‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 39 sur 298 · PREMIÈRE PARTIE. NOTICE II. ibb · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. NOTICE II. ibb

quinement. Il est libre d'aspirer au rang de député; mais ii faudrait de bonnes renies, et il en est fort loin : avec sa fierté du beau nom d'Homme libre, il n'a que des fumées en fait de liberté sociale : il reste à la porte du traiteur et de l'opéra , et encore mieux à la porte du corps électoral. Il n'est que membre passif de la société; ses passions n'y ont aucun essor actif; son opinion y est dédaignée.

Cependant il est bien plus libre que l'ouvrier réduit à travailler sous peine de mourir de faim , et n'ayant dans la semaine qu'un jour de liberté corporelle active, que le dimanche. Tous les autres jours, l'ouvrier est en liberté corporelle passive : l'atelier est pour lui un esclavage convenu , indirect , qui n'est pas moins gêne corporelle, comparativement à l'oisiveté et au bien-être du dimanche.

Nous distinguerons de même la hberté sociale en active et passive. Remarquons seulement qu'elle n'existe pas pour les deux classes d'hommes précités : ils n'ont que la liberté simple ou corporelle , qui est active chez le petit rentier, et passive chez l'ouvrier, déjà moins malheureux que l'esclave qui n'a de liberté corporelle ni en actif, ni en passif.

2». Liberté composée divergente. Elle comprend la corporelle active et la sociale active , le plein essor des passions : tel est l'état des Sauvages; ils jouissent de ces deux libertés. Un sauvage délibère sur la paix et la guerre, comme chez nous un ministre à portefeuille. Il a, autant qu'on peut l'avoir dans sa horde, 1e plein essor des passions de l'âme; il a surtout l'insouciance, bien très-inconnu du civilisé. A la vérité, il est obligé de chasser et pêcher pour sa subsistance ; mais ce travail attrayant pour lui ne lèse en rien la liberté corporelle active. Un

iiiG PROLÉGOMÈNES.

travail qui plaît n'est point une servitude , comme le serait la charrue pour le Sauvage : sa chasse est pour lui un amusement, comme la vente pour un marchand. Croiton qu'un marchand ait éprouvé une gêne corporelle quand il a dans sa matinée déployé cent pièces d'élofTes, débité force mensonges et vendu force culottes? Cette fatigue est plaisir , travail attrayant, liberté corporelle; et pour preuve, notre marchand fort content aujourd'hui, sera demain maussade et bourru, s'il ne voit entrer aucun acheteur, s'il ne peut ni mentir, ni vendre.

On a vu que la liberté du Sauvage est composée , puisqu'elle est corporelle active, et sociale active; mais ces deux activités sont en divergence avec la destinée, avec le travail productif. Pour élever le Sauvage aux libertés actives convergentes, il faudrait lui présenter le travail productif attrayant, celui qu'on exerce par séries passionnelles (19); alors il passerait à la liberté du 3^. degré.

3°. Liberté composée convergente ou sur-composée. Elle comprend les deux indépendances, corporelle active et sociale active, alliées à l'industrie productive attrayante.

Elle suppose l'unité d'adhésion, le consentement individuel de chacun, homme, femme et enfant, leur ligue passionnée pour l'exercice de l'industrie et pour le maintien de l'ordre établi. Cette troisième sorte de liberté est destinée de l'homme.

La Hberlé dont jouit le Sauvage est donc une fausse nature ou nature simple, puisqu'elle est divergente de la destinée ; remarque importante pour désabuser les amis de la simple nature qui n'est point la destinée. Quant à la nature composée, on la trouverait encore moins en Civi-

lisalion, où les libertés telles que je viens de les définir^ ne se rencontrent nulle part en alliage de corporelle active

, converjïentes.

et sociale active

Ceux qui jouissent parmi nous de ces deux libertés, ne tendent qu'à leur donner l'essor divergent ou rebelle à l'industrie productive ; tous inclinent à l'oisiveté, souvent môme à la destruction : témoins les enfants qui brisent et ravagent dès qu'on les laisse en liberté corporelle active, et qu'ils peuvent faire du dégât sans être aperçus.

Ces distinctions sur la liberté sont un peu minutieuses: mais après tant de massacres pour la fausse liberté, n'estil pas temps enfin d'apprendre à connaître la véritable, dite composée convergente, qui ne peut en aucun cas s'amalgamer avec la Civilisation, puisqu'elle suppose unité d'adhésion au régime industriel, et que parmi nous le peuple est partout en état de soulèvement intentionnel, comprimé par les sbires et les gibets?

Il existe bien en Civilisation une masse d'adhérents ou consentants dont le nombre se borne à peu près au huitième, tandis que les sept huitièmes sont mécontents. Quelques-uns le sont à demi et sans intention de soulèvement; mais la très-grande majorité, composée des salariés et du petit peuple, s'insurgerait à l'instant où elle serait délivrée de la crainte des supplices. La multitude pauvre est donc réduite à la liberté simple ou corporelle. Son industrie est un esclavage indirect , un tourment dont elle voudrait s'affranchir.

Distinguons ensuite la portion de civilisés nommée bourgeoisie, artisans, petits propriétaires. On trouve dans leur nombre une grande majorité qui est mécontente de l'ordre établi et désire des changements, des admissions

à tels et tels droits. Elle ne jouit donc pas de la liberté sociale active, ou plutôt elle n'en jouit qu'à demi : elle est en dissidence avec l'ordre social ; sa liberté n'est que de mode composé divergent, puisque ses bourgeois et artisans sont hors d'unité et d'adhésion passionnée.

Reste une minorité très-faible , qui adhère à l'état civilisé tel qu'il est organisé. Cette minorité se compose des oisifs qui sont hors d'industrie productive , ou de quelques privilégiés qui envahissent les emplois lucratifs : ceux-là jouissent de la liberté composée semi- convergente; mais leur nombre est bien petit, et de plus ils sont rebelles à l'industrie, désirent encore beaucoup de changements dans l'ordre social et administratif, et n'ont pas pour l'avenir des garanties de leur bonheur présent.

Il est donc bien peu de civilisés qui approchent de la yraie liberté (mode composé convergent). Il sera même facile de prouver qu'aucun d'eux n'y atteint, et que les monarques et les ministres en sont encore très-éloignés, tandis que le peuple et la classe pauvre sont tout à fait réduits à la liberté simple ou corporelle; encore estelle compromise par les conscriptions, la domesticité, et la sujétion des femmes et des enfants qui ne jouissent pas en plein des libertés corporelles.

Quanta la liberté politique ou sociale, toute la classe pauvre en est entièrement privée, et réduite à s'asservir dans les travaux salariés qui enchaînent l'âme ainsi que le corps. Un subalterne qui aurait des opinions contradictoires avec celles de son chef, serait renvoyé et privé de travail; il ne jouit donc pas de la liberté sociale active, pas même du droit d'opinion et de sens commun. Partout où le pauvre hasarde une opinion contraire à celle du riche, il est éconduit malgré la justesse de ses avis, et

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