‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 69 sur 98 · ET DE SES PROPRIÉTÉS ENCORE INCONNUES · texte numérisé non relu

ET DE SES PROPRIÉTÉS ENCORE INCONNUES

Je vais expliquer les rapports du Monopole insulaire avec les desseins de Dieu. L'on peut pressentir que sur ce point les vues du Créateur ne seront pas d'accord avec les opinions des Civilisés qui, en fait de Politique, ont toujours végété et ne se sont guère élevés que de la petitesse à la médiocrité ; autant valait rester au dernier rang que de se traîner à l'avant-dernier.

Dans des siècles plus religieux que le nôtre, on a pensé avec raison que Dieu châtiait parfois les nations ; si jamais cette opinion fut plausible, c'est aujourd'hui où l'Humanité entière se trouve persécutée et avilie par un même fléau, par le Monopole insulaire qui ravage en tous sens le monde social.

Il détruit l'Industrie dans sa base, en lui fermant les communications.

Il attaque l'Humanité en masse, en suscitant des guerres stipendiées qui forcent les peuples à se déchirer tour à tour.

Il avilit tous les Souverains en les rendant esclaves d'un subside qui neutralise leurs systèmes politiques.

Il outrage l'honneur général en subordonnant tout le mécanisme social à de vils calculs mercantiles.

Tel est l'abîme où nous ont conduit nos sciences économiques; le Monopole insulaire a fait renaître la boîte de Pandore ; dans cet amas de calamités, dont il est la source, on aurait dû reconnaître un châtiment infligé par l'Être suprême , si nos subtilités métaphysiques n'eussent habitué les modernes à douter de la Providence, à dégrader Dieu par d'insipides débats sur son existence, et par une demi-croyance non moins impertinente que l'athéisme.

Tant que les peuples vécurent dans la brutalité ou dans une demi-Civilisation voisine de la Barbarie, tandis qu'ils furent trop ignorants pour s'adonner à la recherche des vues de Dieu, leurs inepties et leurs fureurs sociales durent exciter la pitié plutôt que

l'indignation de Dieu, et l'on ne vit aucun fléau les frapper en masse et les torturer sans relâche, comme il arrive aujourd'hui du Monopole.

Mais du moment où les progrès des sciences et surtout de Y Art nautique firent entrevoir à l'Homme qu'il était réservé à de hautes Destinées, du moment où la raison se trouva capable d'étudier les volontés de Dieu dans le calcul de l'Attraction passionnée, il devint nécessaire que Dieu nous fît tomber dans l'humiliation, si un fol orgueil nous aveuglait sur notre impéritie sociale et sur l'absurdité de la Civilisation. Ce fut pour confondre cette infâme société que Dieu la condamna à engendrer, par ses progrès, l'instrument de son supplice et de son déshonneur, le Monopole insulaire [brut] (').

Dieu ne se borne pas, dans ses opérations, à atteindre un seul but; et le fléau qu'il a déchaîné sur les modernes remplit, la double fonction d'humilier leurs charlatans scientifiques et d'offrir au monde social des moyens de régénération que je vais faire connaître. Ces pirateries, ces brigandages d'une île qui désole le globe, sont à la fois un châtiment et un bienfait de Dieu, une disposition où éclate la plus sage providence. On va apprendre que ce Monopole nous ouvrait diverses voies d'Unité sociale; aucune n'a été aperçue parce que les systèmes mercantiles des philosophes ont rétréci sur cet objet tous les esprits, et l'on a aggravé les malheurs de l'Humanité par l'abus du moyen que Dieu nous offrait pour les terminer.

La moderne politique du Monopole a été aussi mal dirigée que mal combattue. L'Angleterre, qui l'a entrepris, n'en a pas saisi la théorie; elle n'a su tirer aucun parti des chances qu'elle avait pour asservir le globe. Elle n'a fait que manifester le projet, sans concevoir les moyens d'exécution. Même ignorance a régné parmi les Français, ses rivaux.

Le Monopole insulaire [brut], malgré l'infamie des ressorts qu'il

(i) [Phrases de Phœbus. Il fallait très froidement classer les 5 monopoles maritimes et les 52 crimes du commerce dans la catégorie des ronlrc-mmivements nécessaires et préétablis.

Cet article, dont je blâme le ton et non le dogme, a obtenu les suffrages de nos mercantiles Aris'arques ; dès qu'on disserte sur la politique transcendante du commerce, ils applaudissent parce qu'ils n'y connaît ni rien : on les tâtera sur ce sujet dans trois sections du Trait?.]

fait jouer, est encore plus sensé que le plus équitable des systèmes civilisés , car il tend au seul but louable en politique : c'est l'Unité administrative du globe.

Dans ce sens le monopole est un remède fatigant que Dieu administre au globe , et qui peut conduire en peu de temps à une heureuse issue, à une entrée en 6e période. Mais l'impéritie des Anglais, qui sont agresseurs, et des économistes, qui ont dirigé la résistance du continent, a donné au Monopole la tournure la plus lente et la plus dévastatrice. Cet aveuglement respectif n'a rien d'étonnant, puisque l'Angleterre et la France, qui sont les deux centres d'attaque et de résistance, sont à elles deux les principaux foyers de philosophie qu'il y ait sur le globe. Dès lors elles ont dû rivaliser de maladresse, prendre les voies les plus tortueuses, et envenimer de plus en plus la querelle sans arriver au dénouement.

L'étude du Monopole présente des particularités dignes d'attention, soit dans son origine, soit dans les développements divers que la Politique peut lui donner. Parlons de son origine.

Dieu avait soigneusement préparé la naissance du Monopole en plaçant de grandes îles au sein des mers les plus fréquentées et sur les points les plus commodes pour entraver les relations. On voit que l'Angleterre, Madagascar, le Japon, les deux îles de la Sonde, la Nouvelle -Guinée, Bornéo, les Antilles, enfin tous les grands archipels, sont situés aux points de passages les plus importants. Dieu n'en a point placé le long de l'immense côte de 3,000 lieues qui borde l'océan Pacifique; celte côte ne reçoit point de grands fleuves, ses mers ne peuvent devenir des routes de communication générale; de sorte qu'une grande île placée dans ces parages n'aurait eu aucune chance pour y entreprendre le Monopole ; aussi Dieu ne créa-t-il pas de grandes îles sur cette côte, pas même de médiocres, comme Ceylan et Terre-Neuve, Heinan et Formose, qui sont destinées à devenir annexes fédérales de Monopole.

Lorsque ces masses de grandes îles, qui peuvent nourrir 13 à 20 millions d'habitants, viennent à se policer et s'unir sous un seul prince, elles n'ont de ressource que dans l'envahissement commercial [ou Monopole brut] pour atteindre à la domination dont tout Empire est plus ou moins" avide. Elles sont donc de la graine de Monopole que Dieu a semée autour des continents pour entraver les relations partout où naîtraient l'industrie et l'art

nautique. Tôt ou tard les Antilles auraient joué ce rôle dont l'Angleterre a donné le signal; les Antilles et Lucayes pouvant nourrir *'12" millions d'habitants, et, dominant les embouchures des plus grands fleuves, auraient formé, par leur réunion, un second chancre mercantile en attendant le troisième qui aurait été formé par le Japon. Bientôt l'invasion des Russes en Chine aurait forcé les Japonais à recourir pour leur salut à l'art nautique où ils auraient parfaitement réussi, et, après s'en être formé un rempart contre les Russes, ils en auraient fait un moyen d'agression contre l'industrie universelle.

Comme il est évident que Dieu a prémédité ce règne du Monopole en disséminant de grands archipels sur les points favorables, il importe d'examiner quel rapport peut avoir une telle persécution avec les vues de Dieu.

Certes, la tyrannie d'une poignée de marchands sur tous les Souverains et les Empires ne peut pas être le vœu ultérieur de Dieu, et il n'est besoin de s'arrêter là-dessus à aucune démonstration. Quels furent donc ses motifs pour préparer cette monstrueuse influence de quelques îles sur les Puissances continentales? C'est qu'elle offre double moyen de confondre la Politique civilisée :

1° La ridiculiser, si le Monopole est mal dirigé, soit en agression, soit en résistance ;

2° La détruire par une entrée en 6e Période, si le Monopole est bien dirigé, soit en agression, soit en résistance.

C'est la première chance qui a prévalu, pour le malheur du globe ; il est trop évident que le Monopole a déconcerté la politique moderne. A part les efforts de la France qui peut faiblir sous les règnes suivants, on voit les Souverains continentaux disposés à se perdre l'un par l'autre, s'asservir à un ennemi commun qui est invisible et inabordable pour tous; qui tire parti des rivalités de chaque Empire, des passions de chaque prince, pour les mettre aux prises et les affaiblir. Il se rit de leurs lumières comme de leur aveuglement, car l'ascendant du subside séduit toujours quelques princes les plus faibles pour les armer contre leurs voisins ; dès lors les peuples sont également victimes de la sagesse ou de la corruption du Souverain, et celui-ci est également forcé à la guerre, soit qu'il obéisse à l'honneur ou à la vénalité.

Ainsi, le Monopole insulaire [brut] a la monstrueuse propriété de neutraliser vice et vertu, d'aller à ses fins par la sagesse comme par la démence de ses rivaux. Dieu ne pouvait donc faire choix

d'un châtiment plus ingénieux pour humilier à la fois les Rois et les Peuples , les Civilisés et les Barbares , en les asservissant à une ligue mercantile ; servitude bien plus honteuse que celle de la conquête. En effet, le Monopole insulaire [brut] subjugue les peuples sans qu'ils puissent se défendre ; les coalitions les mieux combinées ne donnent pas le moyen de l'attaquer en face ; si des victoires lui enlèvent quelques alliés, le lendemain son or lui en fournit de nouveaux ; il recommence à influencer et agiter le continent dès qu'on cesse de l'accabler à force de triomphes.

Pour bien apprécier l'influence du Monopole insulaire sur la Civilisation, il faut se rapporter aux époques où le continent ne peut opposer que des princes médiocres, comme en 1789. Quant à présent, l'Angleterre est contrecarrée et gênée sur le continent; mais cette répression n'est que temporaire; la France n'aurait pas toujours un Souverain grand parmi les grands; la chance des faits héroïques n'est pas admissible dans les calculs politiques; on ne doit spéculer que sur les faits ordinaires et considérer qu'il y a sept princes médiocres pour un prince héroïque. D'après cela l'Angleterre pourrait (ceci devient fort indifférent, puisque toutes luttes politiques vont finir avec la Civilisation), l'Angleterre pourrait, dis-je, se relever par l'effet de quelque événement qui affaiblirait la France et livrerait de plus belle le continent aux intrigues des monopoleurs. Ils ont en leur faveur la continuité, l'invariabilité de plan, tandis que le continent, lors même qu'il essaie de résister, peut errer sur le choix des moyens et se consumer longtemps en vains efforts selon les méthodes de résistance qu'il adopte.

Il en est une encore ignorée et que je nommerai résistance passive. Elle a pour résultat de faire périr l'araignée faute de moucherons, d'exclure des continents toute denrée qui proviendrait directement ou indirectement des monopoleurs. On a rêvé cette mesure sans en connaître les moyens d'exécution. Dire qu'elle consiste à établir VOrdre commercial de 6e période, c'est dire que je ne puis en donner connaissance que dans un traité spécial de la 6e période.

Ce nouvel Ordre commercial est si facile à organiser, qu'un petit Etat comme Raguse peut l'inoculer et le répandre forcément par tout le globe, et déjouer à la fois tous les monopoleurs grands et petits. (Car il en est de tout calibre : le Danemark ne fait-il pas le monopole de sa petite île Saint-Thomas? Ce qu'il

fait sur un coin de terre, il le ferait, s'il pouvait, sur tout le globe.)

Jusqu'à présent les Continentaux n'ont connu que la résistance active, la lutte maritime, à l'appui de laquelle on a formé récemment une ligue fédérale; c'est un plan bien immense, et je ne doute pas que le grand homme qui l'a adopté ne l'eût conduit à une heureuse fin. Mais il est un inconvénient au système de résistance fédérale : c'est qu'il faut un héros gigantesque pour l'entreprendre et le conduire à terme; l'opération peut péricliter sous des successeurs moins habiles, tandis que le monopole se soutient et marche à son but, quelle que soit l'inégalité des moyens de ceux qui le dirigent. On s'étonne de la persévérance que montre le cabinet anglais dans ses plans; s'ils sont invariables sous les divers ministères, c'est qu'ils flattent les passions des hommes avides qui composent le très grand nombre ; ils ne reposent que sur des rapines colorées du prétexte du bien public; de tels plans assurent à tout ministre la fortune individuelle, la faveur populaire et la renommée sans talent. Le prétendu talent des politiques anglais se borne à posséder Ja baguette magique, le subside, qui a la puissance d'entraîner les souverains contre leur volonté même. Aussi vit-on, dans l'avant-dernière campagne ('), l'Autriche frémira l'aspect de l'abîme où on la poussait; elle prédisait elle-même ses disgrâces, elle courait sciemment à sa perte pour céder au charme irrésistible du subside. Ainsi l'oiseau pouvant s'enfuir à l'aspect du serpent hésite, gémit et vient de branche en branche se rendre dans la gueule du reptile qui l'a charmé.

Les monopoleurs anglais ont dirigé leur agression aussi mal qu'on a dirigé la résistance. Ils avaient à opter entre deux procédés :

L'agression active ou le déchirement continental ; elle n'est que trop connue par le choix qu'en a fait l'Angleterre, et il n'est pas besoin de la décrire quand toute la terre en ressent les funestes effets.

L'agression passive ou l'assoupissement continental ; c'est la manœuvre la plus brillante qui puisse être faite en Politique civilisée. Elle consiste à conquérir le Continent par lui-même, à séduire, pacifier et soumettre l'une par l'autre la Barbarie et la Civilisation ; c'est ce que l'Angleterre pouvait faire avec moitié des dépenses qu'elle emploie à déchirer les nations et les affaiblir l'une par l'autre.

(l) [La campagne de 1805.]

Dans l'attaque passive, les insulaires (levaient envisager le Monopole comme agent auxiliaire et non pas comme but de leur politique; ils devaient, dans l'emploi des subsides et moyens de corruption , s'attacher à une seule chose, à l'extraction des milices continentales, s'en former deux armées dont l'une aurait opéré sur les Barbares, sur les Perses, l'Inde, la Chine, Siam, etc.; l'autre aurait opéré sur le Continent pour y maintenir la paix, la fourniture de ces milices destinées à conquérir les Barbares, et assoupir les Civilisés en leur donnant quelque part aux trésors qu'on aurait prélevés administrativement sur les Barbares.

Je ne m'arrête pas à indiquer les moyens d'exécution dans un tel plan; il était praticable dans tout le cours du dix-huitième siècle, même lorsque la France avait une forte marine; parce qu'il était facile de paralyser un cabinet vénal et léthargique comme l'ancien cabinet de Versailles. En intéressant les Puissances allemandes au plan des Anglais, on aurait amené la France à se laisser finir de sa belle mort et laisser pourrir dans les ports ses quatre-vingts vaisseaux, pendant que ceux des Anglais auraient exploité l'Asie. Les guerriers d'Europe auraient tous recherché le service d'une nation qui leur eût fourni des moyens de s'enrichir en Asie, et les Peuples du Continent, en voyant quelques militaires rapporter des trésors de leurs expéditions lointaines, auraient admiré un système qui tendait à pacifier l'Europe pour l'enrichir des dépouilles du globe. Dès lors l'Angleterre, forte de l'opinion et des milices du Continent, aurait marché presque sans obstacle à la Conquête universelle.

L'aspect de ses progrès et la connaissance de ses desseins n'eussent élevé contre elle aucun ennemi. Les Cabinets comme les Peuples ne sont guère émus que du mal direct et prochain, de la irainte des voisins contigus sur qui se porte l'effort des haines nationales. Voilà pourquoi l'Angleterre s'aliène fort peu les esprits des continentaux , même en publiant son projet de les affaiblir eS déchirer les uns par les autres. Combien lui était-il donc facile de régner sur l'opinion en épousant et manifestant le plan d'assoupissement, et en opérant seulement contre ceux qui auraient troublé une paix favorable à sa levée de milices! Elle aurait gagné les ministres de toutes les Cours, parce qu'ils auraient pu allier la corruption à l'honneur et déguiser leur vénalité sous des dehors de pacificateurs et de philanthropes. Ils auraient feint d'envisager la fourniture des milices comme gage du repos des Civilisés et des

Barbares même, qui, après tout, seraient plus heureux sous une administration régulière que sous le joug de leurs Pachas et Nababs. Quant aux Civilisés, ils auraient trouvé dans leur coopération à un tel plan la paix intérieure, le peu de bien-être qu'on peut attendre de la Civilisation ; et ce bien-être se serait accru, lorsque l'Angleterre serait arrivée au point de lever le masque, de leur notifier sa suprématie, et de donner au Globe entier une Organisation régulière qui eût acheminé vers la 6e Période.

En suivant cette marche, les monopoleurs anglais auraient joué le rôle d'anges tutélaires, de médiateurs entre la Civilisation et la Barbarie ; ils auraient exécuté le plus beau plan que puisse comporter la Politique civilisée; ils pouvaient donc faire éclore d'un système de spoliation des résultats plus brillants que les trophées des conquérants et les lumières des philosophes, car tous les efforts belliqueux et scientifiques ne purent jamais étendre au quart du globe ni les lumières ni les conquêtes; jamais les savants et les héros n'imaginèrent (avant le système fédéral de France) aucune mesure qui fût applicable au Globe entier ; tandis que ce Monopole, tant critiqué parce qu'il est mal connu, pouvait, entre des mains habiles, conduire à la conquête, à l'Unité et au bonheur du monde.

Telle est la carrière qui s'ouvrait pour l'Angleterre si elle eût su s'identifier au Continent au lieu de s'en isoler et de le traiter en ennemi, si elle eût su se grossir des forces continentales au lieu de les absorber par des guerres soudoyées. Il faut que cette nation ait bien peu de génie politique pour que tous ses ministres successivement se soient fixés à cet infâme système de déchirements continentaux sans rechercher des procédés moins odieux. Au reste , la plupart des ministres anglais ont été des disciples de la Philosophie qui étouffe toute conception grande, noble et juste. Voilà pourquoi ces prétendus hommes d'État n'ont su que harceler le genre humain et désoler la terre au lieu de la soumettre et l'organiser; ils se sont arrêtés à de menus brigandages sans concevoir aucun plan d'offensive générale ; leurs prétendues finesses se réduisent à quelques vues subalternes de trafic et de pillage; ils gouvernent en arithméticiens et non pas en politiques , et leurs secrets se bornent, comme ceux des francs-maçons, à n'en avoir aucun.

Cependant l'Angleterre se soutient par l'effet des chances innombrables que Dieu a assignées au Monopole insulaire, quelque di-

rection qu'il puisse prendre. S'il a pu s'accroître en marchant au hasard et toujours à contre-sens du meilleur système ; si l'Angleterre, malgré cette impéritie , balance encore les triomphes les plus miraculeux de ses rivaux, qu'arriverait-il dans le cas où la Civilisation, venant à se prolonger, ferait éclore dans divers archipels d'autres foyers de Monopole qui suivraient, comme les Anglais, le plan de déchirement au lieu du plan d'assoupissement? Or, il est bien probable que les Antilles, le Japon et autres îles d'Orient n'auraient pas tardé à imiter cette Angleterre qui donne à elle seule tant de tablature aux Civilisés et Barbares, quoiqu'elle soit le plus faible des grands archipels qus Dieu créa pour punir et stimuler la Civilisation à force d'affronts et de souffrances.

Cet aperçu des chances offertes au Monopole ne doit causer aucune inquiétude, puisque la Civilisation touche à sa fin; et aussitôt que " l'Association sera " organisée, toute Puissance insulaire, eût-elle mille vaisseaux de haut bord, serait forcée à les livrer au Monarque fédéral du globe sans qu'il fût besoin seulement de tirer l'épée. Mais raisonnons sur l'hypothèse d'une prolongation de l'Ordre civilisé ; l'on va voir que le Monopole insulaire, même en prenant la forme la plus vexatoire, est encore un châtiment salutaire que Dieu nous inflige, car il tend dans tous les cas à dissiper les tourmentes philosophiques pour établir la paix universelle et l'Unité suzeraine du Globe. En effet :

Si les insulaires suivent le plan d'assoupissement dont j'ai parlé, ils s'achemineront très rapidement à la conquête du Globe, et dès qu'il sera asservi à l'un des archipels, soit l'Angleterre ou autre, on verra le Souverain insulaire se continentaliser. Il formera sur le globe une centaine de royaumes , vassaux d'un grand Empire où il fixera sa résidence; puis il brisera l'instrument de son exaltation, il réduira à la nullité l'île conquérante qui lui aura servi de marchepied; il usera de sa marine pour détruire l'influence de la marine des insulaires et consolider à leurs dépens l'Unité suzeraine qu'il établira, et qui est Gouvernement de 6e Période. Ainsi le Globe trouverait un moyen de salut direct et prompt dans un Monopole qui adopterait le système d'assoupissement.

Si les insulaires suivent le plan de déchirement qu'a adopté l'Angleterre, système aussi odieux, aussi lent que l'autre est noble et rapide dans sa marche, le genre humain peut trouver encore

dans ce plan trois différentes voies de salut et d'acheminement à l'Unité; ce sont :

Le Succès du Monopole ; L'Impalience des Souverains ; La Fédération continentale.

1° Le Succès complet du Monopole, qui, devenu maître absolu par la voie des déchirements ou des assoupissements, aboutit dans l'un ou l'autre cas à continentaliser le vainqueur insulaire, former le globe en petits royaumes fédérés sous un Empire Central, et soumettre ainsi le vainqueur au vaincu, comme on a vu la Chine absorber et soumettre plus d'une fois les Tartares qui l'envahissaient.

Cet asservissement de l'île victorieuse au continent vaincu ne serait qu'une répétition des intrigues démagogiques où l'on voit un factieux cajoler la populace pour écraser les riches -, puis, lorsqu'il est devenu maître, se rallier aux propriétaires pour museler la populace. Or, dans cette lutte d'un archipel contre le Continent, ■n'est-il pas évident que l'archipel joue le rôle de la populace soulevée contre les grands, et qu'il serait l'instrument brisé comme elle, par tout agitateur, dès le lendemain de sa victoire?

2° L'Impatience des Souverains; elle pourrait avoir lieu si quelques brigandages, comme l'expédition de Copenhague ('), éclairaient enfin les Rois sur l'imbécillité des sciences politiques et sur l'excès d'avilissement où elles ont conduit la Civilisation. Alors un

(l) L'Angleterre s'y prend un peu tard pour de pareils coups de main; cela eût été bon à l'époque où la Fiance élait plongée dans l'anarchie, où le Continent n'avait aucun point de ralliement et de résistance. Alors, les Anglais, au moyen de quelques violences, auraient terrifié et battu en détail le Continent; mais aujourd'hui des gredinerics comme l'affaire de Copenhague, ne servent qu'à serrer plus fortement les continentaux autour du héros qui peut les tirer de la servitude mercantile, et, sous ce rapport, l'invasion de la Séélande et les atrocités inutiles qui l'ont signalée (comme de charger les bombes en verre pilé), sont un événement très heureux ; il doit éclairer enfin sur la nécessité d'une ligue continentale, et, à part la malheureuse ville de Copenhague, j'estime que tout le Continent doit des remerciements à ceux des ministres anglais qui ont eu la maladresse de lever le masque par celte dégoûtante perfidie. Tout cela au surplus devient fort indifférent, puisque nous allons sortir de la Civilisation.

Souverain, dans un instant de colère, pourrait menacer les philosophes incertains de les tous bannir, à moins qu'ils ne découvrissent dans l'année un moyen d'agression indirecte contre le Monopole, dont leurs systèmes mercantiles ont favorisé les progrès. A cette menace les philosophes effrayés feraient de nécessité vertu ; ils suspendraient leurs ergoteries pour s'exercer aux inventions utiles, et ils découvriraient, tôt ou tard, l'un des moyens (je dis l'un, car il en est plusieurs) d'abattre le Monopole insulaire sans coup férir, et par des opérations purement politiques, qui conduisent aux 6e et 7e Périodes, et à l'Unité administrative.

3° La Fédération continentale; ce troisième résultat est celui qui a prévalu, et il pouvait amener la soumission de l'Angleterre et l'Unité du Globe.

Si la Fédération Française embrassait l'Europe entière dont elle unit déjà plus de moitié; si l'on pouvait coordonner seulement l'Europe à un Centre d'action, à un plan de résistance combinée, il arriverait dès l'année suivante que tous les ports du Globe seraient fermés aux Anglais; car les Puissances d'Asie, d'Afrique et d'Amérique n'auraient aucune résistance à opposer aux volontés de l'Europe liguée, et appuyant ses ordres d'un million de combattants. Il suffirait donc, pour abattre le Monopole insulaire, d'arriver à une ligue fédérale de l'Europe. Et l'importance de cette ligue ne serait pas dans l'anéantissement du Monopole qui peut renaître de ses cendres tant que dure la Civilisation, mais dans l'établissement de l'unité administrative du Globe, qui constitue l'entrée en 6e Période et prévient à jamais toute renaissance du Monopole. Il reste à indiquer comment cette ligue fédérale du Globe devrait être ordonnée pour atteindre à un but si désirable.

En résumé voilà trois moyens de salut et d'Unité que le Monopole présente au Globe, même en suivant le désastreux système du déchirement continental qu'a fait prévaloir l'ignorance politique des Anglais. J'ai donc eu raison de définir le Monopole insulaire un remède fatigant, mais salutaire, que Dieu administre au Globe, et qui, au risque de nous causer quelques tourmentes, doit conduire tôt ou tard à des résultats très heureux. En effet :

L'abus du remède ou le déchirement continental provoque à la longue l'un des trois événements salutaires que je viens d'indiquer. L'emploi judicieux du remède ou l'assoupissement continental conduit rapidement et sans orages à l'Unité universelle.

Enfin, dans l'une ou l'autre marche, le Monopole tourne à l'entière confusion de la Philosophie; car il ne peut être combattu que par des procédés contraires aux systèmes des politiques et moralistes ; il couvre de ridicule toutes leurs maximes pendant son règne qui vénalise tous les esprits, et il conduit par l'avilissement de ces deux sciences au bienfait de l'Unité, dont elles n'ont jamais découvert aucune voie.

De là on peut conclure que ce Monopole insulaire, contre lequel déclame l'ignorance, est une savante disposition de Dieu pour confondre nos lumières et nous procurer un bien que nous n'osons pas même désirer, le bienfait de I'Unité sociale, à laquelle le Monopole nous conduit en tous sens, et où nous serions déjà parvenus si nos petitesses philosophiques n'en avaient étouffé l'idée et fait manquer les plus belles occasions.

Je n'en veux citer qu'une seule; je choisirai la dernière qui s'est présentée, et dont on aurait dû profiter pour forcer l'Angleterre à livrer, sans coup férir, ses escadres aux confédérés du Continent.

Après la bataille d'Iéna et les journées suivantes, qui consommèrent la ruine des Prussiens, il ne restait en Europe que trois grandes Puissances, la France, la Russie et l'Autriche. L'Autriche pouvait proposer à la France une ligue pour l'entreprise de l'Unité, et stipuler pour les princes et amis de sa maison un lot de cent millions de sujets; ces deux Puissances réunies auraient déterminé facilement la Russie à coopérer avec elles (').

Jamais instant n'avait été plus favorable pour cette opération ; il est probable que l'Autriche, tout engouée des vieilles idées de balance et d'équilibre, n'a pas même entrevu la carrière magnifique qui s'ouvrait devant elle.

Comme l'accord de ces deux Puissances eût entraîné l'adhésion du Continent entier, l'on aurait procédé sous la direction du Monarque français à l'exécution du plan. En conséquence on aurait fait marcher des forces suffisantes pour occuper les régions du Caucase et de l'Imaiis, et faire assembler sur l'Oxus toutes les hordes d'Asie ; puis on aurait intimé aux souverains d'Asie les volontés de la Civilisation confédérée, avec menace de changer la dynastie et déposer les fonctionnaires de tout empire qui eût fait

(i) Voyez à la fin du volume l'article intitulé : Triumvirat continental, ou Paix perpétuelle sous trente ans. (Note des Éditeurs.)

mine de résistance. Après quoi l'on aurait organisé pour les divers princes d'Europe une centaine de royaumes fédéraux, et l'on aurait assigné un rang et un sort convenables aux grands de ces régions qui n'ont besoin que de leur sérail et leurs pipes, et quiy toujours placés sous le couteau, seraient fort heureux d'avoir une existence fixe dans un Ordre plus stable que la Barbarie.

Au lieu de spéculer sur cette bienfaisante opération de l'Unité, les Souverains s'acharnent à se disputer quelques coins de terre7 quand le Globe leur offre de vastes Empires à partager, pour le bien même des peuples qui les habitent. Ce rétrécissement de vues dans les politiques européens est dû à l'influence de la Philosophie ; en déclamant contre l'esprit de conquête, elle détourne le Genre Humain de la seule voie de bien-être qui soit compatible avec l'Ordre civilisé. Peut-il exister, pendant la durée de la Civilisation, de repos sur le Globe avant qu'une conquête générale ait rallié tous les peuples à un Gouvernement central?

Mais quoi de plus homicide que cette modération que l'on conseille aux Souverains, et qui ne tend qu'à éterniser les guerres, puisqu'il survient périodiquement des Princes ambitieux qui chercheraient à envahir, tant qu'il n'existerait pas sur la terre une Puissance supérieure et garante du repos général?

En résumé : depuis que l'Art nautique nous fournit les moyens de parcourir le Globe, il n'est pas de passion plus salutaire qu'une ambition démesurée de conquête ; car si l'un des Monarques arrive seulement à la conquête des deux tiers de l'Europe, il peut forcer l'autre tiers à se ranger sous sa bannière, et effectuer à l'instant la Ligue fédérale du Globe et la pacification universelle.

Dans le même sens on conçoit que nos théories de modération, qui conseillent à chaque prince de se contenter du lot que le hasard lui a fait, sont des théories de carnage perpétuel, ne tendent qu'à éterniser les guerres, puisqu'elles ne donnent aux Empires aucune garantie contre les irruptions des voisins, qui peuvent impunément se jouer des traités.

L'entreprise de l'Unité fédérale fut manquée en 1806 par l'apathie de l'Autriche ; elle s'offre plus brillante aujourd'hui aux Empereurs unis de France et de Russie. Je ne sais à présent lequel des deux Monarques doit se flatter d'avoir maîtrisé la fortune ; fit-elle jamais pour un mortel plus qu'elle fait aujourd'hui pour Alexandre, à qui elle offre les moyens de s'approprier et partager

le fruit des travaux de Napoléon, en s'associant à lui dans la magnifique entreprise de l'Unité fédérale du Globe?

Et comme le Monopole insulaire tend par diverses voies à rétablissement de cette Unité, de cette Autorité supérieure, qui serait le garant de la Paix universelle, j'ai été fondé à dire que, malgré l'infamie des ressorts " qu'il met " en usage, c'est un système encore plus sensé que nos théories philosophiques, toutes favorables à la permanence des guerres; théories qui tendaient, par double voie, à prolonger les malheurs du genre humain ; car elles on! conduit les monopoleurs au plus désastreux système d'agression, celui du déchirement continental, et les continentaux au plus vicieux système de résistance, celui de la lutte active ou lutte maritime, dont on apercevra le ridicule quand j'aurai fait connaître les moyens qu'avait la Civilisation d'anéantir promptement tout Monopole en établissant l'Ordre commercial de 6e Période^).

(1) Malgré le sentiment de respect et de vénération qui nous fait regarder le texte de notre Maître comme une arche sainte que nous craignons de profaner en y ajoutant nos réflexions, nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer ici l'incroyable portée des jugements et des prévisions de Fourier sur la haute politique coutemporaine. Quand on lit avec attention les dernières pages de ce chapitre, où Fourier, d'un point de vue si élevé, admonestait l'Empereur, on est saisi d'une admiration profonde. Mais jusqu'où n'ira pas cette admiration quand on verra dans Vlntermède et les chapitres qui vont suivre, prévus, annoncés, décrits, tous les phénomènes de l'ordre industriel et social qui ont successivement apparu depuis 1807, et dont la manifestation s'est si rigoureusement conformée à la prophétie, qu'ils sembleraient avoir obéi à la voix du Prophète ! La Féodalité industrielle, les désordres de la libre Concurrence, la détérioration de l'esprit social par les fausses Associations et Y Agiotage, les déceptions sans nombre de l'Économie politique, tout ce qui s'est révélé ou se révèle aujourd'hui est établi dans ce livre dont les formules se transforment chaque jour en faits historiques.

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