CHAPITRE IX
Critique de celte journée de bonheur minime.
J'ai terminé les Prolégomènes par un chapitre de théorie sur les conditions du bonheur (III, 485 et 547). Je termine le traité provisoire par un article de pratique ou application, qui se compose des chapitres 8 et 9. Au tableau qu'on vient de lire, ajoutons la critique, l'analyse des vices de mécanisme que présentent ces 1:2 séances.
11 n'est pas de civilisé qui ne s'estimât lrès-heureu\ au bout d'une journée passée de la sorte : il n'oserait pas môme en prétendre autant pour le lendemain ; il vanterait pendant une quinzaine la série de jouissances qu'il aurait réunies dans ladite journée, qu'il appellerait la plus heureuse de sa vie.
Un harmonien, au contraire, penserait avoir été lésé en tous sens par un tel emploi de journée ; il y trouverait d'emblée 7 vices d'équilibre passionnel , et par conséquent sept griefs contre le système social ou contre la Divinité. Je vais les énumérer, mais sans démonstration rigoureuse, vu que je n'ai pas encore défini les 12 passions radicales dont il faut définir les lésions.
1°. H y a dans la distribution générale de cette journée, lésion de l'alternante ou Papillonne ( 1 Ie. passion ), puisqu'il y a absence de l'option qu'on doit avoir en Harmonie pour chaque séance; tout individu y jouissant, d'après les négociations de la veille, d'une option sur les séances de 2 ou 3 groupes réunis a la même heure, et dont les fonctions lui sont familières.
2°. Ll n'y a djns ce tableau aucun parcours ou chance
) \ \ ASSOCIATION COMPOSi
-l'une niasse de plaisirs simultanément goûtes, aucune composite en multiple de haut degré. Il en faut au moins une dans le cours de la journée.
5°. On n'y voit que fort peu de développements en famillismc et en amitié, qui sont pourtant des cardinales de haute importance, et doivent entrer en balance avec Ic-s deux antres.
i°. N'y a-t-il eu dans cette journée aucune lésion sur les plaisirs sensuels? Par exemple, en interne , mm du 70///, la cuisine a-l-elle été bien exquise, Lien approprier* au tempérament du quidam ? Cela est plus que douteux : naura-t-il pas fait quelque excès anti-gastrosophique ou '>\cès contraire à la santé, tout au moins vice d'hygié Sur ces deux points d'équilibre, il aura commis plutôt deux fautes qu'une, le vicieux régime étant habituel chei les jeunes civile
5°. Il y a lésion de la Cabaliste. Cet homme n'est (pu !>eu intrigué dans le cours de la journée. On y trouve suffisance d'intrigue aux I séances, 3, 5,8, 9; les Vautres pèchent du plus au moins en ce genre : queiqi: sont tout-a-fait dépourvues de ce stimulant qui , chez les oarmoniens, règne toujours en majorité de 7 soi
<i°. Lésion de la progression par défaut de eonnexite entre les r<[u>. séances et amours de cette journée. l'.lle n'es( guère qu'une pièce à tiroirs, dont \< [Ctoiqu'agrèabJes , n'ont a peu pre> aucun li;'
7n. î èston (le spécialité. C joura
de plaisir; dose inconvenante pour CléOO qui, a 'itre
ii' homme riche, pourrait prétendre
goée I 52 1 - d(^ plaisir, plus 1rs- parcours pi?o4
Loin de là; elle esl remplie de vices mécani
joc réduite » la dote de minimum en jouis sa ne .
\[ K. Lésion en transition; ce bonheur n'ayant presque aucune connexité avec celui de la veille, et n'acheminant pas à celui du lendemain.
Y \. Lésion d'unitéïsme en direct et inverse, en ce que Cléon n'est point entouré de gens qui partagent son bien-être, qui puissent y rattacher leur bonheur futur, et qui aient dû à Cléon leur bonheur passé.
Mais combien cette heureuse journée va diminuer de prix, si l'on porte ses regards sur le lendemain ! On verra la mécanique faussée en plein, et l'attraction en défaut dés le lever. J'ai supposé aujourd'hui un puissant ressort pour arracher du lit notre sybarite; le lendemain on sera fort embarrassé de mettre enjeu pareil stimulant, et Cléon risquera fort d'être trouvé au lit à 8 heures du matin; tandis qu'en Harmonie on est sûr qu'un jeune homme sera constamment matineux, ne fût-ce que pour jouir du parcours qui règne entre 4 et o heures, et dont l'intérêt roule principalement sur la séance du lever galant où ehacun aime à étaler sa conquête, souvent ignorée du public au moment du coucher. Le lever étant un effet difficile à obtenir collectivement, Dieu, dans son plan de mécanisme domestique, a dû forcer d'attraction sur te lever, et le stimuler par l'appât d'un brillant parcours.
Si nous supposons qu'un civilisé parvienne à se procurer un seul jour le minimum d'Harmonie, à douze séances de plaisir et les pivotales, comment pourra-t-il s'en procurer autant les lendemain et surlendemain ; varier seulement pendant un mois ce minimum de douze séances, qui sont on Harmonie le moindre lot du pauvre, tous les jours de sa vie, avec options et variétés sans cet* renaissantes ?
Loin de là : les civilisés sont si <1<;nués de olnisirs. que
lorsqu'ils ont eu quelque sujet de charme, quelque Ici» passable, ils en rabâchent pendant une semaine entier*1 Encore ces fûtes ne sont-elles, dans leur plus grand éclat, que de mauvaises caricatures de celles qu'une Phalange donnera chaque soir, et de l'état de fête continue qui règne dans tous ses travaux et ses repas.
Les O/IO8. des civilisés, au lieu d'avoir chaque jour douze variantes de plaisir, n'ont souvent pas une séance heureuse, mais plutôt des privations accumulées (voyez III, 101 et 555). Tels sont les nombreux forçats de la classe ouvrière, qui sèchent d'ennui toute la semaine pour aller enfin le dimanche noyer leur chagrin dans le vin. La plupart absorbés par l'inquiétude sur la sul tance d'une famille, n'ont aucun plaisir, et arrivent à la fin de la semaine, de l'année, de la vie, sans autre jouissance que d'avoir réussi a ne pas mourir de faim.
Les Rois mômes, loin d'atteindre a ce minimum de bonheur à douze séances heureuses, en ont à peine deux en un jour. Harcelés par l'étiquette et les partis, privés a leurs repas de compagnie joyeuse, dépourvus de tout mobile d'enthousiasme, ils n'ont souvent que des pl.ïi^irs simples qui, à part quelques amours, s'all'adissent l'un par l'autre; ils n'atteignent certes pas, un seul |<>ur de l'année, au quart du bonheur dont jouira chaque jout le plus pauvre des harmonieux
Par exception, il est quelques civilisés qui réunissant dans le bel Age, vigueur, beauté, richesse ei liberté, peuvent encore varier médiocrement leurs plaisirs. On trouve même certaines nations de nuance calme et compatible btcc la monotonie; tels sont les Allemands, nation qui est une des plus aptes 6 se contenter des mes qoineries civilisées, Quant aui peuples irdents 11 pi ',y|f
comme les Français, ils doivent souffrir violemment de courir une carrière aussi restreinte. Aussi sont-ils sans cesse hors d'équilibre, donnant dans les excès qui exténuent et blasent les gens du monde.
Outre l'inconvénient de rareté des plaisirs, on ignore complètement en civilisation l'art de les aménager : telle jouissance est usée au bout d'une semaine; elle se serait soutenue plusieurs mois si on l'eût distribuée avec discernement, par le moyen de variantes nombreuses. Mais la civilisation, en fait de plaisir, mange son blé en herbe, épuise un amusement en peu de temps, faute de variété pour le relayer. Aussi les riches civilisés sont-ils accablés de maladies résultant de ces excès ; désordre plus sensible en France que par tout ailleurs.
En Harmonie, l'aménagement des plaisirs est calcul de haute politique sociale, fonction des autorités principales. On n'y use aucune jouissance, parce que les relais et nouvautés surabondent. Si tel amusement n'est piquant que de mois en mois, on en a mille autres à mettre en scène dans l'intervalle.
En règle générale, les journées doivent être différenciées au moins par tiers, c'est-à-dire qu'en cas de minimum il faut, sur les douze séances de plaisir, une variante de quatre nouveaux plaisirs pour le lendemain, autant pour le surlendemain, et ainsi de suite. Même proportion sur les journées du riche, estimées à une trentaine de plaisirs qui exigent une variante portée chaque jour à dix jouissances nouvelles pour le moins.
El dans celles qui sont permanentes, comme la table , il faut varier, sinon sur le fond, au moins sur les formes, sur les assortiments de la chère et des compagnies. I ne table de minimum, servie de 30 à 3(5 mets, exigera une
iiS ASSOCIATION COMPOSÉS.
variante de 10 à 1:2 mets du jour au lendemain ta compagnies de repas varient jusqu'à .*> fois par jour; d'autres variantes sont en périodes de semaine, de mois, d'année, et s'étendent h terme entier d'une vie estimée 1 i 'i ans, âge auquel les riches harmoniens atteindront plus facilement que les pau\res, par l'extrême variété de plaisirs qui est le plus sur ou plutôt le seul mirant contre les exce-.
Quel sujet de réflexions sur l'erreur de cette philo* phie qui place le bonheur en civilisation! Elle ne raisonne que d'équilibre ; je viens de lui en enseigner les voies.
Pour compléter la leçon, il faudrait disserter sur les maux de tant de civilisés qui, pourvus de santé, fortune et moyens de bien-être, n'arrivent qu'à un extrême malheur. Il suflit souvent d'une passion subversive comme le jeu, pour les accabler de chagrin. D'autres fois, une liaison imprudente en amour vient les assiéger de maladies en pleine santé, interrompre pendant des mois entiers tous leurs plaisirs. In échec en aflaires d'ambition, une place manquee, l'inconduite d'une femme, d'un imlani , les revers de parti ou autres disgrâces, empoisonnent la vie de ceux dont on cite la situation comme suprême bonheur. (Qu'est-ce donc de ceux que l'indigente attable, et quel parallèle à faire de tant de mil ] \W9t l'immensile de plaisirs qui attendent ces infortunés . et qui leur seront prodigUÔI des qu'un fondateur aura i ni l'épreuve d'où dépend l'issue de civilisation Bl I' iux d< - heureuse*