amélioration du suc des terres ne pourra s'opérer qu'avec lenteur; car elle ne dépendra pas des opérations agricoles, mais seulement de la graduation de température, qui no s'etîectuera qu'à la longue, de génération en génération, et qui ne sera pleinement établie qu'après la naissance de la couronne boréale et l'entière culture du pôle. C'est principalement à la couronne qu'on devra les nouveaux sucs qui raffineront les productions , et donneront aux moindres vins du globe la saveur de ceux qui sont les plus estimés aujourd'hui (').

D'autres causes influeront sur cet amendement des sucs de la terre; il faut à ce sujet répéter une observation déjà faite : c'est que l'Ordre combiné crée des chances et des moyens d'exécution qui n'existent pas pour nous. Les ressources de la Civilisation ne peuvent donner aucune idée des ressources de l'Ordre combiné ; par exemple, s'il s'agissait aujourd'hui de décerner à tout savant millions sur millions chaque fois qu'il produit un bon ouvrage, les Civilisés s'écrieraient que de telles prodigalités seront impossibles sous tous les régimes; qu'il faudrait aux Rois des trésors inépuisables ; qu'il faudrait changer tous les ministres en Mécènes, changer les passions, etc. Or, l'on a vu, au début de la Notice, que ce problème est résolu sans qu'il soit besoin de changer les passions

(i) [J'ignorais en l 808 un événement futur cl relatif à ces variétés de saveurs; c'est le retour de nos cinq lunes vivantes : Vesta, Junon, Cérès, Pallas, Mercure. Au moyen des arômes qu'elles nous verseront isolément ou combinement. ou pourra donner à 32 carreaux d'un même végétal 52 saveurs différentes, non compris la saveur originelle actuelle.]

ni les caractères des ministres ou des Rois. La solution repose sur ce que l'Ordre combiné crée des moyens inconnus aux Civilisés, et qu'une fois pourvus de ces nouveaux moyens, nous nous jouerons des obstacles réputés insurmontables. N'avons-nous pas su, à l'aide de la poudre et de la boussole, fendre les rochers, affronter les ténèbres au sein des mers, et opérer tant de prodiges dont la seule idée aurait fait frémir toute l'Antiquité? Il en sera de même de tous ces problèmes que j'ai posés , et qui exciteront parmi vous les cris d' 'impossibilité et de charlatanerie. Toutes vos objections sont résolues en système général par le mécanisme des Séries progressives, et les événements résultaut de cet Ordre vous fourniront, non pas les objets de vos désirs, mais un bonheur infiniment supérieur à tous vos désirs.

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