‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 186 sur 298 · Susciter les factions contre l'autorité , sous un masque · texte numérisé non relu

Susciter les factions contre l'autorité , sous un masque

de sollicitude pour les industrieux.

5. Cribler une nation de dettes et de charges qui appauvrissent le peuple et le fisc à la fois. X Enfin, opérer en duplicité d'action sans nulle intégralité d'application.

Tel est l'effet de toutes les théories de faux libéralisme. Elles nous l)ercent de garanties illusoires , qui peut-être sont cherchées de bonne foi par quelques-uns des sophistes. Loin qu'ils en aient trouvé la voie, leur système représentatif imaginé pour diminuer les impôts, n'aboutit

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qu'à accroître les impôts et les dettes en tous pays soumis à cette forme de gouvernement.

Lorsque j'ai donné dans le cours de ce volume des aperçus du bonheur de l'Association, chacun a été fondé à me répondre que, d'après les habitudes civilisées, on n'a pas pu songer à pareilles spéculations ; qu'on a dû placer l'esprit libéral dans les mesures les plus utiles à la masse d'un peuple organisé en ménages isolés, en morcellement agricole, tel qu'on l'a vu jusqu'à présent.

Je vais partir de celte base et spéculer en civilisé sur des ménages non associés; examiner les ressources que ce régime incohérent pouvait fournir à de vrais libéraux , s'il en eût existé chez les anciens ou les modernes.

Ce serait jouer un rôle méprisable et donner le coup de pied de l'âne, que d'attaquer malignement le parti libéral au moment où il a perdu son influence. Mon but, au contraire, est de partager l'affront entre les deux partis ; prouver aux soi-disant libéraux qu'ils sont dupes d'avoir donné dans un système qui n'est autre que l'obscurantisme travesti, et prouver aux illibéraux qu'ils sont également dupes de n'avoir su inventer aucune des mesures du vrai libéralisme ou philantropie collective , qui aurait voué à la risée le libéralisme partiel , celui des sophistes.

Si notre siècle est dans une ignorance complète sur ce qui touche à la liberté (l*"e. partie, 2^. notice, chap. 5, 6,7), dont on a tant raisonné depuis plusieurs mille ans, doit-on s'étonner qu'il règne pareille ignorance au sujet du libéralisme qui est la plus récente des controverses ? Pour en découvrir les voies, en tout ou en partie, il eût fallu des esprits enclins à la justice : les trouve-t-on en civilisation ?

L'on y voit des génies sophistiques appelés publicistes ,

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spéculant, disent-ils, sur le bonheur des nations; en at-on jamais vu un seul qui méritât le titre de Philantrope UNITAIRE , souhaitant le bien de l'humanité' entière , sans excepter les Barbares et Sauvages (qui, après tout, font partie du genre humain, quoique nos philosophes ne daignent pas les comprendre [non plus que les femmes] dans leurs plans de libéralisme partiel?

Aucun écrivain , parmi les soi-disant philanlropes, ne s'est rallié à ce principe de charité unitaire, bonheur applicable à tous les peuples et admissible par tous les souverains^

Loin de là; on n'a vu régner de tout temps chez les publicisles qu'un égoïsme révoltant, une insouciance coupable sur le malheur « du peuple, des femmes et des Sauvages et Barbares; » et j'en vais citer pour preuve une opinion du divin Platon, grand hiérophante des illusions philosophiques, vrai patron de la science.

Platon remerciait chaque jour les Dieux de trois choses ; de ce qu'ils l'avaient fait naître Libre et non Esclave , Homme et non Femme, Grec et non Barbare!

Platon, dans cette action de grâces, est triplement égoïste : analysons sa triple perversité.

lo. Il remercie les Dieux d'être né libre; c'est avouer qu-'il regarde les esclaves comme très-malheureux; et puisque les Dieux, en lui donnant la liberté , lui ont départi les dons du génie, la prétention à régénérer le monde social , il se confond lui-même et décèle son égoïsme en négligeant toute recherche sur l'affranchissement des esclaves qui composaient alors la majorité du peuple.

2». Il remercie les Dieux d'être homme et non femme :

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c'est encore avouer qu'il plaint la condition des femmes et qu'il les juge malheureuses en civilisation, elles [le sont plus encore en Barbarie et en Sauvagerie]. C'était à lui, politique social , d'aviser aux moyens d'améliorer leur sort; jamais il ne s'en est occupé : 2^ tache d'égoïsme.

Z^. Il remercie les Dieux d'être né Grec et non Barbare. 11 croit donc les barbares malheureux! 11 est coupable de ne rechercher aucun moyen pour les arracher à la barbarie, et les élever à la civilisation où il voit un bonheur qui alors ne s'étendait qu'au 100®, du genre humain, dont les Barbares et Sauvages formaient au moins les 99/100.

Voilà donc le grand prêtre de l'antique philosophie convaincu de triple égoïsme, tort qui s'étend à tous ses collègues anciens et modernes, tous coupables de la même insouciance, et négligeant, même à présent, toute recherche pour améliorer le sort des Femmes, des Barbares et des Esclaves, dont on a manqué en plein l'affranchissement.

Au portrait du divin Platon , accolons celui du divin Gaton, tracé (II, 591). L'opinion de ces deux saints du paganisme entrait en balance avec celle des Dieux mêmes; et qu'étaient-ils, sinon des égoïstes comme le sont tous les régénérateurs, gens qui ne voient la vertu que dans leur intérêt personnel? Aristole dit, qu'il ne sait pas quelle vertu peut convenir à un esclave; et cependant les esclaves formaient les 3/4 de la population : comment un champion de vertu ne condamne-t-il pas cette civilisation qui, selon lui, oblige à défendre l'exercice des vertus à l'immense majorité des hommes? G'est bien peu de chose que la sagesse de ces prétendus philantropes , quand on en vient à la scruter et la disséquer.

Lorsqu'on voit le génie social dirigé par de tels égoïs-

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les, faut-il s'étonner qu'on ne découvre aucune voie de bonheur général ? Il est clair que le genre humain est trahi par ses prétendus amis, les faux « philantropes, > tels que Platon et Calon, gens qui ne songent qu'à se louer d'avoir échappé au malheur du grand nombre, et semblent dire au peuple ce que le renard dit au bouc laissé dans le puits :

Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts. Tels sont les philantropes civilisés : ils veulent, disentils, le bonheur, la liberté, mais pour qui? Pour eux et quelques aiïidés cabalistiques. Ils sont encore ce qu'ils étaient au temps de Platon, un conciliabule d'aigrefins, ne songeant qu'à leur bien-être, gens dont on a très-bien dit :

Platon fut surnomme' divin ; Il était, dit-on, magnifique; C'est qu'il régalait de son vin La cabale philosophique.

Le tort de l'âge moderne est de ne point s'occuper à opposer aux philosophes une classe de publicistes unitaires, [philantropes réels] spéculant sur le bien de tous, sur le plein libéralisme que j'ai défini au début de cet article , et dont une des conditions est de concorder en tout sens avec les vues de l'autorité ; car, qu'y a-t-il de libéral dans des prétentions qui ne tendent qu'à bouleverser le monde social , mettre les partis aux prises , aigrir les ferments de guerre civile? Tel est le fruit qu'on retire des dogmes de philanlrophie civilisée, lorsqu'on les met à l'épreuve.

En réponse à ces doctrines erronées, examinons quels pouvaient être les emplois du vrailibéralisme, appliquée à l'ordre actuel, aux ménages incohérents, cultivant sans association, pratiquant le travail morcelé. Démontrons

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qu'en conslrulsanl sur celte base vicieuse, on pouvait déjà élever un édifice de demi-bonlieur ou garantisme , qui est (Intr. 53 ) la période moyenne entre l'état civilisé et l'état sociétaire.

La demi-association est collective sans être individuelle, sans réunir ni les terres ni les ménages en gestion combinée. Elle admet le travail morcelé des familles ; mais elle établit entre elles des solidarités ou assurances corporatives, étendues à la masse entière, afin qu'aucun individu ne soit excepté du bienfait des garanties.

Ce principe est méconnu des philosophes qui ne s'occupent que de dispositions non applicables à la masse : par exemple, ils s'obstinent sur les droits électoraux qui excluent toujours un nombre immense d'individus. Etendez la prérogative d'éligibilité aux hommes qui possèdent 100,000 fr., le propriétaire de 50,000 fr. réclamera à juste titre, et se dira aussi bon citoyen que celui qui en a 100,000. Admettez la classe de 50,000 fr., vous entendrez réclamer celle de 25,000; et ainsi de suite.

Et si, pour l'intégralité du bienfait, vous étendez l'éligibilité à tous les sujets, le peuple vendra son suffrage pour un écu , selon l'usage des vertueux républicains de Rome , et la nation sera en proie aux troubles civils. Cette inconséquence domine dans toute notre politique. De là il est évident que les philosophes ne spéculent que sur des mesures non susceptibles d'unité et d'intégralité , sans loucher à l'objet principal ou garantie de travail et de minimum qu'ils ne savent point nous procurer. Ils sont donc hors des voies du vrai libéralisme, qui a pour condition pivotale l'unité ou extension des garanties à la masse intégrale des individus liés par le pacte social, même aux plus pauvres.

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Je n'examinerai pas ici la série d'inventions qu'il v avait à faire en ce genre; je me borne à en indiquer deux, dont l'une relative à l'ordre politique était du ressort des académies de province; l'autre qui louche à l'ordre matériel, était du ressort des artistes. Celle division nous fournira deux articles : un sur les garanties de l'agréable et un sur les garanties de l'utile; choses que la philosophie sépare, et qui sont inséparables dans le système de la nature, où le bon et le beau doivent sans cesse marcher de front. C'est ce que je vais démontrer dans les deux parties de cette Extroduction.

Toutefois je dois prévenir que les questions degarantisme formant une théorie très-étendue, si j'en traite ici deux, ce ne pourra être qu'abréviativement et par forme d'argument des coutumes de 6®. période, à l'exposé desquelles suffirait à peine un volume égal à celui-ci. On ne lira donc dans cet article que deux aperçus de garantie et non pas deux traités; remarque nécessaire, en réponse au reproche d'insuffisance de détails et d'accusations superficielles.

CITER. Garanties politiques sur /'utile.

Le but vraiment utile que doivent se proposer avant fout les sociétés savantes , c'est l'extirpation de l'indigence , l'art de prévenir le mal ; car l'idée de réprimer ne conduit qu'à des mesures violentes et illusoires , comme les dépôts de mendicité; on en a souvent fait la remarque.

Le remède préservatif serait d'assurer au peuple , du travail en cas de santé , et des secours , un minimum social , en c3iS d'infirmité. Ce problème, qui n'est qu'un.

extroduction. 277

jeu (l'enfant dans l'étal sociétaire, dévient, dans l'état morcelé, beaucoup plus vaste qu'on ne l'a cru. 11 exige un quadrille de garanties corporatives sur chacune des quatre passions cardinales, et sur la pivotale : Ambition, Amitié, Amour, Famillisme, X Unitéisme.

On ne s'est occupé jusqu'ici que des garanties d'ambition , que des droits d'avancement aux fonctions diverses, et du libre exercice de l'industrie, qui est dégénérée en licence anarchique dans certains genres, et en monopole dans d'autres.

Le seul fruit qu'on ait tiré jusqu'à présent de ces garanties d'admission aux emplois et à l'industrie, c'a été de nous démontrer que l'ordre civilisé tombe en cercle vicieux sur ces deux libertés.

l^. L'admission aux emplois devient illusoire: il s'élève tôt ou tard une caste privilégiée de droit ou de fait , qui s'empare des bénéfices et des honneurs. Sous Bonaparte on vit les républicains envahir les titres de comtes et de ducs, et les fonctions lucratives. L'admission générale n'est donc en civilisation qu'un leurre, tendant à favoriser une cabale qui envahit tout. Le libre exercice est de même un leurre en industrie; car il n'aboutit qu'à appauvrir la masse en multiphant les agents parasites, et assurer le bénéfice au fourbe de préférence à l'industrieux.

Je ne prétends pas pour cela que le libre exercice d'industrie et la libre admission aux emplois ne soient des garanties désirables; mais que la politique a méconnu les dispositions dont il fallait étayer ces deux garanties, pour empêcher qu'elles ne devinssent illusoires.

En industrie le procédé de garantie réelle eût consisté à établir la maîtrise proportionnelle graduée ou concurrence réduclive. C'est une disposition dont je ne puis,

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faute d'espace, donner le plan; mon objet ici n'étant que de disserter sur la branche qui était de compétence des académies provinciales ou sociétés agricoles. Il existe tant de rameaux dans le système des garanties ( G®, période) qu'un volume de cette dimension ne suffirait pas à les faire connaître. Je ne veux que préluder sur quelques branches, et notamment sur une garantie d'unité. Je glisserai sur les quatre titres cardinaux, qui seront réduits à de courts paragraphes.

Garantie communale contre l'indigence. Je renvoie à la fin de l'article ce qui touche aux principes, et je débute par traiter des moyens : c'est la méthode le plus à portée du grand nombre des lecteurs. Je vais spéculer sur l'extension d'un procédé qui se trouve en plein accord avec le goût du siècle. On tend visiblement à propager les assurances : nous voyons se multiplier en tout sens les compagnies d'assureurs; c'est un acheminement au régime garantiste, ou association des masses pour le soutien des intérêts individuels.

L'objet le plus digne d'assurance est le produit agricole. On assure un vaisseau contre les risques de corsaires et forbans; pourquoi n'assurerait-on pas l'agriculture en masse contre les corsaires de toute espèce qui la spolient , et principalement contre les commerçants ? Rattachons cette idée à un principe généralement admis, et déjà énoncé (II, 225).

« La civilisation, par instinct, par besoin urgent et » non par génie, a su établir dans une seule branche de

> relations industrielles, dans la monnaie, une garantie

> contre les fourberies du commerce : elle reconnaît donc « en principe que la fausseté commerciale tolérée en- » trave la circulation et spolie la masse industrieuse. >

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Puisqu'on a obvié à ce vice dans les relations monétaires, pourquoi ne pas aviser à l'extirper dans tout l'ensemble des relations industrielles? Cette réforme serait le premier pas à faire en garanties sociales , dont les sophistes raisonnent sans cesse. L'initiative est prise en système monétaire; il fallait étendre et généraliser l'opération, l'appliquer à tout le régime commercial, qui n'est qu'une collusion de corsaires dépouillant l'agriculture sous prétexte de faire circuler. La circulation n'existait-elle pas en 1788, où le commerce employait quatre fois moins d'agents et de capitaux qu'aujourd'hui?

Signalons bien la lésion et la duperie de la pauvre agriculture ; étayons-nous de faits récents.

Je lis dans un discours prononcé au Corps législatif, en novembre 1821 , qu'une seule maison de Londres a gagné en telle occasion trois millions sur telle branche d'agiotage autour de laquelle sont groupés tous les Juifs de l'Europe ; sur les reports de la rente. N'est-ce pas l'agriculture qui paie les bénéfices de tous ces corsaires nationaux ou étrangers? N'était-ce pas à elle à provoquer l'invention d'un régime commercial différent, qui mît un terme aux pirateries de ces écumeurs sociaux ? Il faut qu'elle couvre de ses deniers toutes les rapines des agioteurs qui, pour doubler le mal (selon la loi de mouvement bi-composé), distraient tout le numéraire, le concentrent dans les arènes d'agiotage où il afflue à bas prix, tandis que le cultivateur n'en obtient qu'à un taux usuraire pour des exploitations utiles.

C'est contre cette double plaie que les sociétés agricoles des provinces devaient provoquer la recherche d'une garantie : elles devaient se mettre en scission avec

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la doctrine des économistes, la dénoncer d'après ses résultats notoirement vicieux et contraires au but que se propose la science môme.

Ces académies n'ont pas considéré que les sophistes ne s'attachant qu'à flatter les vices dominants, agiotage ou autres, on n'obtiendra pas d'inventions utiles si on ne les provoque pas, si on n'en signale pas l'absence. Or, les 400 académies d'arrondissement voyant de prés les plaies de l'agriculture, et n'étant point co-partageantes des intrigues mercantiles des capitales, c'était à elles à dénoncer le désordre du mécanisme industriel; commencer négativement l'attaque du système mercantile, et stimuler le génie à l'attaque positive, par invention d'un régime commercial qui piit donner des résultats opposés à ceux de l'économisme , assurer à l'agriculture la pleine jouissance de son produit, la garantir contre les distractions et absorptions (11, 219, o^. caractère), contre les énormes pillages du commerce et de l'agiotage.

La philosophie , en déclamant contre des augmentations d'impôts qui s'élèvent à quelques millions, ne dit mot sur les exactions des sangsues de la Bourse, qui souvent, enun seul mois, enlèvent 30 millions à l'agriculture (en France, et proportionnément en d'autres empires). Lorsque l'impôt subit une augmentation motivée, celui qui la paie peut se consoler en pensant que ce versement est employé, au moins en partie, à solder des agents civils et militaires. Mais tous les tributs prélevés par l'agiotage et le commerce, loin de solder aucun agent utile, ne servent qu'à élever indéfiniment le nombre des parasites commerciaux. (Je les nomme parasites du moment où ils excèdent le nombre strictement nécessaire, le 10^. de la quantité actuelle; encore après celle réduction seraient-ils para-

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sites s'ils jouissaient du droit de libre mensonge et propriété intermédiaire.)

Qu'avait à faire le monde agricole dans cette conjoncture? C'était de s'emparer du commerce, envahir ses bénéfices, l'anéantir par une opération que lui-même appelle écrasement. Les marchands ne s'occupent qu'à s'écraser respectivement : tel est l'effet de la libre concurrence. Il fallait que l'agriculture écrasée par leurs menées usât de la liberté de commerce, et les écrasât à son tour par une opération que je nommerai comptoir communal actionnaire , maison de commerce et de manutention agricole, exerçant l'entrepôt et faisant des avances de fonds au consignateur. Ledit comptoir affecté à des subdivisions de 1500 habitants au moins serait pourvu de jardin , grenier, cave , cuisine et manufactures communales : au moins deux.

Quelle devait être l'organisation de ces établissements? C'est de quoi je ne traiterai pas dans cet article, où je ne veux qu'indiquer les principaux avantages du comptoir communal actionnaire qui aurait , enlr'autres propriétés, celles de

Réduire de moitié la gestion domestique des ménages pauvres et même des moyens;

Payer à jour fixe, par anticipation et sans frais, les impôts de la commune ;

Avancer des fonds au cours le plus bas à tout cultivateur dont les domaines présenteraient garanties;

Procurer à chaque individu toutes les denrées indigènes ou exotiques au plus bas prix possible , en l'affranchissant des bénéfices intermédiaires que font les marchands et agioteurs ;

Assurer en toute saison des fonctions lucratives à ta

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classe indigente, des occupations variées, et sans excès ni sujétion, soit à la culture , soit aux ateliers.

L'établissement dont il s'agit, le Garantisme communal , a été pressenti en sens général et en sens partiel.

Tentative en sens général : on sentit le besoin de secourir la classe pauvre des campagnes, lorsqu'on réserva , sous le nom de communaux, des bois et pâturages affectés au pauvre comme au riche. Il est reconnu que c'est une opération malentendue que le pauvre dévaste les communaux, et qu'ils sont gérés au plus mal. On a donc, dans celte opération d'utilité générale, manqué le moyen de secourir le pauvre.

On a bien mieux échoué dans les lenlal'w es partielles, comme les banques territoriales et autres compagnies qui, feignant de secourir l'agriculture et le petit propriétaire , ont été convaincues d'usure vexatoire, de prêt à 17 pour 0/0 l'an. Le génie actuel n'est fécond qu'en ce genre d'inventions.

Ces divers secours et cent autres seraient fournis par le comptoir communal actionnaire. Supposons-le formé, sans nous arrêter aux détails d'organisation. C'est un vaste ménage qui épargne au pauvre tous ses menus travaux. Ce pauvre possède un petit champ et une petite vigne; mais comment peut-il avoir un bon grenier, une bonne cave, de bonnes futailles, des instruments et agencements suffisants ? Il trouve le tout au comptoir communal : il peut y déposer, moyennant une provision convenue, son grain et son vin, et recevoir une avance des 2/3 de la valeur présumée. C'est tout ce que désire le paysan , toujours forcé de vendre à vil prix au moment de la récolte. Il ne craindrait pas de payer l'intérêt d'une avance; il le paie toujours à 12 pour 0/0 aux usuriers :

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il bénira le comptoir qui lui avancera à 6 pour 0/0 l'an , taux de commerce , en lui épargnant les frais de manutention; car un petit cultivateur se trouvera payé au comptoir pour faire sans fournitures l'ouvrage qu'il aurait fait gratuitement chez lui , avec frais de fournitures. En effet:

Il a consigné au comptoir sa récolte , vingt quintaux de grain et deux muids de vin : ce n'est pas lui qui fournit les sacs, les futailles, les chariots et animaux pour conduire au marché: sa récolte faite et consignée, il travaille à journée pour le comptoir, et il se trouve payé tout en soignant son blé et son vin qui gagnent en valeur ; car on les réunit à une masse de grain , à un foudre de même qualité : on peut même lui épargner les soins de cuverie, et recevoir sa vendange selon les évaluations d'usage.

Le travail , pour garantir le grain des rats et charançons et pour manutentionner quatre ou cinq foudres, ne s'élève qu'au dO*'. de ce qu'il serait dans une foule de petits ménages dont le comptoir emploie accidentellement les plus pauvres dans ses greniers, caves, jardins et ateliers. Ils ne peuvent en aucun temps y manquer d'occupation , et c'est pour eux un bénéfice d'autant plus notable, qu'en consignant au comptoir, ils ont beaucoup de temps de reste, par épargne de manutention et même de cuisine ; car ils obtiennent, lorsqu'ils ont consigné des denrées, un crédit quelconque à la cuisine communale , et imitent nos petits ménages qui prennent chez le traiteur pour épargner les frais.

Le comptoir s'approvisionne de tous les objets de consommation assurée ; étoffes communes , denrées de première nécessité et drogues d'emploi habituel. En les tirant des sources, il peut les donner à petit bénéfice aux

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consignateurs , leur en exhiber les comptes d'achat et de frais. Ces avantages sont autant d'amorces à la consignation : si le comptoir est bien organisé, il doit, en moins de 5 ans, métamorphoser tout le système agricole en demi-association ; car il sera recherché du riche comme du pauvre : tout riche briguera l'avantage d'y être actionnaire votant ; le petit consignateur non actionnaire y aura , en séance de Bourse , voix consultative sur les chances de vente; l'actionnaire opinera sur les ventes et achats.

Rien n'est plus agréable au campagnard et surtout au paysan que les assemblées d'intrigue commerciale. C'est un charme dont il jouirait chaque semaine au comptoir communal, en séance de bourse, où l'on communiquerait les avis de correspondance commerciale, et où l'on débattrait sur les convenances d'achat ou de vente. Le paysan , quoique peu enclin aux illusions , convoiterait avidement la gloriole d'actionnaire délibérant sur les achats et ventes du comptoir communal, ou tout au moins le rang de consignateur à voix consultative. Les paysans tiennent chaque dimanche la bourse, h la porte de l'église, avant ou après la grande messe; ils la tiennent dans les marchés et cabarets, où ils s'épuisent en informations et caquets sur l'état des affaires , sur la hausse et la baisse des denrées : ils auraient au comptoir une véritable bourse, et s'empresseraient , pour y figurer, de devenir actionnaires ou consignateuTs , ou' l'un et l'autre.

L'initiative de celte fondation aurait bien convenu aux bourgades qui ont un monastère vacant. Elles auraient pu facilement l'adapter au service du comptoir communal; d'autant mieux que les religieux construisaient avec beaucoup de soin les greniers et les caves, avaient de grands

EXTRODUCTION.

jardins, chose nécessaire audit établissement, et de vastes salles très-convenables pour des réunions et pour < trois » manufactures dont le comptoir doit être pourvu, afin de fournir en hiver comme en été des occupations variées à la classe pauvre, ne pas la dégoûter du travail par l'uniformité qui règne dans nos ateliers publics ou particuliers ; monotonie tout-à-fait opposée au vœu de la nature, qui veut de la variété en industrie comme en toutes choses.

Le comptoir communal , dans son organisation , se rapprocherait autant que possible des procédés harmoniens : il pourrait avoir à son compte des cultures et des troupeaux, selon les moyens dont il serait pourvu, et il donnerait toujours à ses agents , même les plus pauvres , une portion d'intérêt sur quelques produits spéciaux, comme laines, fruits, légumes, etc., afin d'éveiller en eux cette activité, cette sollicitude industrielle qui naît de la participation sociétaire, les préserver de l'insouciance qui caractérise les salariés civilisés.

Telle est la première entreprise qui aurait dû fixer l'attention des sociétés vouées au soutien de l'industrie agricole , comme sont en France les 400 académies d'arrondissement. Elles en ont médité quelques menus détails ; telle est l'entreprise de fermes expérimentales qui échoueraient comme toute affaire confiée à des salariés. Il faut amener un canton à une ombre d'association sur l'ensemble du mécanisme , sur la culture , la fabrique , le commerce, et surtout la cuisine et le soin des enfants, choses infiniment dispendieuses pour le villageois , en ce qu'elles détournent du travail les femmes les plus aptes à y intervenir.

Les esprits, au lieu de s'occuper de ces fondations

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vraiment libérales, et faire en ce genre quelques tentatives , se laissent entraîner à un faux libéralisme qui , sans rien imaginer pour le bien du peuple, ne s'occupe qu'à harceler le gouvernement, et protéger les agioteurs dont souvent un seul, pour prix de menées subversives de l'industrie, perçoit sur elle en un mois autant que lui coûtent EN DIX ANS tous Ics miuistres d'un empire. Un ministre semble dispendieux parce qu'il reçoit un traitement de 400,000 fr. dont il consomme plus de moitié en frais de représentation obligée. Il semble, à entendre les gloseurs , que le traitement de six ministres surcharge l'agriculture ; quand il est évident qu'un agioteur gagnant en un seul mois 3 millions en bénéfice de report, perçoit sur l'agriculture le traitement que coûteraient six ministres pendant 10 ans; ou, si l'on veut, il gagne en un mois autant que 60 ministres en un an. Ajoutons à ce parallèle que les ministres sont des fonctionnaires indispensables , et que l'agioteur n'est qu'un vautour social , uniquement occupé à faire le mal.

11 est donc certain que la science n'a pas su constater les véritables plaies de l'industrie : ce devait être la tache des nouvelles académies. Elles devaient , dès leur début, faire scission avec les sciences politiques, en dénoncer les résultats évidemment vicieux, et appeler le génie à la recherche de quelques moyens différents de ceux des sophistes de capitale, coopérateurs-dupes des pirateries du commerce.

Je les dis coopérateurs-dupes : ces deux expressions doivent être accolées ; car les savants font ici le rôle du chat de la fable, se brûlant pour tirer du feu les marrons qui sont mangés par le singe. Les savants, sans entrer /lans aucun partage des bénéfices de l'agioteur , sont

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clupes de leur éblouissement, et se tiennent assez honorés de sa protection. Les académies de province qui n'ont rien à briguer en ce genre , devaient signaler le vice du système commercial , et prendre le rôle que n'ont pas osé ou pas su prendre les savants de capitale.

Je supprime le plan d'organisation du comptoir ; il exigerait au moins 20 pages. Insistons seulement sur l'observance de l'un des principes de vrai libéralisme, posés (272).

On trouve ici triple accord avec le gouvernement.

1°. Perception facile de l'impôt. Les comptoirs, arrivés à leur pleine organisation , le lui payent à jour fixe et en masse. L'administration épargne les frais de perception qui, en France, peuvent s'élever pour les campagnes à 100 millions sur 140. Les comptoirs fournissent de l'emploi aux agents fiscaux retirés et cumulant leur pension avec le bénéfice des nouvelles fonctions.

2^. La cessation de l'indigence et du vagabondage. Les comptoirs ont des moyens d'occuper lucrativement et agréablement tout le peuple , de lui procurer une douce existence , et de subvenir aux besoins des infirmes; il ne reste ensuite à secourir que les pauvres des villes : on en verra plus loin les moyens.

5*^. L'accroissement du produit. Il sera démontré que cette organisation relèverait pour le moins à moitié en sus , et que la France, au lieu de 4 milliards et demi , en produirait 7 par entrée en Garantisme. Ce serait servir les vues de tous les gouvernements.

Le comptoir communal n'est qu'une des garanties indiquées (272) pour antidote contre l'indigence. Il reste à parler des 4 garanties cardinales, qui doivent intervenir concurremment avec la pivotale ou comptoir unitaire.

iî88 EXTRODOCTION.

Cette garantie étant celle qui s'applique aux groupes, 2« foyer d'attraction, ils doivent y intervenir tous quatre,

i^. En titre d'ambilion. J'ai observé (255) que la garantie d'admission aux emplois et à l'exercice de toute industrie devient un moyen illusoire en civilisation. Il n'en est pas de même lorsque l'état social passe à la période 6®. , Garantisme : toutes les corporations industrielles ou autres y sont engagées solidairement pour secourir leurs indigents, dont le comptoir seul opère déjà une si grande réduction.

20. En titre d'amitié'. L'ordre garantiste établit des engagements entre les enfants et les amis. C'est encore une disposition impraticable dans l'ordre actuel , où l'on pouvait seulement introduire les testaments libéraux; innovation dont les académies d'arrondissement devaient prendre l'initiative.

C'est un plaisant libéralisme que celui qui veut tout pour les siens et rien pour d'autres. Telle est la coutume des testaments civilisés : on donne tout à sa famille, comme si nulle autre classe n'était digne de libéralité. Le sacerdoce a eu le bon sens de s'élever contre cet égoisme familial, et engager les testateurs à des dispositions moins exclusives, des legs à la paroisse, aux hospices, aux monastères.

Les prétendus libéraux devaient propager cette disposition en sens amical, et amener l'usage des legs aux classes de leur ressort, aux corporations de savants et artistes, aux communes pour travaux publics et embellissements. Un célibataire ou marié opulent dont la famille est dans l'aisance devient impardonnable de ne tester que pour elle : voici le modèle d'un testament libéral, tel que , devrait le faire un millionnaire.

EXTRODUCTION. 289

Plan d'nii testament libéral de 1,%00,000 fr.

Aux amis 300,000 1.

A la famille et aux branches pauvres. . 400,000 Libéralité collective.

A la paroisse 65,000

Aux hospices 70,000

Aux pauvres connus 75,000

A la commune 80,000 ) 500,000

« Aux travaux communaux. » 75,000

Aux sciences 70,000

Aux arts 65,000 /

C'était aux philosophes à provoquer ces dispositions vraiment libérales. C'était surtout aux 400 académies nouvellement créées en France, paralysées par défaut de dotation, et obligées de recourir à une chélive cotisation à laquelle se refusent moitié des sociétaires : aussi sontelles dans l'impossibilité de rien entreprendre ; et si on les accuse de n'avoir mis aucune matière sur le tapis , elles pourront répondre qu'elles n'ont pas eu de quoi acheter un tapis.

L'opinion est étrangement faussée en tout ce qui louche aux idées libérales testamentaires; en voici un exemple récent.

Un riche céhbataire de Belgique, le comte de Mérode, mourut il y a quelques années à Bruxelles , et laissa aux hôpitaux toute sa fortune , s'élevant à deux millions de fr.: action très-louable en apparence; mais l'est-elle en réalité ? Donner deux millions aux hospices , et rien auj^ pauvres, ni aux amis, ni aux parents, est-ce agir honorablement ou follement? M. de Mérode, en faisant cette m. i5

290 EXTRODUCTIOX.

disposition, prouve qu'il était mécontent de sa famille ,tant de parents donnent des sujets de plainte! Mais si tels j)arents sont gens à oublier, doit-on oublier tout ce qui est digne de souvenir? N'a-t-on donc ni amis ni pauvres^ H secourir?

L'esprit philosophique ne voit le monde que dans la famille; et comme une famille de collatéraux est quelquefois très-perfide, très-ingrate, le célibataire se persuade volontiers qu'il faut s'isoler de tout, pour n'être pas dupe dos collatéraux. De là naissent les testaments ah irato, comme celui de M. de Mérode. N'avait- il donc pas en Rrabant quelques parents de branche dédaignée , quoiqu'honnête ? Un millionnaire manque-t-il de parents pauvres et méconnus, qu'il devrait aider selon la charité? IS'avait-il point d'amis pauvres, de concitoyens honorables et nécessiteux? Il en est foule à Bruxelles, si l'on on croit les gazetiers du pays.

Autre considération : M. de 3Iérode était-il Vandale , dénué de sollicitude pour les sciences et les arts, pour les intérêts et besoins de sa commune? Questions oiseuses pour des civilisés; ils ne connaissent que les partis extrêmes ; toujours à l'antipode de la justice distributive, compromettant la vortu même par l'usage désordonné qu'ils en font. C'est surtout dans les testaments qu'on voit régner cet abus.

Si le défunt eût voulu agir avec quelque régularité , il aurait distribué gradalivement aux diverses corporations que je viens de nommer. Telles sont les impulsions qu'aurail dû donner une philosophie vraiment libérale, et dont elle ne s'est jamais occupée : aussi les testaments, qui devraient être un des puissants ressorts d'esprit libéral , ne sont-ils le plus souvent que des monuments d'égoïsme

EXTRODUCTION. 291

et (le duperie, surtout en France, où les amis, les sciences, les arts, la comnnune et les pauvres sont oubliés plus qu'en aucun pays.

Les 400 sociétés agricoles nouvellement fondées pouvaient remontrer l'opinion sur ce point. Elles devaient, tout en servant les intérêts généraux, chercher à se faire doter selon la méthode indiquée à la table précédente , suggérer à leurs associés opulents cette disposition, en prendre collectivement ou partiellement la résolution, créer enfin les testaments libéraux. Toutes seraient déjà dotées depuis 4 ans qu'elles existent ; mais les idées libérales dont chacun se targue sont ce qu'il y a de plus étranger aux réunions civilisées.

J'ai dû m'appesantir sur ce sujet, parce que les testaments libéraux de fait sont branche des garanties amicales qu'il faut allier au comptoir communal pour arriver à l'extirpation de l'indigence. On ne saurait trop signaler la série d'erreurs et d'omissions commises sur ce problème, sur cette indigence que la science même qualifie d'opprobre éternel de la civilisation. Achevons sur le demi-remède ou demi-association , et sur les garanties dont elle doit, en 6®. période, s'étayer contre l'indigence.

ô^. En titre de famillisme. L'ordre actuel, en voulant donner au lien de famille une prééminence absolue sur les trois autres , n'est parvenu qu'à le subordonner aux trois autres ; car on protège le célibataire qui est un être voué aux cabales ambitieuses, aux débauches amicales , aux amours illicites.

11 eût fallu protéger le lien de famille par des mesures efficaces, dont la première était l'impôt de célibat progressif, tablé ( 88, 89) , affectant par degrés le revenu

20i2 EXTRODI'CTION.

oi riloirio du célibataire. Il est bizarre qu'une législation, qui se dit protectrice du mariage , donne pleine latitude à des sybarites qui se dispensent de toutes les cliarges (le l'état de famille ; inconséquence digne de la civilisation!

io. En titre d'amour. Tout est manqué en garanties sociales , si on ne parvient pas à établir le quadrille de garanties cardinales , amitié , ambition , famillisme et amour. On ne doit pas négliger celles d'amour, notamment sur la virginité , la paternité et l'indemnité de célibat féminin, sujets plaisants, si l'on veut ; mais l'amour n'en est pas moins une des 4 roues du char social ; il doit avoir ses garanties comme les trois autres passions cardinales, d'autant mieux que sans les garanties d'amour on manque celles de famillisme.

D'ailleurs, les relations d'amour prendraient une teinte moins astucieuse, moins libertine, lorsque la fondation des comptoirs communaux, en répandant l'aisance dans les dernières classes , aurait facilité les mariages et prévenu la prostitution , effet inévitable de l'indigence.

Ce n'est pas ici le lieu de traiter des garanties d'équité en relations amoureuses ; il faudrait sur ce sujet préluder par une analyse des faussetés et vices du système actuel: c'est à quoi j'ai consacré les Inter-Liminaires de ce tome (ol), qui ne traitent la question que négativement, analysant la fausseté des amours civilisés et les vices qui en résultent: j'ai dû meboriier à faire sentir la nécessité d'inventer cette garantie complètement négligée, et pourtant indispensable pour arriver à la solution du plus grand problème que se soit posé la politique civilisée , celui d'extirper la mendicité.

EXTRODUCTION. 295

INTHA.-PAUSE. — Puisque le fléau de l'indigence ne peut céder qu'aux garanties sociales dont on rêve l'élahlissemenl, indiquons quelle était la marche à suivre en mécanique civilisée , pour extirper l'indigence. Chacun n'est pas familiarisé à la méthode naturelle, procédant par les 4 solidarités cardinales et la pivotale. Donnons un canevas de garantie plus à portée des sophistes.

Leur politique ne cherche les garanties que dans le régime administratif et judiciaire ; ce sont précisément les deux olijets dont elle ne devait pas s'occuper. Si l'on prétend y loucher, le gouvernement doit craindre avec raison des machinations contre ses intérêts. L'attention des politiques devait se porter sur deux autres points, où règne une fausseté au moins égale, et peut-être plus grande ; il s'agit du commerce et des amours soit conjugaux , soit illicites : le commerce et l'amour sont les deux branches de nos relations où la fausseté est le plus dominante.

Et comme les usages civilisés s'opposent à ce qu'on médite un changement dans le régime amoureux, c'est donc dans le commerce que la politique doit porter la réforme , et tenter l'application des garanties de vérité et autres. J'en ai disserté aux ehap. 7 et 8 de la i""^. partie (II, 177, 197), etpour complément, je donne ici un aperçu de l'opération qui doit établir une garantie de vérité commerciale et de circulation directe.

Je n'ai voulu , dans cet article, que faire envisager l'immensilé de la tâche à ceux qui cherchent les voies de bien social dans le régime du morcellement industriel. Notre politique, en rêvant et essayant des garanties combinées avec le travail morcelé, entreprenait un travail effrayant dont elle ignore tout à fait la marche; car les 4 garanties,

294 EXTRODUCTION.

sans l'appui du comptoir communal , n'auraient pas été efficaces, et il eût fallu des efforts soutenus pendant un siècle pour les établir seulement à demi.

L'opération eût été moins lente et même assez rapide, enTétayant du comptoir communal; mais loin d'en avoir aucune idée, les esprits s'engageaient de plus en plus dans le procédé contraire , ou encouragement de l'agiotage : d'où il suit que le siècle, avec ses jactances de perfectionnement , recule devant le but qu'il se propose , et tend de moins en moins à l'extirpation de l'indigence.

Mais quand il serait entré dans la bonne voie , celle des 4 garanties cardinales, il eût fallu encore plusieurs générations avant de donner consistance à celte réforme. Quels travaux d'Hercule et que! sujet d'effroi, quand on songe à la facilité de fonder la 7®. période, Harmonie simple, qui , sans étendre les épreuves à un empire , et en se bornant à un petit canton d'une moitié de lieue carrée, va , sans la moindre conmiotion , changer d'une année à l'autre la face du monde; contentera la fois les rois et les peuples, absorber tous les partis, et réaliser en richesse et en vertu cent fois plus de bienfaits que les romanciers n'en eussent osé rêver!

Comment le siècle n'est-il pas confus de sa manie de rêver le bien, se repaître de romans philantropiques, au lieu d'exiger des inventions, des moyens d'amélioration compatibles avec l'expérience!

Je citerai, Post-Logue, tom. suiv., un bizarre exemple de ces utopies désordonnées; un poëte [Delille) qui rêve la métamorphose de tous les grands seigneurs en apothicaires; vision digne d'un enfileur de mots qui n'a su que chanter l'imagination d'autrui , sans rien imaginer de son chef. Sans doute il faudrait dans les villages ou cantons

EXTRODUCTION. 295

une pharmacie charitable , exemple d'asluce mercantile , cl ne spéculant pas sur la crédulité des paysans, toujours dupes des carabins de campagne el de leurs mauvaises drogues ! mais quel ridicule de vouloir confier pareil établissement au seigneur , incompétent sous triple rapport!

10. Il n'est pas expert en astuces commerciales, et ne peut pas s'aventurer en achats de drogues pharmaceutiques , denrée qui prête le plus à la fraude mercantile.

2». Pendant son séjour de 10 mois à la ville , ou même de 6 mois, la pharmacie dti château péricliterait, essuierait des avaries, et serait inutile aux villageois, à moins qu'on ne put les décider à n'être malades que pendant les vacances et séjours du seigneur.

30. Il serait trompé en gestion comme en achat, grivelé par ses commis de pharmacie , dupé par les paysans achetant à crédit, impatienté et dégoûté dès le 1^'. semestre.

En outre , cette rêverie de pharmacies seigneuriales et métamorphose des seigneurs en apothicaires philanlropiques, est ridiculisée de fait par le vœu des seigneurs qui ne tendent qu'à grever le paysan de redevances, lui enlever par des droits féodaux bonne partie de ses récoltes, et laisser au commerçant, au praticien et au financier, le soin de ravir au villageois ce que le seigneur n'aura pas absorbé.

Ainsi toutes ces visions morales , comme la pharmacie poétique de Delille, deviennent autant d'inepties quand on les examine de près : leur vice commun est de vouloir fonderie bien social sur le régime civilisé ou travail morcelé , el de ne pas s'élever à comprendre qu'il faut,

296 EXTRODUCTION.

pour arriver au bien public , des inventions en régime sociétaire.

Tous ces plans d'établissements philantropiques seraient réalisés par le comptoir communal, dont je me réserve d'indiquer l'organisation, bien différente de celles des compagnies civilisées, surtout en graduation de l'échelle d'actionnaires. Ledit comptoir aurait parmi ses travaux une pharmacie sur laquelle il bénéficierait honnêtement , tout en rendant au villageois de précieux services.

Il en serait de même de cent autres bienfaits sociaux qu'on perd le temps à rêver : ils ne peuvent naître que des procédés sociétaires, et non du travail morcelé. Or, le premier, le plus petit germe d'association agricole, c'est le COMPTOIR communal, initiative et ébauche de lien sociétaire, voie la plus prompte pour entrer en Garantisme ou 6^. période. Cette recherche était donc la tâche de savants qui ont la prétention d'atteindre aux garanties sociales, sans sortir du régime de travail morcelé et de ménages incohérents : mais où trouver des savants qui veuillent consacrer leurs veilles à des inventions utiles , quand il est si facile de s'illustrer par le sophisme !

UI.TER. — Garanties matérielles sur t agréable.

Ne perdons pas de vue le sujet de celte discussion, l'analyse des routes que le génie civilisé devait suivre pour arriver au bien social, sans inventer l'ordre sociétaire ou mécanisme des Séries pass. Il s'agit de démontrer que l'excuse d'inadvertance et de voiles d'airain n'est point admissible; qu'il y avait pour atteindre au but d'autres

ÉXTRODIÎGTION. 297

l?oies que l'invenlion du régime sociétaire ; qu'on pouvait arriver au demi-sociétaire ou garantisme, voie plus lente, i\ la vérité , mais qui en quelques siècles aurait conduit au port où on atteindra en un an par l'épreuve de la Phalange simple.

La nature, fidèle au système des contrastes, nous avait ménagé pour arriver aux garanties des voies de luxe comme des voies d'économie. J'ai traité, en Cite)-, de l'utile ou voie économique, tenant à un essor solidaire des 4 groupes ou passions affectives, et au commerce direct; je vais traiter, en Ulter, de l'agréable, des voies fastueuses, tenant à un essor combiné des 5 passions sensitives.

Les plus influentes sont le goût et le tact, mais la nature a établi son plan sur l'essor combiné de toutes cinq, et sur leur amalgame avec l'unitéisme ou passion foyère.

C'est par la garantie de visuisme ou plaisirs de la vue qu'on devait débuter. Cette jouissance est la moins accréditée des cinq : les civilisés, regardant comme superflu ce qui touche au plaisir de la vue , rivalisent d'émulation pour enlaidir leurs résidences nommées villes et villages, dont l'embellissement unitaire aurait conduit à une garantie d'essor des 5 sens. Ce plan était du ressort des arts, comme le précédent était du ressort des sciences politiques. Recherchons comment les arts pouvaient, par la voie d'embellissement et de salubrité, conduire par degrés à l'Association.

Ici c'est par l'agréable que nous allons tendre à l'utile ; dans l'article précédent, c'était par l'utile qu'on marchait à l'agréable. La nature pass. est toujours composée dan F sa marche, procédant toujours en direct et inverse, ouvrant ainsi double voie d'avènement à ce bonheur so-

298 EXTRODUCTIOW.

cial dont on l'accuse de nous fermer les roules en nous opposant des voiles d'airain.

C'est un vice général parmi nos sciences que de dédaigner l'agréable, et croire qu'on ne doit songer qu'à l'utile. Cette opinion est une des mille erreurs que je désigne sous le nom générique de simplisme : nous pouvions également atteindre à l'Association et aux garanties sociales par y agréable i dont le principal moyen eût été la construction et distribution méthodique des édifices ; problème d'utilité presqu'aulant que d'agrément , car de cette bonne distribution dépend la salubrité qui n'est pas médiocrement utile.

.Je vais prouver que l'Association naîtrait de l'état des choses, dans une ville construite sous le régime de garantie sensilive sur la beauté et la salubrité. Le moyen politique ou comptoir communal s'adapte en l^"". ordre aux campagnes; le moyen matériel ou construction méthodique s'adapte plus spécialement aux villes. Ainsi l'initiative d'association pouvait être donnée par les partisans des cités comme par ceux des campagnes.

Le reproche s'adresse principalement aux architectes, qui ne s'attendaient pas à être impliqués dans les torts de la civilisation : ils y sont grièvement compromis; on en va juger :

Souvent on bâtit des villes nouvelles, soit en plan général, comme Philadelphie, Manheim, etc., soit en plan additionnel et lié à une ancienne ville, comme Nancy- Neuf, Marseille-Neuf. Aucun des princes fondateurs ni de leurs architectes n'a su s'élever aux constructions d'ordre garantiste, qui pourvoit à l'utile et à l'agréable cumulativement.

11 est pour les édifices des méthodes adaptées à chaque

EXTRODUCTION. î299

période sociale , selon le tableau ( II, 33): je n'en citerai que 3.

En 4^. période, la distribution barbare, nnode confus. Intérieur de Paris, Rouen, etc.; rues étroites, maisons amoncelées sans courants d'air ni jours sullisanls, disparate générale sans aucun ordre.

En o^. période, la dislrihulion civilisée, mode simpliste en méthode , ne régularisant que l'extérieur oii il ménage certains alignements et embellissements d'ensemble : telles sont diverses places et rues des villes comme Pétersbourg, Londres, Paris, qui ont des quartiers neufs , construits en système obligé pour les particuliers qu'on astreint à suivre tel plan extérieur. Les tristes échiquiers, comme celui de Philadelphie, sont un des vices capitaux du mode civilisé.

En 6^. période , la distribution garantiste, mode composé , astreignant X intérieur comme V extérieur des édifices à un plan général de salubrité et d'embellissement, h des garanties de structure coordonnée au bien de tous et au charme de tous. C'était une chance de perfectionnement social dont on aura peine à croire les conséquences et l'étendue. Si un architecte eût su imaginer un plan de ville assujettie aux convenances que je viens de stipuler, si cet architecte eût réussi à faire adopter le plan à l'un des princes qui ont bâti une nouvelle ville , même petite comme Carisruhe, le monde social se serait élevé de la période 5^. , civilisation, à la période 6®., garantisme, par la seule influence des édifices d'unité composée, et leur aptitude à provoquer par degrés les liens sociétaires.

Ainsi un architecte , qui aurait su spéculer sur le mode composé, aurait pu , sans s'en douter et sans y prétendre, devenir le sauveur du monde social; faire à lui sfui c«

500 EX.TRODUCTION.

que tous les aigles de la politique n'ont pas su faire, et ouvrir aux humains une des seize [vingt-huit] issues de civilisation (II , 142). Il fallait bien que la nature assignât aux arts quelqu'intervention dans l'affaire de l'Harmonie : elle a dû choisir celui des arts, qui peut < le plus pour » satisfaire les 5 sens cumulativement : on verra que c'est l'architecture.

Malheureusement, parmi tant d'artistes doués d'un goût très-délicat, il ne s'est rencontré que des simplistes, inhabiles à concevoir un plan de convenances générales dont je vais donner une légère idée.

Plan d'ane ville de e% Période.

On doit tracer 5 enceintes.

La 1^6. contenant la cité ou ville centrale;

La 2®. contenant les faubourgs et grandes fabriques;

La 3®. contenant les avenues et la banlieue.

Chacune des 3 enceintes adopte des dimensions ditlerentes pour les constructions, dont aucune ne peut être faite sans l'approbation d'un comité d'Ediles, surveillant l'observance des statuts de garantisme dont suit l'exposé.

Les 3 enceintes sont séparées par des palissades, gazons et plantations qui ne doivent pas masquer la vue.

Toute maison de la Cité doit avoir dans sa dépendance, en cours et jardins, au moins autant de terrain vacant qu'elle en occupe en surface de bâtiments.

L'espace vacant sera double dans la 2^. enceinte ou local des faubourgs, et triple dans la 3^. enceinte nommée banlieue.

Toutes les maisons doivent être isolées et former façade régulière sur tous les côtés, avec ornements gradués selon les 3 enceintes, et sans admission de murs mitoyens nus.

EXTHODUCTION. 301

Le moindre espace d'isolement entre 2 édifices doit être au moins de 6 toises; trois pour chaque, ou davantage ; mais jamais moins de 3 et 5 jusqu'au point de séparation et [bas] mur mitoyen de clôture.

Les clôtures et séparations ne pourront être que des soubassements, surmontés de grilles ou palissades qui devront laisser à la vue au moins 2/5 de leur longueur, et n'occuper qu'un tiers en pilastres et palissades.

L'espace d'isolement ne sera calculé qu'en plan horizontal , même dans les lieux où la pente serait très-rapide.

L'espace d'isolement doit être au moins égal à la demihauteur de la façade devant laquelle il est placé, soit sur les côtés, soit sur les derrières de la maison. Ainsi une maison dont les flancs auront dix toises d'élévation jusqu'à la corniche, devra avoir en vide latéral au-devant de ce flanc un terrain vacant de 5 toises, non compris celui du voisin qui peut être de même étendue. Si deux maisons voisines ont, l'une 10 toises de haut et l'autre 8 toises , il y aura entre elles 4 et 5, total 9 toises d'isolements et terrain vacant, partagé par un soubassement à grille ou palissade.

Pour éviter les tricheries sur la hauteur réelle comme les mansardes et étages masqués, on comptera pour hauteur réelle du mur tout ce qui excédera l'angle du 12®. de cercle (angle de 30 degrés), à partir de l'assise [supposée] de la charpente.

Les couverts devront former pavillon, à moins de frontons ornés sur les côtés. Ils seront garnis partout de rigoles conduisant l'eau jusqu'au bas des murs et audessous des trottoirs.

Sur la rue, les bâtiments jusqu'à l'assise de charpente ne pourront excéder en hauteur la largeur de la

302 EXTRODUCTION.

rue : si elle n'a que 9 toises de large, on ne pourra pas élever une façade à la hauteur de iO toises, la réserve de 45 degrés pour le point de vue étant nécessaire en façade. (Si l'angle du rayon visuel était plus obtus, il en serait comme des palais de Gênes ou du portail Sainl- Gervais; pour les examiner il faudrait faire apporter un canapé et s'y coucher à la renverse. )

L'isolement sur les côtés sera au moins égal au huitième de la largeur de la façade sur rue. Ainsi entre deux maisons, l'une de 40 toises de front et l'autre de 48, l'isolement sera en minimum de 5 pour l'une et G pour l'autre; total 11 toises; précaution nécessaire pour empêcher les amas de population sur un seul point.

L'espace d'isolement sera double en cour fermée et en face des bâtiments comme rotonde ou autres, qui circonscriront plus des 3/4 du terrain. Ainsi, dans une rotonde ou cour fermée dont les édifices auraient 10 toises de haut , la largeur de la cour ou le diamètre de la rotonde sera de 10 toises au moins dans la Cité, et plus encore en 2®, et 3^. enceintes.

Les rues devront faire face ou à des points de vue champêtres, ou à des monuments d'architecture publique ou privée : le monotone échiquier en sera banni. Quelques-unes seront ceinlrées, [serpentées, ] pour éviter l'uniformité. Les places devront occuper au moins ij8 de la surface. Moitié des rues devront être plantées d'arbres variés dans chacune.

Le minimum des rues est de 9 toises; pour ménager les trottoirs, on peut, si elles ne sont que traverses à piétons, les réduire à 3 toises, mais conserver toujours les 6 autres toises, en clos gazonné, ou planté et palissade.

Chaque rue doit aboutir à un point de vue pittoresque,

EXTRODUCTION. 505

monument public ou particulier, montagne, pont, cascade ou perspective quelconque.

Je ne m'engagerai pas plus avant dans ce détail , sur lequel il y aurait encore plusieurs pages â donner pour décrire l'ensemble d'une ville garanliste. Mais nous n'avons ici qu'un résultat à envisager; c'est la propriété inhérente aune pareille ville, de provoquer l'association dans toutes les classes, ouvrière ou bourgeoise, et même riche.

Remarquons d'abord qu'on ne pourrait guère construire de petites maisons; elles seraient trop coûteuses par les isolements obligés. Les riches seuls pourraient se donner cet agrément; mais l'homme qui spécule sur des loyers serait obligé de construire des maisons trèsgrandes, et pourtant très-commodes et salubres, à cause de la double distance exigée en cour fermée.

Dans ces sortes d'édifices, on serait entraîné, sans le vouloir, à toutes les mesures d'économie collective d'où naîtrait bientôt l'association partielle : par exemple, si l'édifice réunit cent ménages , on n'y fera pas 20 pompes qu'exigeraient 20 maisons logeant chacune 5 ménages. Ce sera déjà une économie des 49/20". ou de 9/10"'., en supposant la pompe et ses auges de plus forte dimension.

Autant la police de propreté est difficile dans des maisons resserrées et obstruées, comme celles de nos capitales, autant elle est facile dans un édifice où les espaces vacants maintiennent les courants d'air. On éviterait donc ici, par le fait, les vices d'insalubrité; avantage de haute importance.

La distribution indiquée ne provoquera les inventions sociétaires que par concurrence entre les grands édi-

304 EXTRODUCTION.

fices dont elle se composera. S'ils n'étaient qu'en nombre de 4 ou 5 maisons à 100 ménages, comme on les peut trouver dans Paris ou Londres, ces réunions éloignées les unes des autres n'auraient aucune émulation économique.

Mais si ladite ville contient 100 vastes maisons toutes vicinales et distribuées de manière à se prêter aux économies domestiques, elle verra bien vile ses habitants s'exercer sur celle industrie, qui commencera nécessairement sur l'objet important pour le peuple, sur la préparation et fourniture des aliments. On verra 2 ou odes cent ménages s'établir traiteurs; on en verra d'autres spéculer, en d'autres branches, sur les fournitures de la maison.

Ainsi s'organisera la division du travail , qui , une fois introduite dans la cité ou enceinte centrale, se répandra bien vile dans les deux enceintes de faubourg et banlieue, où l'obligation de double et triple espace en terrain vacant nécessitera d'autant mieux les grandes réunions. { Voyez l'article précédent sur les espaces vacants. )

Du moment où la coutume d'association domestique sur la nourriture serait adoptée dans les grands édifices de la cité , elle se répandrait dans ceux des faubourgs, et surtout dans ceux de la banlieue , qui ajouteraient aux combinaisons d'économie alimentaire, celles d'économie agricole.

Il en est du bien comme du mal; et si l'on dit à bon droit, un mal ne va pas sans un autre (184), abyssus ahyssum invocat, on peut dire dans le même sens, un bien ne va pas sans un autre : l'association en économies alimentaires amènerait dès le lendemain celle en combinaisons agricoles.

EXTRODUCTION. 305

Elle donnerait de môme naissance à plusieurs dispositions sociétaires inconnues aujourd'hui , comme la communication couverte en corridor ou rue-galerie, qui est un puissant acheminement au régime sociétaire, unissant toujours l'utile et l'agréable.

Dans les distributions précitées, le bien-être corporeJ serait ménagé autant que les agréments de la vue. Ces vastes édifices, [à l'avantage d'être] bien aérés par l'isolement garni de plantations, [réuniraient leur salubrité, les communications intérieures et couvertes] : ils satisferaient le tact autant que la vue : ce seraient déjà deux sens contentés dans une ville d'ordre garantiste. Elle servirait un 5®. sens non moins important, celui du goût. Je prouverai « plus loin » que les combinaisons alimentaires, sources d'énormes économies , s'établiraient à l'instant dans une ville distribuée de la sorte.

Aux 3 sens favorisés par celte construction, joignonsen un 4®., celui de l'odorat. 11 est lésé à chaque instant dans les « maisons » infectes et les rues étroites de civilisation. Au lieu des jouissances de l'odorat, on ne rencontre dans nos villes que l'opposé ; des cloaques ou ramas d'immondices, une humidité , une infection perpétuelles : j'en atteste ceux qui ont fréquenté les quartiers de populace dans Lyon et Rouen. La civilisation entasse des immondices même sur les points dont on vante la beauté. J'ai vu à la porte de Nancy des ramas de fumier et des mares : le fumier à côté d'un arc triomphal n'offensait que la vue ; les mares insalubres nuisaient à la santé ou tact. Le génie civilisé est intelligent à blesser tous les sens.

J'en ai cité quatre : vue , tact , goût , odorat , que favoriserait ce genre de construction , nommé architecture

506 EXTRODUCTION.

composée, [unitaire] ou de 6^. période : l'ouïe, 5®. sens, y trouverait de môme sa garantie (0, tout étant lié dans le système de la nature : tâchons de nous initier à quelque branche des mystères, et bientôt nous en aurons pénétré le système entier, quel que soit « le point » par où nous aurons su nous introduire.

Je n'ignore pas combien la propriété composée, dont j'établis ici le principe, structure coordonnée au bien et au charme de tous, est en aversion aux civilisés; combien l'égoïsme a de tout temps aveuglé sur les bénéfices d'une telle disposition : mais nous ne spéculons ici que sur une seule épreuve , une ville neuve où personne ne serait obligé à se fixer.

Supposons que Louis XIV, au lieu de bâtir le triste Versailles, eût construit à Poissy une ville d'architecture composée (avec un port à vaisseaux , les sinuosités finissant à Poissy), chacun aurait volé l'imitation, parce que les dispositions garantistes une fois effectuées plaisent à ceux même qui s'y sont le plus opposés. Aucun proprié-

(i) Avant de pourvoir aux plaisirs de Fouïe , comme la correction des chanteurs faux et des oreilles fausses , il faudrait d'abord aviser au nécessaire , et délivrer l'oreille des citadins de tant de bruits désolants , comme ceux des magasins de fer , ouvriers en me'taux, crieurs mercantiles, apprentis de clarinette, et autres bourreaux de l'ouïe. Tous ces inconvénients sont prévenus en architecture composée , et celui du fracas des voitures y est réduit à peu de chose, par des [portions] de voie non pavées. Une ville distribuée en grandes maisons isolées peut en affecter qucl- (jues-unes aux ouvriers à marteau, travaillant dans l'intérieur d'une cour fermée. Toutes les harmonies naissent l'une de l'autre; il suffit, je l'ai dit plus haut, d'en savoir inoculer le germe, l'un des 16, quel qu'il soit.

EXTRODUCTION. 307

taire de ville ne voudrait consentir aujourd'hui à remplacer ses murs par des grilles ou palissades sur soubassement; il y gagnerait pourtant cent fois plus qu'il n'y perdrait , car il jouirait de la vue de cent jardins. Il en est de même de toutes les autres dispositions cent fois plus avantageuses qu'elles ne paraissent onéreuses : mais pour en juger il eût fallu une ville d'essai.

J'ai dû, selon le plan énoncé au début, citer deux voies de garantie, une d'essor pour les 4 affectives par le comptoir communal , uni aux corporations garantes en 4 titres ; une d'essor pour les 5 sensitives par l'architecture composée. Cette 2^. voie est fort longue, et exigerait un demi-siécle au moins : j'en cite ailleurs de plus expéditives , notamment celle des garanties sur le mariage (Inter-Lîm., 51).

La Providence, ayant prévu que les esprits civilisés nefoncés dans l'égoïsme auraient peu d'aptitude aux découvertes de garantie sociale en travaux utiles, a dû leur ménager des voies de succès en travaux agréables, d'abord celle de visuisme ou d'architecture unitaire , qui s'allie bien aux convenances des grands, et qui aurait séduit tout prince fastueux. Louis XIV n'y aurait pas résisté un instant.

Ceux qui ont bâti Nancy , Versailles , Manheim, Carlsruhe et tant d'autres villes neuves , auraient accédé volontiers à un plan qui leur eût garanti célébrité et utilité à la fois. Je dis Célébrité, car le fondateur d'une ville distribuée selon la méthode ébauchée dans cet article, aurait eu le double honneur de frapper de ridicule toutes les autres capitales par le parallèle des agréments de la sienne, et de métamorphoser subitement le monde social ; car indépendamment du charme sensuel qu'aurait excité la

308 KXTRODUCTION.

nouvelle ville, on y aurait vu naître foule d'économies domestiques ; elles auraient olitenu l'adhésion générale et déterminé l'entrée en garantisme.

Comment notre siècle, tout occupé de luxe et de beaux arts, a-t-il manqué cette facile issue de civilisation, l'architecture combinée ? Il y était poussé par sa frivolité même, par son penchant pour les raffinements. En voyant une ville ainsi distribuée, le refrain de gniak Paris se serait changé en celui de fi de Paris.

Sept classes étaient stimulées à cette innovation : 1<*. les architectes spécialement ; 2^. les artistes, par goût du beau; 3^. les administrateurs sous le rapport de la salubrité ; 4°. les citoyens par besoin de la propreté ; oo.les sybarites pour l'agrément; 6<*. les économistes par vues sociétaires; 7», les morahstes par vues charitables; X enfin , les souverains par amour-propre.

Le vice qui les a détournés de celte conception, c'est l'esprit de propriété simple qui domine en civilisation. Il n'y règne aucun principe sur la propriété composée, ou assujettissement des possessions individuelles aux besoins de la masse. On sait fort bien reconnaître ce principe en cas de guerre : on n'hésite pas à raser, incendier tout ce qui gène la défense ; on ne donne pas 24 heures de répit, et on y est bien fondé, parce qu'il s'agit de l'utilité générale devant laquelle doivent tomber les prétentions de l'égoïsme et de la propriété simple , vraiment illibérale.

Les coutumes civilisées n'admettent plus ce principe, lorsqu'il s'agit de garanties autres que celles de guerre ou de roules et canaux. Chacun oppose son caprice au bien général; et là-dessus interviennent les philosophes, qui soutiennent les libertés individuelles aux dépens des

EX.TR0DUCT10N. 300

collectives, et prétendent qu'un citoyen a des droits imprescriptibles au mauvais goût , à la violation des convenances publiques.

Tel est le principe de la propriété simple, droit de gêner arbitrairement les intérêts généraux pour satisfaire les fantaisies individuelles. x\ussi voit-on pleine licence accordée aux vandales qui prennent fantaisie de compromettre la salubrité et l'embellissement, par des constructions grotesques, des caricatures, quelquefois plus coûteuses qu'un beau et un bon bâtiment. Souvent ces vandales, par une avarice meurtrière, construisent des maisons malsaines et privées d'air, où ils entassent économiquement des fourmillières de populace ; et l'on décore du nom de liberté ces spéculations assassines. Autant vaudrait autoriser les charlatans qui, abusant de la crédulité du peuple , exercent la médecine sans aucune connaissance. Ils peuvent dire aussi qu'ils font valoir leur industrie , qu'ils usent des droits imprescriptibles.

On a reconnu la nécessité de limiter ces prétendus droits en médecine comme en fortification , de les subordonner aux convenances générales; ainsi, le principe de propriété composée, déjà introduit dans le régime des monnaies, est de même établi en constructions militaires et administratives (routes, canaux et fortifications). Si on l'eût étendu aux constructions civiles et particulières , c'en était fait de la civilisation ; elle serait tombée en un demi-siècle, et le genre humain se serait élevé au garanlisme par la seule impulsion de ce luxe que réprouve la malencontreuse philosophie , ce luxe qui pourtant est 16'". foyer d'attraction.

Insistons contre ces faux principes de propriété simple et licence de mauvais goût. Il s'agit de prouver que la

310 EXTRODUCTION.

nature nous avait ménagé , en agréable comme en utile , en calculs de luxe comme en calculs d'économie, des issues de civilisation que nous n'avons su découvrir en aucun sens, parce que la philosophie qui nous dirige ne veut suivre aucun de ses bons principes (II, 429), entre autres le o^. (II, 132), ne pas croire la nature bornée aux moyens à nous connus.

Ces principes l'auraient conduite à spéculer sur l'essor du luxe collectif et les convenances collectives, puisque la faveur accordée aux convenances individuellesn'a depuis 3000 ans engendré que le désordre.

Un indice de l'esprit faux et de l'impérilie qui régnent à cet égard, c'est qu'aucune loi n'a stipulé des obligations RELATIVES, cu fait de salubrité et d'embellissement. Par exemple , qu'une ville achète et abatte quelque îlot de masures qui masquaient 4 rues, il est certain que les maisons des 4 côtés adjacents à cette île acquerront beaucoup de valeur ; l'air y circulera mieux; elles auront au-devant de leurs façades, au lieu d'un vilain masque, une place ornée d'arbres et fontaines; elles auront donc gagné considérablement à celle démolition, et accru leurs loyers en proportion. Elles devront, en bonne justice , partage de bénéfice à la commune qui leur aura de ses deniers procuré cet accroissement de l'utile et de l'agréable, cette transition du mal au bien.

Cependant aucune loi ne les astreint à l'indemnité de moitié du bénéfice obtenu. Loin de là; le propriétaire favorisé par cette amélioration ne léguera pas une obole à la commune qui l'aura enrichi, et si elle lui demande quelque subvention , quelque part au bénéfice, ne fût-ce que d'un quart, il répondra ironiquement : < Je ne vous ai pas prié d'abattre ces maisons qui masquaient la mienne ;

EXTRODUCTION. 3i'i

je ne vous dois aucune indemnité pour vos dépenses d'embellissement. »

Ces lacunes de législation communale prouvent l'enfance du génie civilisé sur tout ce qui touche aux garanties; il ne tend qu'aux raffînements d'égoïsme et de fiscalité. Faut-il s'étonner qu'il n'ait su faire aucun pas dans la science des garanties, dont pourtant il sentie besoin, car il en radote à chaque instant : les verbiages de garantie, contre-poids , balance , équilibre, ne cessent de retentir dans les écrits des politiques et économistes, qui comptent pour rien les intérêts collectifs, et qui pourtant se disent libéraux.

S'il existait quelque sollicitude pour le bien collectif, aurait-on tardé jusqu'à ce jour à ét;\blir une police générale de salubrité et d'embellissement? Le soin en est laissé aux caprices des communes, dont les chefs le plus souvent sont des réunions de Vandales, et n'ont de penchant que pour le mauvais goût, considérant l'embellissement comme chose inutile.

Cette lacune est en partie imputable aux artistes qui n'ont su ni rectifier l'opinion sur ce point, ni inventer le régime d'architecture composée; lacune d'autant plus fâcheuse , que cette invention était une des issues les plus directes de civilisation, celle qui pouvait le mieux cadrer avec les distributions par ménages incohérents.

Le tort principal de nos régénérateurs est de vouloir, en vrais simplistes qu'ils sont, organiser l'utile sans l'agréable ou l'agréable sans l'utile, et n'aller qu'à l'excès dans l'un et l'autre genre. Par exemple, ils prodiguent les dépenses quand il s'agit d'embellir une capitale : sous le règne de Napoléon ils avaient projeté une rue Impériale qui, s'étendanl du Louvre à la Bastille, aurait coûté cent

312 EXTRODUCTIOX.

millions en achat de maisons , non compris les frais de reconstruction des façades. Cent millions étaient peu de chose quand il s'agissait de flatter bassement Napoléon; et ces mêmes hommes si prodigues pour la ville de Paris ne voulurent pas laisser construire à Lyon 2 péristyles de 8 colonnes détachées, sur les façades de la place Bellecour, la plus grande de l'Europe. Une ville do 160,000 habitants leur paraissait indigne d'attention; ils lui défendaient toute apparence de luxe ou même d'élégance , et Lyon fut obligé de se borner à des colonnes tracées , à des ouvrages d'une mesquinerie pitoyable sur une place immense.

Pourquoi l'architecture n'a-t-elle pas conçu, en système général , le plan que chaque particulier sait concevoir pour son domaine et sa résidence? Il orne les avenues de l'édifice , il le dégage d'alentours immondes : ce qu'on fait pour l'édifice d'une famille aisée, ne devrait-on pas le faire pour une ville où résident plusieurs milliers de familles? Comment cette spéculation vraiment libérale a-t-elle échappé aux partisans du libéralisme? C'est, diront-ils, qu'elle tient au luxe, qu'elle exige un grand luxe : il est vrai; mais la nature qui nous attire (II, 239) au Luxe et aux Groupes, ne serait-elle pas en contradiction avec elle-même, si elle ne nous ménageait pas des voies de bonheur social dans l'essor du luxe collectif ou solidaire, qui est celui de l'architecture combinée, et dans l'essor des groupes solidaires, dont le lien est le comptoir communal , base des garanties?

J'ai traité la question en sens politique. Citer, et en sens matériel, Ulter. Cette 2^, preuve m'a paru nécessaire à dissiper les préventions régnantes contre le beau matériel considéré comme frivolité , et à prouver qu'en

EXTRODUCTION. 315

clèpit des simplistes, la route des garanties solidaires ainsi que de tout bien social est composée; qu'on peut y arriver par les voies du beau comme par les voies du bon, ot qu'on est à l'opposé des méthodes de la nature , quand on veut séparer le beau et le bon, qu'elle fait constamment jnarcher de front dans les dispositions sociétaires.

Final. — Devoirs des Académies de second ordre.

Plus on s'engage dans les recherches sur les garanties sociales, plus on apprécie l'avantage d'éviter, par le facile essai d'une Phalange sociétaire , ces longues opéralions dont la plupart coûteraient un demi-siècle, et dont l'ensemble n'exigerait pas moins de 200 ans pour en organiser le système complet.

Cependant la perspective de 2 siècles n'aurait rien d'effrayant pour gens qui ont perdu de 25 à 30 siècles en Tains efforts pour échapper au malheur; et, puisqu'ils cherchaient des garanties sociales, il est nécessaire de leur expliquer sur quelles opérations elles devaient reposer; combien ils ont été mal dirigés dans cette recherche, abusés sur les vrais principes de la garantie qui exige des solidarités collectives , dont on n'a aucune idée en civilisation!

Quoique ces garanties soient la route la plus longue pour s'élever au lien s(x;iétaire, il faut faire sentir à la raison moderne son tort de les avoir manquées, et la convaincre que son prétendu perfectionnement, loin de conduire au bonheur par les voies les plus courtes, celles de l'Association, ne nous ouvrait pas même les voies de lenteur qui auraient depuis longtemps acheminé au but , si on eût su les discerner dans Athènes et Rome, ni. i4

51 ^^ EXTRODUCTION.

Chez les modernes, cette lâche concernait spécialement les sociétés qui ne sont pas impliquées dans les torts de la science ; telles sont en France les 400 académies d'arrondissement, dites sociétés d'agriculture. ElJes ont vu depuis leur fondation en 1818 le cultivateur plus que jamais victime des fluctuations d'agiotage, de la baisse des grains ou abondance dépressive, etc., etc. Or, comment remédieraient-elles à ces fléaux politiques , lorsqu'elles ne peuvent pas même combattre les fléaux matériels subalternes, comme celui des chenilles, qui n'ont jamais été plus nombreuses que depuis qu'on leur a opposé en France 400 compagnies de restauration agricole?

En se fondant sur l'insuffisance des moyens connus , contre les desordres soit matériels, comme la destruction des forêts, ledéchaussement des pentes et tarissement des fontaines; soit politiques, tels que le taux usuraire des fonds prêtés au cultivateur, l'abondance dépressive, etc., ces académies devaient déclarer qu'il y a, parle fait, erreur notoire et impéritie dans les sciences qui régissent le mécanisme industriel ; qu'on doit suspecter en masse leurs doctrines, recourir à quelque science neuv« «^t quelque procédé neuf pour atteindre au bien.

Diverses fois j'ai observé que l'initiative d'avénement au bien doit être l'aveu du mal ; que si personne n'a le courage de le constater, on ne s'occupera point à en chercher le remède. Loin de là; plus l'agriculture souffre du vice de l'usure, plus la science est occupée à favoriser l'agiotage et le système commercial qui enracine l'usure. C'est d'abord contre ce désordre que les 400 académies protectrices de l'agriculture devaient solliciter l'invention d'une garantie.

EXTRODUCTION. 515

Combien d'autres garanties n'avaient-elles pas à provoquer! on en sent le besoin à chaque pas dans le système civilisé : j'ai cité plus haut celle des testaments libéraux ; c'était encore aux nouvelles académies à mettre en crédit celte louable innovation et prêcher d'exemple.

C'est surtout contre l'influence colossale de l'agiotage qu'elles devaient se prononcer. Le cultivateur , après avoir longtemps conservé ses grains, ses liquides avilis, est à la fin victime d'une menée d'agioteurs qui les lui soufllent à la veille d'une hausse projetée , et qui , une fois nantis de tous les forts approvisionnements, déclarent le lendemain la hausse de 25 pour ^Jq. Ainsi , tout le bénéfice de 2 et 5 ans d'industrie et de soins passe entre les mains des parasites , pour le bien du commerce.

On ne connaît, dira-t-on, point d'autre mode de circulation : cela est-il surprenant? On n'en a point cherché. Personne n'a eu le courage de constater le mal, de déclarer qu'après tant de pompeuses théories sur les garanties, il n'en existe aucune pour l'agriculture.

A la vérité, cette déclaration eût exigé une apostrophe aux sciences dites incertaines, qui donnent toujours en résultat le contraire de ce qu'elles ont promis en théorie. Ce rôle discourtois ne plaît à aucune compagnie; chacune veut flatter les sophismes dominants : faut-il s'étonner qu'elles n'arrivent qu'à une complète stérilité, et qu'en se vantant de libéralisme, on n'ait pas même su atteindre au demi-libéralisme , à la demi-association , dont le comptoir communal est la base, et au demi-bonheur social qui se compose du mécanisme complet des garanties, dont toutes , excepté les assurances et la monnaie , sont inconnues en civilisation?

Une brillante carrière s'ouvrait aux 400 académies si

o1(> EXTRODUCTION.

elles eussent voulu adopter un caractère , se créer un rôle quelconque. L'amour-propre les y stimulait; on les installa sans leur assigner une obole de dotation : celles de Paris ont un budget annuel de 400,000 fr., et les 400 sociétés provinciales n'ont pas 400 sous de rente fixe. Que faire en pareil cas ? D'abord se procurer le nerf de la guerre. Elles devaient opérer comme cet usurpateur qui, débutant avec une armée dénuée de tout, dit à ses soldats: € Vous n'avez ni vivres, ni munitions, ni habits; il > faut passer sur le corps de l'ennemi, et vous aurez tout » en abondance: » ainsi firent-ils.

Tel devait être le plan des 400 cohortes de roture académique. Elles devaient se dire : On nous laisse dans le dénûment, tandis que la noblesse philosophique obtient dans Paris un budget de 400,000 fr., les faveurs de la Cour et des grands. Créons-nous des ressources à ses dépens ; enlevons-lui le sceptre de l'opinion ; attaquons ses dogmes déjà décrédités et suspects à tous les gouvernements.

Rien n'était plus aisé que cette conquête : traçons le plan de l'attaque en sens négatif et positif.

Négativement. Il fallait s'étayer de l'avis des philosophes mêmes (voyez les 9 devises de cet ouvrage), pour dénoncer leurs 4 sciences comme foulant aux pieds les principes et régies qu'elles nous imposent (II, 129), abusant le monde social, et sacrifiant de plus en plus l'agriculture à l'agiotage. Il fallait dénoncer celte maladie de langueur , dit Montesquieu, ce venin cac^e qui favorise incessamment les progrés du mal , et lui fait faire dix pas en avant lorsque le bien en fait un. Plus on oppose au mal de théories et de lois restauratrices, plus les désordres industriels vont croissant : les forêts déclinent

EXTRODUCTION, 51 7

rapidement ; les capitaux vont de plus en plus s'engouffrer dans les arènes d'agiotage , dans le tripot des effets publics. L'agriculture est d'autant mieux dédaignée et dénuée de ressources , payant à douze pour cent le numéraire que l'agioteur obtient à trois pour cent.

En se fondant sur ce progrès évident du mal , on devait, je le répète, conclure à l'abandon des 4 sciences philosophiques d'où il est né, et à la recherche d'une nouvelle science propre à balancer l'influence du commerce, à ramener les capitaux à l'agriculture, et à combattre ce venin CACHÉ (le morcellement industriel), qui donne au mal une activité décuple de celle du bien, en vices matériels comme en politiques.

Telle devait être l'attaque négative : elle n'exigeait qu'un petit mémoire, un factum de 50 pages contre les 4 sciences métaphysique, morale, politique et économique, fautrices du mal , cl n'y opposant d'autre remède que des commotions populaires , dont le résultat est d'envenimer les plaies.

Positivement. Il fallait faire ce que les philosophes ne savent que rêver ; mettre en vogue les dispositions vraiment libérales, dont ils n'ont jamais su proposer aucune. On devait commencer par les testaments libéraux; les provoquer par de bonnes impulsions et des exemples : toutes les académies d'arrondissement seraient déjà dotées à l'heure qu'il est , si elles eussent recouru à cette mesure (i).

(i) L'académie dont j'étais membre a perdu depuis son plus riche sociétaire, D. d'A. , homme jouissant de 60,000 fr. de renie , et n'ayant qu'un enfant : il pouvait bien léguer a la société d'arrondissement une année de son revenu, à payer par Théritier

Si 8 EXTRODUCTION.

Quant à celles qui dépendent de la législation, comme" l'indemnité d'hoirie et de revenu à percevoir sur les célibataires ( 88 ) en faveur des pères de famille nécessiteux, il était aisé de solliciter ces lois et tant d'autres dont la demande aurait honoré les académies d'arrondissement , et prouvé que si celles de la capitale savaient bien dire, celles de petites villes savaient bien faire.

Au lieu de prendre cet essor noble, de savoir se créer un rôle, qu'ont fait les nouvelles académies? Elles se sont traînées sur les pas de celles de Paris , adoptant sur le papier àe vastes plans d'explorations scientifiques. C'a été la nrrontagne en travail , et depuis 4 ans d'existence aucune des 400 n'a donné signe de vie.

Récapitulons leurs devoirs , car on contracte des devoirs en s'asseyant au fauteuil; les académiciens n'en sont pas plus exempts que toute autre classe de citoyens, surtout quand la réunion étant immense, et présentant un effectif de 22,000 immortels, autorise l'opinion à espé-

eii 3 ans, à 20,000 fr. par tcrrae, cViarge insensible pour l'hériticr qui aurait eu encore 40,000 fr. à dépenser par chacun des 5 ans.

Moyennant quelques legs semblables, borne's à un an du revenu , chacune des 400 societe's se serait pourvue peu a peu d'un capital de 5 à 400,000 fr. , somme ne'cessaire à acheter et organiser une ferme expérimentale. Sans ce levier, rien de plus ilh» soire qu'une société d'agriculture; ce n'est pas avec des discours qu'on peut convertir le paysan et le dégager de ses vicieuses routines. Il fallait lui montrer la sagesse en action; il fallait concevoir qu'en agriculture, comme en toute affaire, on ne peut rien sans capitaux , et aviser a s'en procurer par les testaments de vrai libéraUsme , dont la moindre initiative aurait entraîné a l'imitation.

EXTRODUCTIOW. 519

rer, tant de leur génie que de leur nomi rc , des service? efficaces et des conceptions neuves. Ils avaient à combattre e>n agriculture quatre vices radicaux faisant partie des no«f fléaux lymbiques( II, 120).

10. L'indigence du cultivateur, toujours victime des besoins d'argent , des extorsions de l'usurier , et hors d'état de pourvoir aux dépenses utiles qu'exigerait une culture soignée. Contre un tel vice , il est évident que le seul remède était la réunion sociétaire , sur laquelle on voit les seuls Anglais faire des tentatives qui, avec le temps , auraient pu réussir.

2°. La fourberie commerciale: les fluctuations de prix causées par l'agiotage, les falsifications de tous comestibles et de toutes denrées ; fraudes qui allouent tout le bénéfice au commerce, découragent d'autant la consom-mation et la production.

30. Les progrès d'intempérie: elle s'accroît chaque année , et la science ne fournit que des projets illusoires contre des calamités réelles ; que des jactances de perfectibilité, contre une détérioration alarmante des climatures ( voyez Note A ).

40. Le cercle vicieux : la fatalité on plutôt l'impéritie sociale qui neutralise toutes les mesures de restauration. Un code rural ou forestier est-il mis en vigueur , il en résultera un accroissement de dégâts! une invention estelle faite par les chimistes, elle devient entre les mains du commerce un nouveau moyen de tromper le public et dénaturer les produits de l'industrie ! le cercle vicieux qu'on voit dominer dans les rameaux du système agricole, se retrouve aussi à la base. On voit les 2 méthodes , grandes et petites cultures, conduire par diverses voies à l'extrême indigence ; en Angleterre , par la multiplicité des grandes

320 EXTRODUCTIO?r.

fermes; en France, par l'extrême subdivision des propriétés rurales.

Incidit in Scyllam dum vult vitare Carybdim.

X Enfin , LA DUPLICITÉ d'action : elle est notoire dans tout le système agricole. On croit perfectionner par les défrichements , et l'on ne fait que hâter la ruine. Tout est perdu quand le matériel est perdu , quand les forêts, les sources, les elimatures sont en déclin rapide. On ne voit dans notre système agricole que perfectionnement théorique et détérioration pratique. C'est la duplicité d'action la plus choquante; et pourtant c'est le résultat constant de nos sciences économiques et politiques , aussi malencontreuses en agriculture qu'elles l'ont été en finances et en garantie de droits naturels; sciences qui n'aboutissent qu'a garantir au mal un progrès décuple de celui du BIEN. Il est force de le redire cent fois, puisque tous les discours académiques ne tendent qu'à dissimuler cette vérité , pour dispenser la science de recherches sur le remède , le procédé sociétaire.

C'est ainsi que les 400 académies auraient pu envisager leur tâche, si elles eussent voulu procéder franchement à l'ouvrage; constater les praies de l'agriculture, sans tenir compte des illusions répandues par les sophistes.

Mais cette méthode eût offensé la philosophie et l'agiolage : qu'importe ? ne sont-ce pas les deux ennemis des gouvernements? ne sont-ils pas tous intéressés à combattre les sophistes et les agioteurs? Si l'on tremble de rencontrer l'ennemi , on ne doit pas prendre les armes ; et si 22,000 académiciens n'entrent en scène que pour éviter le combat , leurs fauteuils ne seront pour eux que 2â,000 brevets d'obscurité.

EXTRODCCTION. 521

Combien il leur eût élé facile de se signaler d'emblée , en fondant , par opposition à la mesquinerie parisienne el à ses prix de 500 fr., un prix provincial de soixante mille fr., divisible par 10, 20 et 50,000 fr., à 5 compétiteurs! prix à décerner chaque année à trois traités ou procédés d'économie pratique et compatible avec l'expérience. Il n'en eût coûté que 5 fr. par académicien : c'eût élé faire de grandes choses avec de petits moyens. Bien maladroits sont ceux qui ne savent tirer aucun parti d'une armée scientifique de vingt-deux mille hommes dociles à l'influence d'en haut!

Si leurs chefs ou fondateurs eussent élé aptes à concevoir un plan d'ensemble, ils auraient reconnu qu'il fallait, en pareille cohue , spéculer sur le nombre, sur les opérations de mode infiniment petit , qui sont un des grands et brillants ressorts de la nature.

Ils n'ont su imaginer aucune opération : en dignes Français, ils n'ont vu de toutes paris que âerimpossibi- /lïe; tandis que, sans tribut de génie, leur masse de 22,000 eût été un garant de succès colossal. Je ferais la gageure de leur indiquer 22 opérations, toutes dans le sens du gouvernement, el dont la moindre aurait donné aux académies de Pontoise el Beaune, Quimper-Corenlin el Brives-la-Gaillarde , un relief qui eût éclipsé subitement les faux brillants des rivaux de la Capitale.

Tel est le plan qu'ils auraient dû suivre ; je laisse à d'autres le soin de le revêtir du fard oratoire et du vernis des convenances. Je n'ai point l'art des caméléons littéraires , mais seulement celui des inventeurs.

Cet article , ainsi que ceux qui traiteront des garanties, sont la meilleure réfutation du faux libéralisme défini à rinter-Pause (11,585). J'ai montré les routes du vrai dans

322 EXTRODUCTION.

ces garanlies sociales ou réunions solidaires , si négligées des sophistes. On y voit que l'Association est l'unique Yoie de régime libéral ; qu'elle seule peut réaliser les biens que rêvent la philantropie et la charité ; que le monde social ne peut s'élever par degrés au vrai libéralisme , qu'autant qu'il s'élève par degrés à l'Association , et que de toutes les jongleries la plus impudente est celle des rhéteurs qui se disent libéraux en prêchant la subdivision des ménages, dépourvue des solidarités sociales qui sont l'unique procédé d'amélioration compatible avec l'industrie non sociétaire (271).

J'ai indiqué à l'Inter-Liminaire (188) la première de ces solidarités , celle que la charité devait suggérer à tout homme vraiment soucieux de l'intérêt des pères de famille , et qui aurait acheminé à beaucoup d'autres. Je renouvellerai à ce sujet le reproche déjà adressé (271) au parti nommé illibéral ou anti-libéral; c'est de n'avoir pas avisé à suppléer ses antagonistes en provoquant l'étabUssement des solidarités sociales , et de n'avoir, comme les Platon et les Aristote, spéculé que sur l'égoïsme, caractère commun à tous les partis civilisés, vice qui leur a fermé de tout temps et leur aurait fermé de plus en plus la voie des inventions en politique sociétaire.

Loin qu'on y tendît en ce qui touche au matériel ou architecture combinée , nous voyons les principes de propriété simple, d'enlaidissement et d'insalubrité, dominer plus que jamais : et quant aux solidarités cardinales mentionnées à I'Ulter, notre siècle absorbé par l'agiotage , l'esprit mercantile et les fureurs de parti , incline de moins en moins à ces conceptions de bien social. Tant il est vrai que la civilisation, avec ses momeries de per-

EXTRODtCTION. o2o

teclibilité et de garanties fictives, s'éloigne incessamment de la voie des garanties réelles! C'est un corps usé el vieilli qui, essayant tour à tour les divers traitements, les orviétans philosophiques cl féodaux, accélère sa ruine, et ne réussira pas mieux que Jésabe! ,

A réparer des ans l'irréparable outrage.

La civilisation a fourni sa carrière, bien longue el trop longue pour le monde social; elle est affaiblie et minée par seize germes de dégénération récente , qui constatent sa chute de virilité en caducité (Epilogue): elle ne pourrait désormais que décliner rapidement ; elle n'a d'autre voie de salut que d'échapper à elle-même.

Et pour y parvenir, il eût fallu, au lieu de créer 400 sociétés chargées implicitement de perpétuer l'indigence ET LA FOURBERIE , scuIs fruits qu'on puisse obtenir des méthodes civilisées; il eût fallu, dis-je , créer seulement 4 sociétés chargées de découvrir d'autres voies d'amélioration que celles des 4 sciences incertaines, dont le monde social ne recueille en tout sens que les neuf fléaux iymbiques.

Mais comment un siècle, qui n'a pas encore le bon sens de distinguer entre la vraie el la fausse nouveauté , s'élèverait-il à la recherche de la vraie, tant qu'il ne sait pas poser en principe que le monde social étant évidemment dupe de la philosophie et de la civilisation, il faut échapper à l'une et à l'autre ? C'est une vérité que ne lui feraient entendre ni 400 ni 4000 académies , tout enfoncées dans les voies de la philosophie, engouées du morcellement industriel, el du mensonge garanti ou libre concurrence , anarchie commerciale.

On pourrait souhaiter à notre siècle autant de bon sens

524 EXTRODUCTION.

qu'en ont les tyranneaux d'Asie, qui payent un bouffon pour leur dire la vérité en plaisantant. Le 19". siècle devait titrer des bouffons scientifiques , chargés de lui dire toute vérité utile aux intérêts du gouvernement. Quelques volumes de vérités

Sur les astuces commerciales (U, 219);

Sur l'impéritie philosophique (II, 129, 207);

Sur les vices de l'industrie morcelée (174, 191, 199), auraient bien mieux servi les gouvernements, que des académies dociles à transiger avec le sophisme et l'agiotage.

Siècle de crélinisme politique, si tu ne sais pas, avec tes subtilités et tes torrents de fausses lumières, voir l'abîme de misères où te plonge la civilisation , et prêter l'oreille à une proposition d'épreuve de l'Association, c'est vraiment toi que le Psalmisle a prophétiquement désigné ; c'est l'horoscope de ta sottise et de ta duperie qu'il a tiré dans ce verset, devise exacte de l'hébétement politique des modernes :

Aures habent et non audient ; Oculos habent et non videbunt !

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