PREMIÈRE PARTIE. NOTICE II
Or, quel est l'emploi de la Civilisation en échelle de mouvement (33)? C'est d'acheminer à la 6®. période ou Garantisme. Dès qu'elle en a acquis tous les moyens , elle doit échapper à elle-même, trouver une issue (142) et entrer en Garantisme. Si elle diffère , ses sciences ne sont pour elle qu'un fardeau nuisihie ; elle embrasse plus qu'elle ne peut porter.
Et pour preuve, ne voyons-nous pas que l'art nautique , le plus beau trophée de l'industrie humaine , a déjà engendré les deux caractères de troisième phase , esprit mercantile, monopole insulaire, et autres calamités qui ne pourraient pas avoir lieu en sixième période. L'excès de nos connaissances et de notre industrie nous est devenu funeste , comme la nourriture la plus saine incommode celui qui en prend outre mesure : et c'est outrepasser la mesure , que de rester civilises quand nous sommes pourvus des leviers de sixième période. Parvenus à ce degré que j'ai nommé au tableau , apogée de civilisation, nous sommes comparables au ver à soie qui, une fois chargé de matière , a besoin de changer de nature , monter sur une bruyère et passer à l'état de chrysalide.
Nous étions arrivés à cette maturité industrielle dès le milieu du 18°^^. siècle; nous possédions les deux caractères d'apogée: il eût fallu sans délai découvrir une issue de Civilisation.
Ce secours du génie nous a manqué, et nos connaissances nous sont devenues plus funestes qu'utiles; elles n'ont produit que des germes d'orages sociaux et de dépravation politique et morale : bref, nous avons parcouru en plein la troisième phase ou déclin, et nous courons à la quatrième ou caducité de Civilisation.
Dans toute période sociale , chacune des quatre phases
a son point de plénitude ou d'apogée , comme la période entière a le sien. Il est évident que la troisième phase de Civilisation est au delà du plein, puisque nous voyons la pleine dominance des deux caractères dont elle se compose.
Remarquons que, dans les trois phases de Civilisation déjà parcourues , la Philosophie ne coopéra jamais aux progrès sociaux dont elle s'arroge le médiocre honneur: elle fut toujours passive à l'égard du mouvement social; j'en ai déjà donné quelques indices que je rassemble.
ire. Phase. Elle arrive au plein par les concessions de droits civils à l'épouse. C'est de quoi les anciens sophistes, comme Confutzée ou ceux de l'Egypte et de l'Indostan, ne s'inquiétèrent jamais : ils ne manifestèrent pas môme l'intention d'améliorer le sort des femmes. Les dames anciennes avaient encore moins de liberté que les nôtres; elles ne partageaient point les divers droits amoureux, tel que celui de répudiation , et les moralistes étaient indifférents , comme aujourd'hui, à leur bien-être.
2®. Phase. La Civilisation y entra par l'adoucissement de l'esclavage. Cette amélioration (tableau 207) fut l'effet de la féodalité nobiliaire, qui fournit aux cultivateurs des moyens d'affranchissement collectif et progressif . En attachant les serfs à la glèbe et non à l'individu, elle fait tourner à leur avantage les faiblesses de chaque seigneur; et la communauté pouvant obtenir telle concession de l'avarice du père, telle autre de la bienfaisance du fils, s'élève pas à pas à la liberté. C'est un procédé dont les anciens philosophes n'avaient encore aucune idée.
3e. Phase. Elle s'est développée par l'influence de la politique commerciale , née des monopoles coloniaux. Cette influence n'avait point été prévue par les Philoso-
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phes, et ils n'ont inventé aucun moyen de la balancer, ni même de l'attaquer dans sa branche , la plus vexatoire , qui est le monopole insulaire. Ils ne se sont entremis dans la politique commerciale , que pour en prôner les vices au lieu de les combattre, ainsi que je le démontrerai plus loin.
4^. Phase. La Civilisation y tendait par l'influence des tnaitrises en nombre fixe, qui, à l'abri d'un privilège, excluent les prétendants les mieux fondés, et ferment l'accès conditionnel au travail. De telles compagnies recèlent le germe d'une vaste coalition féodale, qui envahirait bientôt tout le système industriel et financier, et donnerait naissance à la féodalité commerciale. C'est ce que les Philosophes étaient loin de prévoir; et tandis qu'ils sont tout infatués de l'esprit mercantile dont ils ont si peu prévu l'influence, déjà se préparent des événements qui changeraient cette politique, et nous feraient dégrader en 4^. phase de Civilisation.
Mais ces sophistes ne s'attachent pas à prévoir les orages futurs ; ils ne voient le mouvement social qu'en sens rétrograde , et ne s'occupent que du passé et du présent. Aujourd'hui que l'esprit mercantile est dominant, ils décideront, selon leur usage, que l'état actuel des choses est le perfectionnement de la raison. Us se borneront à pérorer sur ce qu'ils voient, sans présumer que l'ordre civilisé puisse prendre de nouvelles formes.
Et lorsque la Civilisation arriverait dans la suite à sa 4^. phase , lorsque la féodalité commerciale serait pleinement établie , on verrait les Philosophes intervenir après coup, pour former à ce sujet une nouvelle coterie de controverse; on les verrait prôner les vices de 4^. phase , et vendre des torrents de volumes sur ce nouvel ordre, dans lequel ils placeraient encore le perfectionnement de la
perfectibilité , comme ils le placent aujourd'hui dans l'esprit mercantile.
On peut, d'après ce tableau, demander aux présomptueux ce qu'ils pensent maintenant de leur précipitation critiquée à la médiante (495). A les en croire, il faut passer au traité des Séries passionnelles , sans leçons préparatoires : mais avant de s'engager en pays inconnu , ne faut-il pas connaître le pays où l'on se trouve , et les ressources qu'on en peut tirer pour s'avancer plus loin? ne convient-il pas d'analyser d'abord les vices de la Civilisation? (c'est ce que j'ai fait jusqu'à présent;) puis ses caractères génériques et spéciaux? (c'est sur quoi je prélude dans ce chapitre.) Pse faut-il pas se convaincre qu'elle n'est connue, ni des intrigants littéraires qui la vantent pour se dispenser de trouver mieux, ni des dupes qui l'admirent en théorie , sans observer que ces belles théories sont démenties par la pratique, par la permanence des 9 fléaux (51 ) , et l'absence des 9 biens ( o3 ) ?
D'ailleurs, pour se disposer à juger des degrés d'Harmonie sociétaire sur lesquels on peut opter, et des phases de l'une et l'autre harmonie (simple et composée, dont chacune a quatre phases comme la Civilisation), ne doisje pas exercer d'abord les élèves sur les phases de l'ordre civilisé , dont il leur est facile de faire la distinction ?
C'est de quoi n^ul publiciste n'a songé à s'occuper. On ne connaît ni les éléments (ou pivots radicaux), ni la marche, ni les caractères de Civilisation indiqués au tableau 207, qui pourrait fournir la matière d'un gros volume analytique pour les trois phases parcourues, et sy7ithéHque pour la 4®. phase qui reste à parcourir.
Si je disais aux présomptueux qui se croient assez préparés : construisez la 4^. phase de Civilisation; indiquez