‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 82 sur 98 · ÉPILOGUE. 28 i · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE. 28 i

Politique. Rome et Byzance, autrefois Capitales du plus grand Empire, sont devenues deux métropoles de ridicules; au Capitole, les temples des Césars sont envahis par les dieux de l'obscure Judée; au Bosphore, les basiliques de la chrétienté sont souillées par les dieux de l'ignorance. Ici Jésus s'élève sur le piédestal de Jupiter, là Mahomet se place à l'autel de Jésus. Rome et Byzance, la Nature vous conserva pour vous dévouer au mépris des Nations que vous aviez enchaînées ; vous êtes devenues deux arènes de mascarades politiques, deux boîtes de Pandore qui ont répandu à l'Orient le vandalisme et la peste, à l'Occident la superstition et ses fureurs ! La Nature insulte par votre avilissement au grand Empire qu'elle a détruit ; vous êtes deux momies conservées pour orner son char de triomphe et pour donner aux capitales modernes un avant-goût du sort préparé aux monuments et aux travaux de la Civilisation!

Il semble que la Nature se plaise à élever cette odieuse Société pour le plaisir de l'abattre, pour lui prouver, par une chute cent l'ois réitérée, l'absurdité des sciences qui la dirigent. Image du criminel Sisyphe qui gravit vers un rocher et qui retombe au moment d'y atteindre, la Civilisation semble condamnée à gravir vers le bien-être idéal, et retomber dès qu'elle entrevoit le terme de ses maux. Les réformes les plus sagement méditées n'aboutissent qu'à verser des flots de sang. Cependant les siècles s'écoulent, et les Peuples gémissent dans les tourments, en attendant que de nouvelles Révolutions replongent dans le néant nos Empires chancelants , et destinés à s'entre-détruire tant qu'ils se confieront à la Philosophie, à une science ennemie de la Politique unitaire, à une science qui n'est qu'un masque d'intrigue, et ne sert qu'à attiser les ferments de révolution à mesure que le temps les fait éclore.

A la honte de nos lumières, on voit se multiplier chaque jour les germes de désorganisation qui menacent nos frêles Sociétés. Hier, des querelles scolastiques sur 'l'égalité renversaient les trônes, les autels et les lois de la propriété : l'Europe marchait à la Barbarie ; demain la Nature inventera contre nous d'autres armes, et la Civilisation mise à de nouvelles épreuves succombera encore. On la voit friser la mort à chaque siècle : elle était à l'agonie quand les Turcs assiégeaient Vienne, elle eût été perdue si les Turcs eussent adopté la tactique européenne. De nos jours elle a été à deux doigts de sa ruine : la guerre de la Révolution pouvait

amener l'envahissement et le démembrement de la France; après quoi l'Autriche et la Russie se seraient partagé l'Europe; et dans leurs débats postérieurs, la Russie (qui a des moyens inconnus de tout le monde et d'elle-même) aurait pu écraser l'Autriche et la Civilisation. Le sort de cette criminelle Société est de briller pendant quelques siècles pour s'éclipser bientôt , de renaître pour tomber encore. Si l'Ordre civilisé pouvait faire le bonheur des humains, Dieu s'intéresserait à sa conservation, il aurait pris des mesures pour l'asseoir inébranlablement. Pourquoi donc permet-il que vos Sociétés, après avoir duré quelques instants, soient ensevelies dans les Révolutions ? C'est pour confondre vos savants qui fondent les théories sociales sur leur caprice, tandis que Dieu, moins orgueilleux que les philosophes, ne règle point sur sa seule volonté les lois de l'univers, et se concilie dans toutes ses œuvres avec l'arbitre éternel de la justice, avec les Mathématiques dont la véracité est indépendante de lui, et dont pourtant il suit rigoureusement les lois.

Cessez donc de vous étonner si vos Sociétés se détruisent entre elles, et n'espérez rien de stable sous des lois qui viendront de l'homme seul, sous des sciences ennemies de l'esprit divin qui tend à établir l'Unité sur le Globe comme au Firmament. Un monde privé de Chef unitaire, de Gouvernement central, ne ressemble-t-il pas à un univers qui n'aurait point de Dieu pour le diriger, où les astres graviteraient sans ordre fixe, et s'entre-choqueraient à perpétuité, comme vos Nations diverses qui ne présentent aux yeux du Sage qu'une arène de bêtes féroces acharnées à se déchirer, à détruire mutuellement leur ouvrage ?

Quand vous vous êtes apitoyés sur la chute successive de vos Sociétés, vous ignoriez qu'elles fussent opposées aux vues de Dieu ; aujourd'hui que la découverte de ses Plans vous est annoncée, n'êtes-vous pas dès ce moment désabusés sur l'excellence de la Civilisation? ne reconnaissez- vous pas qu'elle a usé la patience humaine, qu'il faut un nouvel Ordre Social pour nous conduire au bonheur; qu'il faut, pour se rallier aux vues de Dieu, chercher un Ordre Social applicable à la Terre entière, et non pas à un coin de terre qu'occupent les Civilisés; qu'il faut enfin étudier les

YICES SOCIAUX DU GENRE HUMAIN, ET NON PAS CEUX DE LA CIVILI- SATION, QUI N'EST QU'UNE PARCELLE DU GENRE HUMAIN ?

Posons sur cette base la thèse de l'infirmité politique du globe.

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Trois Sociétés se partagent la Terre: ce sont la Civilisation, la Barbarie et la Sauvagerie. L'une des trois est nécessairement meilleure que les deux autres. Or, les deux imparfaites, qui ne s'élèvent pas et ne s'identifient pas à la meilleure des trois, sont atteintes de cette maladie de langueur dont Montesquieu suppose avec raison que le Genre Humain est frappé.

Quant à la 5e Société qu'on suppose la meilleure et qui ne sait pas ou qui ne peut pas amener les deux autres à l'imiter, elle est évidemment insuffisante pour faire le bien du Genre Humain, puisqu'elle en laisse languir la majeure partie dans un état inférieur au sien.

En résultat, deux des trois Sociétés actuelles sont atteintes de paralysie, et la troisième d'impuissance politique. Décidez après cela auxquelles des trois Sociétés doivent se repartir ces caractères morbifiques dont le Globe entier est visiblement affecté dans son Mécanisme social.

En débattant cette thèse, vous reconnaîtrez que les deux Sociétés paralytiques sont la Sauvage et la Barbare, qui ne font aucun effort pour s'améliorer, et qui s'obstinent à croupir dans leurs coutumes bonnes ou mauvaises. Quant à la Civilisation, c'est elle qui est affligée d'impuissance politique, car on la voit s'agiter sans relâche , tenter chaque jour des innovations pour se délivrer de son mal- être.

Les Humains, en passant de l'Inertie sauvage à l'Industrie barbare et civilisée, ont donc passé de l'état d'apathie à la douleur active, car le Sauvage ne se plaint pas de son sort et ne cherche point à en changer, tandis que le Civilisé est sans cesse inquiet et rongé de désirs, même au sein de l'opulence :

« Il brûle d'un feu sans remède, « Moins riche de ce qu'il possède « Que pauvre de ce qu'il n'a pas. »

(J.-B. Rousseau.)

Apôtres de l'erreur, Moralistes et Politiques ! après tant d'indices de votre aveuglement, prétendrez- vous encore éclairer le Genre Humain ? Les Nations vous répondront : « Si vos Sciences « dictées par la Sagesse n'ont servi qu'à perpétuer l'Indigence et « les Déchirements, donnez-nous plutôt des Sciences dictées par « la Folie, pourvu qu'elles calment les Fureurs, qu'elles soulagent « les Misères des peuples. «

Ah ! loin de ce Bonheur que vous promettiez, vous n'avez su .que ravaler l'Homme au-dessous de la condition des animaux. Si

l'animal est parfois privé du nécessaire, il n'a pas l'inquiétude de pourvoir à ses besoins avant de les ressentir. Le lion, bien vêtu, bien armé, prend sa subsistance où il la trouve, et sans se mettre en peine du soin d'une famille ni des risques du lendemain. Combien son sort est préférable à celui des pauvres honteux qui fourmillent dans vos cités, à celui des pauvres ouvriers qui, privés de travail, harcelés de créanciers et de garnisaires, parviennent après tant de dégoûts à la mendicité, et promènent leurs plaies, leurs nudités et leurs enfants affamés à travers vos villes qu'ils l'ont retentir de lugubres complaintes ! Voilà, philosophes, les fruits amers de vos Sciences : l'Indigence, et toujours l'Indigence! Cependant vous prétendez avoir perfectionné la Raison, quand vous n'avez su que nous conduire d'un abîme dans un autre. Hier vous reprochiez au Fanatisme la Saint-Barthélémy, aujourd'hui il vous reproche les prisons de Septembre ; hier c'étaient les Croisades qui dépeuplaient l'Europe, aujourd'hui c'est l'Egalité qui moissonne trois millions de jeunes gens, et demain quelque autre vision baignera dans le sang les Empires civilisés. Perfides Savants, a quelle abjection avez-vous réduit l'Homme social, et combien Jes Gouvernements les plus vantés par vous se sont montrés prudents en suspectant vos secours ! Vous fûtes toujours un objet d'effroi même pour les Souverains que vous avez comptés parmi vos disciples. Sparte vous rejetait de son sein, et Caton voulait qu'on vous chassât de Rome. De nos jours encore Frédéric disait que, s'il voulait punir une de ses provinces, il la donnerait à gouverner aux Philosophes, et Napoléon a éliminé les Classes politiques et morales du temple où siègent les Sciences utiles. Eh ! n'êtes-vous pas encore plus suspects à vous-mêmes ? Ne confessezvous pas qu'en opérant sur les Passions vous ressemblez à des enfants qui se jouent avec des artifices au milieu des barils de poudre? La Révolution française est venue mettre le sceau à celte vérité et couvrir vos Sciences d'un opprobre ineffaçable.

Vous aviez pressenti que ces ridicules Sciences seraient anéanties dès l'instant où le doute pourrait les atteindre; aussi avezvous de concert étouffé la voix de quelques hommes qui inclinaient à la sincérité, tels qucHobbes et J.-J. Rousseau, qui entrevoyaient dans la Civilisation un renversement des vues de la Nature , un développement méthodique de tous les vices. Vous avez repoussé ces traits de lumière pour faire entendre vos jactances de perfectionnement.

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