CHAPITRE V
Des trois Passions distributives, lO»., H*., 12*., appliquées aux Séries pass.
J'ai dû différer à définir les trois pass. distributives, la cabaliste lO. , la papillonne 11®., la composite 12®. Elles ne peuvent, en civilisation, se développer qu'en sens
malfaisant; il fallail donc , avant d'en parler , faire connaître le levier qui les utilise , la Sétie passionnelle.
jNous ne sommes plus , dit-on , au temps des miracles; cela est vrai , quant aux miracles simples ou purement mystiques et provenant de Dieu seul; mais nous allons trouver dans les Séries pass. une source de miracles composés ou dualiscs, provenant d'intervention divine et humaine.
10. De Dieu, par Y attraction passionnée ou impulsion divine, indépendante de l'homme.
20. De l'HoMME , par le mécanisme sériaire qui est effet de calcul économique, trophée de raison, disposition laissée au libre arbitre de l'homme, qui peut à volonté établir la conibinaison industrielle ou le morcellement industriel.
De ces deux ressorts, attraction pass. et mécanisme sériaire, vont naître d'innombrables miracles, dont le premier, énoncé (II, 22), sera l'emploi économique de toutes les fantaisies qui ne sont pas nuisibles ou vexatoires pour autrui.
Ainsi , la gourmandise de l'enfant , les caquets de la mère , la cupidité du père , seront également précieux dans les Séries pass. , et tous les humains vont y devenir autant de petits saints en qui le monde social admirera et récompensera chacune de ces fantaisies qu'il est nécessaire de réprimer aujourd'hui, parce qu'elles ne produisent qu'appauvrissement et discorde; que double calamité, au lieu du double miracle, enrichissement et concorde qu'elles feraient naître à chaque pas dans l'état sociétaire, où l'accord général se fonde sur l'essor de toutes les fantaisies réputées vicieuses en civilisation.
Que penserait-on , par exemple , de douze pauvres à
qui on donnerait l'hospilalité , et qui exigeraient douze sortes de soupe , douze qualités de pain et de vin , douze accommodages divers pour les viandes et légumes? On verrait en eux des drôles bien vicieux et bien impertinents. Eux-mêmes seraient confus de tant de fantaisies, et opineraient à les dissimuler.
Ce prétendu vice devient doublement utile dans les Séries pass. , en servant à la fois l'économie sériaire et l'attraction industrielle. Ces douze hôtes seront satisfaits, et de plus louanges sur leurs douze variétés de goûts qu'on satisfera en distribuant leur compagnie dans douze groupes divers , ou en les autorisant à puiser sur un buffet à douze assortiments, comme le sont d'ordinaire ceux des tables de 5^. classe.
En considérant que sur toutes les passions le bénéfice des fantaisies va devenir le même, que douze femmes vont devenir utiles en désirant douze toilettes différentes, que douze convives gastronomes feront preuve de sagesse et d'économie en demandant douze vins différents, ne doit-on pas dire que le mécanisme sociétaire , l'essor des passions par séries contrastées, aura métamorphosé le genre humain en 900 millions de petits saints, elle monde social en un foyer de miracles composés ?
Déduisons de cet aperçu l'esquisse des trois passions distributives non encore définies, et dont je n'ai donné qu'une faible idée à l'avant-propos.
iO«. La Câbaliste. Pourquoi Dieu a-t-il rendu les hommes si enclins à l'intrigue et plus encore les femmes? C'est parce que , dans l'ordre sociétaire, tout homme, femme ou enfant, doit être membre de 50, 40, oO Séries pass. ; y épouser chaudement les esprits de parti , les cabales d'un des groupes de la Série , quelquefois de 2 et 3
(car on peut tenir à plusieurs groupes d'une Série, mais non pas à deux conligus).
Une Série pass. ne souffre pas de sectaires modérés; elle a horreur de la modération. Qu'en arrive-l-il ? Que ses ouvrages sont de niveau avec la véhémence de ses passions; qu'ils sont portés à la plus haute perfection par suite des rivalités ardentes qui régnent entre les divers groupes, tous ennemis de la modération, tous engoués h l'excès de leur branche de travail, et prétendant l'élever au plus haut degré de raffinement (i).
La perfection générale de l'industrie naîtra donc de la passion la plus proscrite par les philosophes; c'est laçabaliste ou dissidente, qui n'a jamais pu obtenir chez nous rang de passion , quoiqu'elle soit si enracinée chez les philosophes mêmes, qui sont les hommes les plus intrigants du monde social.
La cabaliste est passion favorite des femmes : elles
(i) Si une Série ne peut pas y atteindre, elle fait abandon partiel ou total , et laisse aux cantons compétents un travail oîx elle n'espère plus d'exceller ; travail qui, ne flattant pas l'araourpropre des sociétaires, fait bientôt décboir Témulation et diminuer le nombre des sectaires dans les groupes dont l'industrie contrariée par le terrain et les circonstances n'a donné qu'un produit de médiocre valeur.
Tout canton se borne aux productions agricoles et manufacturières ou il peut briller , et se procure les autres par voie de commerce. Une Phalange aime mieux spéculer sur les variétés que sur les espèces, mieux sur les espèces que sur les genres : si son terrain comporte la pomme d'api et non la reinette , elle ne s'obstinera pas a cultiver des reinettes médiocres, selon les principes des civilisés qui veulent , disent-ils , avoir de tout pour se passer de leurs voisins ; elle se mettra , au contraire , à la merci
aiment à l'excès l'inlrigue, les rivalités et tous les grands ou menus essors de cabale. C'est une preuve de leur convenance éminente pour le nouvel ordre social, où il faudra des cabales sans nombre dans chaque Série , des scissions périodiques, afin d'entretenir un mouvement d'entrée et de sortie parmi les sectaires des divers groupes.
Mais pourquoi ces innombrables intrigues , dira quelque philosophe ; pourquoi ne pas rendre les hommes tous frères, tous unis d'opinion, tous ennemis des richesses perfides?
Pourquoi ? C'est qu'il faut dans l'homme des ressorts convenables à l'état sociétaire auquel Dieu nous destine. S'il nous avait créés pour l'état familial et morcelé, il nous aurait donné des passions molles et apathiques, telles que les désire la philosophie. En étudiant le mécanisme sériaire exposé au tome 2^. , on verra que l'esprit de ca-
de ses voisins pour les pommes reinettes; mais elle les rendra ses tributaires pour la pomme d'api dont elle cultivera les variétés , les ténuités, les ramimités (592).
On ne verrait pas en Harmonie un canton élever des animaux , cultiver des fruits, mesquins dans leur espèce: la Plialange met en éclipse tout groupe qui ne produit que de médiocres qualités ; on ne le contraint pas à renoncer, car tout est libre en Harmonie ; mais il est exclu de la liste des travaux dont le canton s'honore; il porte la bannière écartelée de noir ; il est hors de ligne dans les conflits de la bourse, et obligé de céder le pas à toute autre négociation de rassemblement agricole , obligé de porter le panache a sommité noire. Ce n'est pas un déshonneur , mais un signe d'éclipse et de réprobation nécessaire a laver le canton du reproche de médiocrité. Un tel groupe n'attire que faiblement et se réduit toujours à un petit nombre de sectaires.
baie en est le ressort le plus actif. Dieu, pour nous approprier au jeu des Séries sociétaires, a dû nous rendre fortement enclins à la cabale.
Aussi les hommes, dans toute assemblée délibérante , deviennent-ils des cabaleurs fieffés. La divinité les persiflle quand ils vont lui adresser la stupide prière de les rendre tous frères, tous unis d'opinion , selon le vœu de Platon et Sénèque. Dieu leur répond : « J'ai depuis des » milliards de siècles créé les passions telles que les exi- » geait l'unité de l'univers; je n'irai pas les changer pour » complaire aux philosophes d'un globule imperceptible, » qui doit rester, comme tous les autres, soumis aux » douze passions, et notamment à la iO®. , la cabaliste. »
Une preuve que telle est la réponse et la volonté de Dieu, c'est qu'au sortir du temple où les députés ont demandé à Dieu la fraternité et l'unité d'opinion, ils courent dans leurs conciliabules cabaler et intriguer de plus belle : on n'en fait pas d'autres à l'issue de la messe du St.-Esprit, à qui on a pourtant demandé l'éloignement de tout esprit cabalistique. Le contraire a lieu; de là il est évident que le Paraclet veut qu'on obéisse à Dieu, et non à Platon.
Voilà déjà quelques présomptions en faveur de la passion 10®., cabaliste. On peut entrevoir que, nuisible dans l'état morcelé, elle deviendra utile dans le travail sériaire, où les divers groupes doivent être passionnés et cabaleurs pour faire briller la variété qu'ils ont choisie dans telle espèce d'industrie. De là dépend leur activité, leur émulation au travail. Appliquons l'hypothèse aux deux autres passions distributives.
iS*'. La Composite. Celle-ci exige dans toute fonction l'amorce composée ou plaisir des sens et de l'âme, et par
suite, l'aveugle enthousiasme, qui ne naît que de l'assemblage des deux sortes de plaisir. Ces conditions ne sont guère compatibles avec le travail civilisé , qui , loin de présenter aucune amorce ni pour les sens ni pour l'âme, n'est qu'un double supplice dans les ateliers les plus vantés, comme les filatures d'Angleterre, où les hommes, les enfants mêmes, travaillent quinze heures par jour à coups de fouet, en local privé d'air.
Le travail sériaire charme les sens , parce que chaque groupe l'exerce sur une variété qu'il a passionnément choisie. Celui qui n'estime que la reinette verte refuse de travailler aux arbres de reinette jaune , et encore mieux aux autres pommiers.
Voilà pour le charme sensuel : quant au Spirituel , il consiste dans la compagnie d'une masse de sectaires enthousiastes de la reinette verte et de ses somptueux vergers, s'applaudissant entre eux sur leur préférence, fiers des éloges que reçoit leur fruit, dans les expositions et les passages.
Pour nous rendre aptes à un travail disposé de celte manière et présentant toujours double charme pour les sens et l'âme , il a fallu que Dieu nous assujettît à la passion 12^. , dite composite. Elle exige cet amalgame des deux sortes de plaisir, et l'aveugle enthousiasme qu'ils excitent parmi les divers groupes d'une Série. C'est donc nous établir en révolte contre Dieu , que de vouloir nous guider par la froide raison , quand il nous a donné pour guide l'enthousiasme composé.
La composite est la plus belle des douze passions, cell€ qui rehausse le prix de toutes les autres. Un amour n'est beau qu'autant qu'il est amour composé, réunissant le charme des sens et de l'âme. Il devient trivialité ou du-
perie, s'il se borne à l'un des deux ressorts (347). Une ambition n'est véhémente qu'autant qu'elle met en jeu les deux ressorts, gloire et intérêt. C'est alors qu'elle devient capable de brillants efforts.
La composite commande si bien le respect, qu'on s'accorde partout à mépriser les gens enclins au plaisir simple. Qu'un homme s'approvisionne d'excellents mets, d'excellents vins, pour en jouir isolément, se livrer tout seul au plaisir de la goinfrerie, il s'exposera à des quolibets bien mérités. Mais si cet homme réunit chez lui une compagnie choisie, oii l'on goûte à la fois plaisir des sens par la bonne chère, et plaisir de l'âme par l'amitié , il sera prôné, parce que ses banquets seront plaisir composé et non pas simple.
Si l'opinion méprise le plaisir simple matériel , il en est de même du simple spirituel, des réunions où il n'y a ni table, ni danse, ni amour, ni rien pour les sens, et où l'on ne jouit qu'imaginairement. Une telle réunion , dénuée de la composite ou plaisir des sens et de l'âme , devient insipide à elle-même, et n'ira pas loin sans « se dissoudre, s'ennuyer d'elle-même. >
ll^. La Papillonne ou Alternante. Quoiqu'onzième selon le rang, elle doit être examinée après la 42^., parce qu'elle sert de lien aux deux autres, lO^. et 12^^. Si les séances des séries devaient se prolonger 12 à 15 heures comme celles des travailleurs civilisés, qui du matin au soir s'ahurissent à une fonction insipide sans aucune diversion. Dieu nous aurait donné le goût de la monotonie, l'horreur de la variété. Mais les séances de série devant être fort courtes, et l'enthousiasme qu'inspire la composite ne pouvant guère se prolonger au delà d'une heure et demie. Dieu, par convenance à cet in. iS
no GROUPES ET SÉRIES.
ordre induslriel, a dû nous donner la passion de papiîlonnage, le besoin de variété périodique dans les phases de la vie, et de variété fréquente dans les occupations. Au lieu d'un labour de 12 heures, à peine interrompu par un triste et chétif dîné, l'état sociétaire ne poussera jamais une séance de labour au delà de 1 1/2 ou 2 h. au plus ; encore y répandra-t-il une foule d'agréments, des réunions des deux sexes terminées par un repas local, au sortir duquel on passera à une séance de nouveaux plaisirs, avec variante de compagnies et de cabales.
Sans cette hypothèse de travail sociétaire distribué dans l'ordre que j'ai décrit, il serait impossible de concevoir à quel dessein Dieu nous aurait donné trois passions si antipathiques avec les monotonies civilisées, et si intempestives dans l'état actuel, qu'on ne veut pas môme leur accorder le rang de passion , mais seulement le nom de vices (i).
Une série, au contraire, ne saurait s'organiser sans le concours permanent de ces trois passions. Elles doivent intervenir continuellement et simultanément dans le jeu (les intrigues de série. De là vient qu'on ne pouvait pas remarquer ces trois passions avant d'avoir inventé le mé-
(i) La manie de variété ou papillonaage peut bien être un vice dans Tordre civilisé qui est inconciliable avec la nature ; mais cette passion n'est pas moins un besoin évident pour tous les règnes : les races ont besoin d'alternat , variante , croisement \ à défaut, elles s'abâtardissent. Les terres veulent de même alterner de productions et même de graines ; car un blé ne prospère pas bien dans le champ qui l'a produit ; il réussira mieux dans le champ voisin. Les estomacs ont également besoin de ce papillonnage : une variété périodique de mets aiguise l'appétit et facilite les digestions. Les cœurs ne sont pas moins sujets au variable ; et si la
canisme sériaire, et que jusque-là elles ont dû être considérées comme vices. Lorsqu'on connaîtra en détail l'ordre social auquel Dieu nous destine, on verra que ces prétendus vices , la Cabaliste , la Papillonne , la Composite, y deviendront trois gages de vertu et de richesse; que Dieu a bien su créer les passions telles que les exige l'unité sociale; qu'il aurait tort de les changer pour complaire à Sénèque et Platon ; qu'au contraire la raison humaine doit s'évertuer à découvrir un régime social en afïinilé avec ces passions. Aucune théorie morale ne les changera jamais, et, selon les règles de la dualité d'essor (II, 36), elles interviendront à perpétuité pour nous conduire AU MAL dans l'état morcelé ou lymbe sociale , et AU BIEN dans l'état sociétaire ou travail sériaire.
Là finissent toutes les diatribes contre les passions, diatribes qui dès ce moment retombent sur leurs auteurs. Il ne leur en restera que la honte d'avoir croupi 5000 ans
morale prétend que c'est un vice , l'expe'rience dépose que c'est un besoin, selon certaine chansonnette qui dit :
Je le tiens de tous les époux , Tel est l'effet du mariage; L'ennui se glisse parmi nous.
Au sein du plus heureux ménage.
ÎS'otre femme a beaucoup d'appas , Celle du voisin n'en a guère :
Mais on veut ce que l'on n'a pas, Et ce qu'on a cessé de plaire.
C'est bien pis quand notre femme a peu d'appas et que celle du voisin en a beaucoup, ou bien quand le mari a peu d'appas et que des voisins plus aimables viennent e'veiller, dans le cœur de l'épouse, la 11*. passion , la papillonne , besoin des âmes et des corps , besoin de toute la nature , comme on le verra dans une définition complète, renvoyée aux tomes suivants.
dans cet esprit simpliste qui ne peut pas s'élever à spéculer sur l'alternative des deux destinées; l'une dite lymbe sociale, incompatible avec les passions et s'efl'orçant vainement de les dénaturer au gré des sophistes; l'autre dite état sociétaire, qui assure le plein développement des passions et de l'attraction.
Envisageons l'abîme de sottise où s'engage la raison humaine en déclamant contre les trois distributives avant de les connaître. Dieu nous ayant destinés au mécanisme sociétaire qui ne peut opérer que par séries pas., a dû nous donner des impulsions convenables aux relations par Séries qui exigent ,
1 Balance de discords et d'accords. " Cabaliste, 10*. p"".
2 Variété fréquente de fonctions et dégoûts. «Papill.., 11*. p. 5 Double plaisir et aveugle enthousiasme. '^ Composite, i2*. p.
Tant que nous vivons dans l'état morcelé , dans les périodes nommés lymbes sociales (II, 33), rien n'est plus funeste que l'influence de ces trois passions ; elles y engendrent les désordres de toute espèce. Affectées à la direction des neuf autres, elles les excitent à ces penchants d'esprit cabalistique, d'inconstance périodique et d'engouement aveugle, aussi précieux dans les Séries qu'ils sont pernicieux en civilisation.
Sur ce, la raison philosophique opine à se révolter contre les trois guides que Dieu nous a donnés ; elle excite les hommes à étouffer ces trois passions directrices, et par suite les neuf autres qui toujours suivent l'impulsion des trois dirigeantes.
Une telle raison n'est autre chose qu'un état de rébellion ouverte contre Dieu qui reste passif dans cette affaire, el n'emploie contre la sottise humaine d'autre arme que laforced'inertie, la punition indirecte (II, 292), jusqu'à ce
GROUPES ET SÉRIES. Mô
qu'il plaise à la raison de mellre en question , si les passions et leur Créateur sont faits pour se plier aux cent mille systèmes de la philosophie, ou hien si la philosophie est faite pour rechercher le système social assorti au vœu des passions, le mécanisme qu'il a plu au Créateur de leur assigner, et auquel sont co-ordonnèes toutes leurs impulsions.
Je réduis à ces cinq chapitres les notions préparatoires : elles se bornent à des indices qui auraient besoin d'amples commentaires; mais j'ai promis aux élèves de leur éviter les ennuis de la théorie, de les diriger par synthèse routinière.
II leur suffira donc d'une légère teinture sur l'étude des passions. J'effleure ici le sujet, sauf à le reprendre dans les volumes 3 et 4, où je reviendrai sur les principes dont je ne donne que de faibles notions , selon la méthode progressive, aperçu, abrégé et traité, qui m'a paru la plus convenable pour amortir peu à peu les préjugés.