‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 199 sur 298 · AUX HOMMES PRESSÉS DE JOUIR · texte numérisé non relu

AUX HOMMES PRESSÉS DE JOUIR

« Nous arrivons enfin au tableau de cet ordre socié- » taire qui, selon les paroles de Molière,

Doit être tout confît en douceurs et plaisirs.

» Nous voilà délivrés des éternels prolégomènes, dont il » a fallu boire le calice jusqu'à la lie , pour se rendre apte j à l'initiation; maintenant, plus d'obstacles; nous n'au- » rons à lire qu'une théorie facile, charmante, et nos » éludes vont devenir un sentier de roses. >

Ainsi raisonnera un lecteur qui ne saura pas faire la différence des préparatifs du plaisir avec le plaisir même. Les gens pressés de jouir voudraient qu'un arbre donnât Je fruit avant les feuilles, et que le livre qui enseigne les

il 6 PROLOGUE.

voies du bonheur, fûl une étude aussi agréable que les biens qu'il doit donner.

Un bal, un opéra, un festin, nous divertissent; mais les travaux qui ont préparé cette fête, n'ont pas été des plaisirs. Ainsi, quelque délicieux que soit le régime sociétaire, la théorie qui doit nous l'enseigner n'a rien de récréatif par elle-même. Elle ne doit charmer que par la justesse des calculs sur l'ordonnance de ces passions tant méprisées , et qui pourtant sont , de toutes les œuvres de Dieu, la plus parfaite, la plus sublime.

Un écrivain de profession saurait semer de fleurs ce brillant sujet ; mais j'ai prévenu qu'on ne doit attendre de moi que le talent d'inventeur, et non celui de rhéteur. jN'est-ce pas assez servir les hommes , que de leur apporter l'objet de leurs désirs, l'art de s'élever promptement à la richesse et au bonheur? Quels faibles soldats que ceux qui s'effraieraient d'un peu d'étude pour obtenir un tel bien !

Vouloir que le livre qui résout ce grand problème soit encore un livre d'agrément, n'est-ce pas imiter un freluquet qui refuserait un trésor de cent mille ducats , en disant que le sac est de grosse toile rousse, et qu'il n'acceptera cet or que dans une corbeille ornée de falbalas?

C'est un tort général en France , que de confondre les inventeurs avec les spéculateurs qui écrivent pour amuser. Lorsqu'il s'agit de l'utile, on doit envisager le fond, et non la forme d'une théorie. La seule idée qui doive ici préoccuper le lecteur, c'est de vérifier si vraiment l'ordre des Séries passionnelles a la propriété d'élever la richesse aux degrés indiqués (40),

Au triple effectif et décuple relatif en assoc. simple;

Au quintuple effect. et vingtuple relat. en assoc. mixte;

Au septuple effecl. et Irentuple relat. en assoc. composée.

On doit chercher ici des calculs et non des phrases : le problème n'est pas d'orner l'esprit, mais de remplir la bourse. Manque-t-il d'écrivains qui ne s'occupent qu'à récréer le public ? Il pleut du bel esprit enFrance , comme des lavements dans Pourceaugnac : mais ce qui manque, en fait de livres, c'est celui qui enseignerait l'art de s'enrichir subitement. Lorsqu'enfin ce secret est livré, quelle inconséquence d'exiger que le traité prenne le ton flatteur de ces fariboles oratoires, de ces systèmes insidieux dont les auteurs , loin de songer à enrichir le public , ne veulent que s'enrichir à ses dépens.

Ramenons donc les esprits dans la droite voie, et observons-leur que plus ils sont impatients de jouir, plus ils doivent rechercher, dans la théorie qui va les satisfaire, des calculs rigoureux et non des fleurs de rhétorique. Loin d'exiger de moi le talent des orateurs et des beauxesprits, ils devraient se méfier de mon livre, s'il se présentait sous ces formes. Un lecteur judicieux, qui ne veut que des inventions utiles, fait peu de cas de ces illusions oratoires: il exige, avant tout, des raisonnements, des principes, des preuves; il veut être convaincu et non pas entraîné. Ce n'est donc point ici l'appât du style qu'on doit chercher, mais la garantie qui naît de calculs réguliers en preuve et contre-preuve.

Que chaque civilisé nous dise à quelles fatigues il se soumettrait pour obtenir le bénéfice annoncé ! Qu'on propose à l'homme dont le revenu ne s'élève qu'à mille francs , une corvée de deux années pour prix de laquelle on lui garantira une fortune de trois mille francs de rente, et des agréments décuples de ceux dont il jouit; vous

verrez noire civilisé souscrire à toutes les tribulations, s'expatrier, courir aux Antipodes, braver les naufrages, les guerres, les intempéries. Et cet homme qui, pour tripler sa fortune, s'exposerait pendant deux ans à pareille corvée, doit-il trembler d'étudier deux volumes pour atteindre à son but, à la richesse?

« Non, vraiment , réplique-t-il : si on était sûr de tripler sa fortune, on étudierait deux cents volumes, au besoin. Jlais, dit le lecteur, quand j'aurai étudié vos deux tomes de théorie , me donneront-ils le moyen de former un canton sociétaire, sans lequel on ne peut pas opérer l'avènement du monde social à l'Harmonie? Trouverai-je dans vos deux volumes la somme de trois à quatre millions de francs, avance nécessaire pour cette fondation? Y trouverai-je le moyen d'influencer les souverains, les ministres et les riches personnages qui peuvent être actionnaires et fondateurs! >

Sans doute on trouvera ici cette voie d'influence : quiconque entoure les rois et les grands, aura des moyens assurés de les déterminer à fonder le canton d'épreuve; il suffira qu'il fasse valoir auprès deux les avantages suivans, entre cent autres :

Extirper tous les germes de révolution:

Assurer au fondateur un empire , un césarat ou

l'omniarchat :

Libérer de dette publique la nation fondatrice : Tripler d'emblée le produit effectif de l'industrie : X Concilier la vertu avec la cupidité.

Celui qui aura bien compris la théorie de l'Attraction et du mécanisme sériaire , saura démontrer à un monarque , à un ministre, la facilité d'arriver à tant de biens par la fondation d'un canton sociétaire. Il saura, par un

recueil d'arguments pressants, tel que celui qui termine l'appendice (55), convaincre monarques et ministres, partout empressés d'étouffer les ferments révolutionnaires, d'étendre leur domination et la garantir aux héritiers légitimes.

Ceux qui entourent un prince auront d'autant plus de facilité à le persuader, que la théorie d'Association n'est point une science ardue comme les mathématiques, la chimie, la botanique, etc. On ne trouvera pas dans ma théorie le quart des difiicultés que présente chacune de ces trois sciences, et pas le 20®. de celles qu'on rencontre dans les grimoires d'idéologie et d'économisme.

C'est donc à ceux qui ont besoin de la fortune à faire les avances d'études et de démonstrations, pour déterminer aux avances de fondation l'un des 400 candidats nantis de la fortune, et dont chacun peut devenir chef de souscription actionnaire et de fondation.

Si ce traité, comme toutes les théories élémentaires, présente dans les détails quelques ronces didactiques , on peut dire Ique la science est toute de fleurs, quant au cadre général . Quoi de plus séduisant qu'une doctrine qui va nous enseigner à allier les vertus avec la soif de l'or, marcher à une fortune rapide par la culture des sciences, des lettres et des arts , y marcher par l'exercice des plaisirs aujourd'hui si ruineux, faire que celui qui se livrera le plus ardemment au plaisir, devienne éminemment utile au bonheur de tous î une théorie si merveilleuse n'estelle pas plus intéressante à elle seule, que toutes les connaissances acquises, dont elle va d'ailleurs décupler l'étendue, ainsi qu'on a pu le voir à l'article pivot inverse, (212)?

Insistons sur la propriété pivotale ou accord de la vertu avec la cupidité, et, par suite, avec la volupté. Les Épicuriens eurent l'idée de cet accord: c'était une louable intention; ils avaient entrevu le but de Dieu, mais non pas les moyens : ils omettaient de porter en compte la condition principale , ou assurance de trouver le chemin de la fortune dans la pratique de la vertu et de la vérité. Je croirai , si l'on veut, que la vertu isolée du plaisir doive séduire par elle seule; mais d'où vient qu'elle ne séduit aucun de ces histrions qui s'en disent les apôtres, et qu'en nous prêchant le mépris , l'inconsidération ou nonconsidération (i) des richesses, ils sont disposés à commettre tous les crimes pour s'élever à la fortune?

(i) Admirable formule, savante doctrine que prêchait a Paris un conventionnel nommé Pison du Galand (1796). Il enseignait a cette Convention déjà si féconde en vertus qu'il fallait inconsidérer ou non considérer les richesses, et que cette morale ferait le tour du monde.

La Convention nationale était si unanime pour la vertu, que personne ne contredit l'orateur. D'ailleurs, elle réunissait dans son sein d'autres champions moraux de même force que M. Pison. L'un d'entre eux avait proposé a l'auguste sénat conventionnel : « De faire confisquer tout l'or et l'argent existants dans la répu- » blique , de fondre ces vils me'taux , et en fabriquer des boulets » pour les lancer contre les satellites de Pilt et Cobourg. »

La motion ne fît pas fortune; elle valait pourtant celle du citoyen Pison. C'était de part et d'autre même doctrine : l'un prêchait la théorie et l'autre la pratique.

En effet, si l'on juge a propos d'inconsidérer ou non considérer l'or et l'argent , peut-on faire mieux que de les lancer sur nos ennemis, comme objets de nulle valeur, et garder pour nous le fer , puisqu'il ne faut aux républicains que du pain, du /èr, du salpêtre et des vertus?

Admettons leur sincérité , et raisonnons-en spéculativement. Si la vertu par sa seule beauté trouve encore des partisans, malgré les disgrâces qui l'accablent, quel doit être leur enthousiasme pour l'ordre sociétaire qui fait de la fortune le prix de la vertu! jusqu'à présent il a fallu

Je trouve seulement un inconvénient dans ce projet; c'est que , si on eût confisque' , rassemblé et fondu tout cet or et cet argent pour les lancer sur les ennemis , il eût e'té a craindre que certains coryphées républicains n'en conservassent quelques boulets d'or massif, et des plus lourds , tout en inconsidérant ou non-considèrant ces vils métaux.

La belle chose que la philosophie ! Que de sublimes doctrines elle nous a enseignées depuis 500 ans ; combien de succès elle a obtenus dans Paris sur le dogme du mépris des richesses ! et le siècle qui prêche ces sornettes se vante d'avoir perfectionné la raison !

Que dit-il, ce livre de l'Attraction? Bah ! des folies : un homme qui prétend qu'on a manqué la découverte des destinées; que le genre humain est réservé à un immense bonheur ; qu'il existe un calcul sur l'Harmonie universelle des pass.; qu'elles tendent à former un nouvel ordre social , qui serait l'opposé des discordes civilisées ; un ordre ou tous les peuples vivraient dans les délices et dans l'opulence graduée , malgré l'inégalité des fortunes ! un ordre ou le travail deviendrait plus attrayant que nos bals et spectacles 1 un ordre qui , dès le premier essai , serait adopté avec transport par tous les peuples civilisés , barbares et sauvages ! C'est un roman gigantesque, s'il en fut jamais; grandiose, à la vérité, mais impraticable. Si l'auteur avait raison, tous nos philosophes se seraient donc trompés : tant de torrents de lumière, Platon et Sénèque, Montesquieu et Rousseau, seraient donc réduits au néant ! Ah ! c'est impossible ; cet homme rêve assurément. Eh! quel est-il ? Est-ce un académicien, un philosophe célèbre? Non : c'est un provincial des plus obscurs. Bah , il n'a pas le sens commun ! La province fournit de plaisants originaux.

opter entre l'une ou l'autre, puisque la civilisation ne présente aucun moyen d'atteindre simultanéir.ent à l'une et à l'autre. L'état sociétaire va mener de front ces deux ressorts si incompatibles dans l'état morcelé. Quelle doctrine séduisante pour quiconque est sincèrement épris de la vertu! son amant le plus farouche pourrait-il être ennemi d'une fortune qui deviendra le prix des bonnes actions, et qui réalisera le vœu des épicuriens, rêvant en civilisation le plus brillant effet du régime sociétaire ?

D'ailleurs, ces éloquents amis de la vertu sont pour l'ordinaire des savants : obligés de sacrifier la fortune à la culture des sciences, ils deviennent à double titre partisans de l'état sociétaire, qui les conduira à la fortune par la science et par la vertu. (Voyez à l'intermède II, les deux moyens positifs 552, 568.)

Quant à la multitude qui ne connaît guère d'autre guide que les sens , elle deviendra idolâtre du gouvernement et de la science, au nom de qui on lui recommandera de se livrer au plaisir, dont on lui fournira d'innombrables variétés. Jusqu'à présent l'élude des passions n'a été qu'une région de ténèbres, où l'on a marché sans boussole , réglant tout arbitrairement, prenant les diatribes et sophismes pour des doctrines. Dans une telle confusion, les Zoïles ont beau jeu de diffamer un inventeur qui apporte la Boussole sociale , ou calcul des Séries pass.; de ravaler son livre au niveau des productions sophistiques , et condamner l'ouvrage sur la lecture d'un paragraphe. Écoutons-les parler : voici le ton et la manière de ces oracles.

Ainsi raisonne l'orgueil : chacun se donne des airs d'Aristarque , aux dépens d'une découverte qui heurte

les préjugés. Chacun au 15*'. siècle semblait homme (l'esprit, en traitant Colomb de visionnaire. Employez 20 ans de travail ù tirer du néant une théorie de haute importance, vous serez jugé sans appel par un farfadet qui, n'ayant pas mémo lu l'ouvrage, n'étant pas capable d'en réfuter un seul argument, tranche de l'oracle et entraîne les suffrages en flattant les petits esprits jaloux des découvertes.

Pourquoi l'Europe ridiculisa-t-elle Colomb qui annonçait le nouveau monde continental.'' Je l'ai dit en d'autres termes; c'est qu'en admettant que Colomb pût avoir raison , l'on déversait le ridicule sur 20 siècles précédents . Cent millions d'individus ne veulent pas consentir à se suspecter en masse, douter de toutes les lumières acquises, et donner du relief à un inconnu qui entre en scène. En vain leur représenlc-t-on les avantages de la découverte , et même leur intérêt personnel ; dussent-ils en recueillir les mines du Potose , ils ne voient que l'affront fait à l'orgueil général ; chacun regimbe et accuse l'inventeur de vision, pour sauver la gloriole du siècle et la sienne propre.

Les adeptes de la doctrine sociétaire devront se garder d'aucun débat avec cette tourbe de précieux. On ne doit s'attacher qu'à initier un des hommes éclairés qui entourent les trônes, ou bien un riche capitaliste; car, après tout, il ne faut qu'un homme pour fonder l'Association, et dès qu'il aura fait mine de disposer le terrain, toutes les légions d'iMPOssiBLES seront déjà battues de fait, confuses de leur détraction anticipée, et humbles apologistes de l'invention qu'elles auront ravalée la veille. Il suiTira donc d'efforts médiocres pour l'exécution comme pour l'élude. Assurés de trouver aisément un candidat sur une

masse de 4000, comment les disciples pourraienl-ils concevoir des craintes?

J'ai dû les rassurer dans ce court prologue , et remontrer ceux qui pensent trouver une lecture amusante dans un ouvrage qui enseigne les voies du bonheur. Ce serait exiger de la théorie ce qu'on doit attendre delà pratique : beaucoup de gens commettent fort innocemment celte erreur. Après les avoir désabusés, nous pouvons entrer en matière.

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