SCÈNE X
CONRAD, assis, THÉGLA, enveloppée d'un manteau.
(Au troisième plan, à gauche, en dehors de la tente, on voit apparaître Thécla ; elle entre regardant de tous côtés; elle profite du moment où la sentinelle se dirige au fond pour écarter les rideaux.)
lljl^V THÉCLA, entrant vivement.
Personne dans cette tente... Entrons I
CONRAD, l'apercevant et poussant un cri.
Êt C'est elle !
THÉCLA, voulant s'enfuir.
^HQuelqu'un !
^^H^ CONRAD, courant après elle et la retenant.
^^fe<^e craignez rien!... Que voulez-vous? qu'avez-vous?
BP^ THÉCLA, toute tremblante.
Ce que j'ai, monsieur Fofficier?... J'ai froid, je tremble de froid.
CONRAD
Quelle rencontre ! La seule chose ici que je puisse peutêtre vous offrir... (Lui offrant un siège près de la cheminée.) UnC
place au feu !
THÉCLA, le regardant et à part.
Grand Dieu! Ce jeune officier... qui, l'autre soir... à la sortie de l'Opéra... Fâcheux hasard! s'il me connaît... c'est fait de moi !
270 COMÉDIES — HUAMES
CONRAD
Daignez vous asseoir, (ihécia s'assied.) Je bénis le froid, il me porte bonheur! (Mettant du bois dons la cheminée.) Pourtant, je m'efforce de le combattre.
(il s'est assis sur un petit tabouret et prend le soufflet.) TIIÉCLA.
C'est inutile, monsieur, je ne reste qu'un moment.
CONRAD, se levant et allant à la table de gauche.
Oh ! non, de grâce ! Non, vous ne partirez que quand vous serez tout à fait réchauffée.
(Prenant les papiers et les livres qui sont sur la table.) TIIÉCLA.
Que faites-vous là?
CONRAD, jetant les livres et les papiers dans le feu.
Les livres de mathématiques de Son Altesse...
THÉCLA
Mais vous allez mettre le feu!
CONRAD
Pour vous chauffer, qu'importe !
(il se rassied.)
THÉCLA
Je vous répète, monsieur, que c'est inutile... Quelques instants passés près de ce brasier... m'ont ranimée.
CONRAD, qui l'a retenue par la main.
Vous me trompez ! Votre main... (a part.) Ah! quelle jolie main!... (Haut.) Elle est glacée... Vous tremblez !
THÉCLA
De frayeur!... monsieur... pas autre chose.
CONRAD, se levant.
Ne suis-je pas là pour vous défendre ? Et, si j'osais demander qui j'ai l'honneur de recevoir... et par quel miracle?
TIIECLA, à part, avec joie.
Il ne me connaît pas! (Haut, se levant. 1 J'ignorais, monsieur,
LA FRILEUSE
que cette prairie et ce petit bois, qui, d'ordinaire, sont libres, seraient occupés ce soir par un corps d'armée.
CONRAD
On y a établi, ce matin... à Timproviste... un camp.
THÉGLA.
Et des vedettes, des sentinelles... Qui vive? Qui va là? La peur m'a prise, j'ai perdu la tête... je me suis enfuie au hasard.
CONRAD, vivement.
Oh ! mais, rassurez-vous! Vous êtes ici en sûreté.
THECLA, à part, le regardant timidement.
Au fait, je pouvais plus mal tomber... (Haut.) vous m'avez l'air, monsieur, d'un bon et honnête jeune homme.
CONRAD
Oui... oui... madame... ou mademoiselle?
THÉCLA
Mademoiselle.
CONRAD, vivement.
Ah ! tant mieux !
THÉCLA
ourquoi ?
CONRAD
e ne sais... Mais, ordonnez... disposez de moi.
THÉCLA
C'est ce que j'allais faire.., 11 faut, monsieur, que, sans m'interroger, sans me rien demander, vous ayez la bonté de me conduire hors d'ici et où je vous dirai.
CONRAD, vivement.
Bien volontiers, si je pouvais sortir du camp; mais je suis consigné, je suis aux arrêts.
THÉCLA
0 ciel!... Et dites-moi, monsieur, vos arrêts doivent-ils durer longtemps ? .
CONRAD
Jusqu'à demain matin.
TIIÉCLA.
Ah! mon Dieu! Pour quelques heures, je ne dis pas... mais jusqu'à demain !
CONRAD
Oh ! le temps passe vite ! Pour moi , du moins.
(il veut lui prendre la main.) THEGLA, reculant devant lui et retirant sa main.
Ne me touchez pas, monsieur!... J'ai trop froid !
CONRAD, à part.
Il est impossible d'être frileuse à ce point ! (Haut et timidement.) Je veux dire que vous resteriez là auprès du feu... de ce côté de latente... moi, de celui-ci... à l'autre extrémité, veillant sur vous de loin... ne me rapprochant que si vous m'appehez... et puis, demain, de grand matin, vous enveloppant de mon manteau, vous couvrant de mon chapeau, je vous guiderais, sans que personne vous vît, à travers les détours du camp ; puis, je vous conduirais, en esclave soumis, où vous me l'ordonneriez, sans vous interroger... sans vous rien demander... pas même de récompense. Que craignezvous? Interdit à votre vue, je ne sais ce que j'éprouve... c'est moi qui ai peur... c'est moi qui tremble de crainte et de respect.
THÉCLA, à part.
C'est vrai ! Me voilà plus rassurée !
Vous vous taisez ! Vous acceptez ce moyen?... Il n'y en a pas d'autres... et puis... il fait si froid 1...
THÉCLA
Qui étes-vous, monsieur?
CONRAD
Conrad d'Halberstadt, lieutenant.
LA FRILEUSE
THÉCLA, descendant.
Ah!... qui a, je crois, une sœur au couvent d'Hildenhausen?
CONRAD, vivement.
Comment le savez -vous ? Pardon... je ne dois rien demander, pas même qui vous êtes.
THÉCLA
Mais vous ne seriez pas fâché de rapprendre. Eh bien, monsieur, je suis attachée à la maison de Son Altesse, et, pour des raisons à moi connues, je voulais la quitter aujourd'hui même, sans l'en prévenir.
CONRAD
C'est pour cela que vous partiez ainsi ?
THÉCLA
Oui, monsieur ; je suis près d'elle ce qu'on appelle dans les résidences royales dame d'atours... et à la ville, femme de chambre.
Bien vrai ?
THÉCLA
Bien vrai,
(Elle s'assied à gauche dans le grand fauteuil.) CONRAD, allant chercher une chaise.
Tant mieux I Vous n'êtes donc pas une grande dame... une princesse?...
THÉCLA
Moi!
CONRAD, s'asseyant.
A votre air, j'en avais peur.
THÉCLA
Pourquoi cela?
CONRAD
Parce que les grandes dames.:, les princesses... quelque
DRAMES
belles qu'elles soient... on n'ose... ni les aimer... ni le leur dire.
THÉGLA.
Ce qui signifie que moi...
Oh ! je ne le dirai pas, je ne le dirai jamais !
(On entend la voix de Klumpp.) THÉCLA.
Écoutez... écoutez !
CONRAD
On parle en dehors. ;
(On entend Galaor répondre à Klumpp.) THÉCLA.
Grand Dieu ! Cette voix?... "
CONRAD, faisant quelques pas vers le fond.
Celle du baron Galaor.
THÉCLA, à part, se levant.
Je suis perdue ! ^
CONRAD
Vous le connaissez?
THÉCLA
Moi?... Nullement; mais je vous en prie, monsieur, je vous en supphe, que je ne sois pas vue ici, sous cette tente !
CONRAD
Comment faire?... Ah!
(il la fait rasseoir et prend son manteau qu'il jette sur elle de manière à la cacher entièrement.)
LA FRILEUSE