SCÈNE II
DALIBON, JEANNE.
Eh quoi ! ma sœur, tu prends encore la peine de compter avec la femme de chambre d'ÉUse?
JEANNE
Pourquoi pas? Ta femme n'avait pas le temps ce malin.
DALIBON.
Toi, ma chère Jeanne, si élégante, si artiste! Quitter tes livres, ton pinceau, ton piano pour aider ma femme dans tous les soins de notre maison ! Aussi, comme c'est tenu î Jamais d'ostentation ni de parcimonie, et toujours le confortable et l'aisance... c'est admirable!
JEANNE
C'est tout simple ! Je n'ai rien à faire, cela m'occupe et cela m'amuse! Tandis que pour Élise, ma belle-sœur, c'est une fatigue et un ennui que je suis trop heureuse de lui épargner. . et toi, pendant ce temps, comme un bon et honnête mari que tu es...
DALIBON.
Je vis heureux et tranquille entre mes deux femmes ! Car cela m'en fait deux! J'en ai deux... comme un pacha : l'une, mon amie d'enfance...
JEANNE
Ton amie de tous les temps...
DALIBON.
La raison en personne, la raison gaie et amusante, la sagesse de bonne humeur! et une amitié... si vraie... si vive... si tendre... que parfois...
JEANNE
On me prendrait pour ta femme.
RÊVES d'AMOUU
DALIBON.
Et Tautre... si jolie, si aimable, et se laissant adorer avec tant de grâce, de naïveté et de tranquillité...
JEANNE
Qu'on la prendrait pour ta sœur.
DALIBON.
Que veux- tu? Élise est bonne, elle est excellente! Mais elle est d'une nature calme... pour ne pas dire froide et apathique.
JEANNE
Tu crois? C'est singulier... je penserais, au contraire, qu elle est d'un caractère exalté et romanesque.
DALIBON, avec aplomb.
Erreur!
JEANNE
Je dirais même passionné.
DALIBON, de même.
Erreur, ma chère! Tu ne t'y connais pas! Depuis deux ans que nous sommes mariés... elle ne m'a pas encore tutoyé. . . Elle est froide, te dis-je. . . très-froide. . . je te l'atteste !
JEANNE
Qu'entends- tu par là?
Tu ne peux me comprendre; mais, loin de m'en inquiéter, je trouve, au contraire, que pour moi, mari, c'est très-rassurant... Je ne voudrais pas qu'elle fût autrement, c'est une garantie! Froide et vertueuse : elle n'a jamais aimé! Elle n'aimera jamais un autre que moi... Tout ce qu'elle a, tout ce qu'elle peut donner de tendresse... elle me le donne... Que veux-tu de mieux ?
JEANNE, avec embarras.
Je ne sais! 11 me semblait... je me trompe sans doute...
CO MED nos — DRAMES
DALinON.
Ah! ce n'est pas là mon chagrin... j'en ai un autre de tous les instants... un chagrin de famille.
JEANNE
Et ce grand chagrin, quel est-il?
DALIBON.
Ta persistance à refuser tous les partis qui se présentent; ta résolution, enfin, de ne pas te marier...
JEANNE, riant.
Où est la nécessité de se marier?
DALIBON.
Voilà des réponses que je ne comprends pas d'une fille telle que toi... sage, sensée...
JEANNE, souriant.
Et bientôt majeure... (Prenant la main de Dalibon.) Tu VOUX
donc que je te quitte...
Non; mais moi, ton frère aîné... et de beaucoup! si j3 te quittais... Un malheur peut toujours arriver... On t si vite, maintenant... une vie en chemin de fer... et si j'allais... dérailler? Je veux au moins te laisser avec un mari, des enfants, un bon ménage, enfin.... comme le mien.
JEANNE
Si le tien me suffit et m^ tient lieu de tout?
DALIBON.
Ce n'est pas possible!... Tu es jeune, tu es charmante... tu as une jolie fortune... quinze à dix-huit mille livres de rentes... pour le moins.
JEANNE
Bah! Notre père ne m'en a laissé que douze.
DALIBON, se fâchant.
Est-ce que tu voudrais maintenant me chicaner sur mes comptes... et sur ma tutelle?
JEANNE, le calmant.
Eh! non. . eh! non, mon bon frère.
DALIBON, de même.
Ça ne m'étonnerait pas; tu es capable de tout! Tu as pris à tâche depuis quelque teiîips de me contrarier à tout propos ! Plus je montre d'envie de te voir mariée, plus tu mets d'entêtement à rester fille. Il suffit que je te parle d'un prétendant pour que tu le tournes en ridicule, ou que tu le prennes en grippe... et celui à qui j'accorde ouvertement ma protection peut à l'instant même compter sur ton refus.
JEANNE
Quelle idée !
DALIBON.
Enfin, Dujardin... Horace Dujardin, un agent de change remarquable... qui a de l'esprit, de l'instruction... qui est intéressé dans toutes nos grandes entreprises.., qu'as-tu à lui reprocher?
JEANNE
Qu'il fait trop de choses pour s'occuper de sa femme !
DALIBON.
Et Euryale Desmichels. . le petit-cousin d'ÉHse... un jeune homme charmant... élégant... qui a trente mille livres de rentes... qu'as-tu à dire de celui-là?
JEANNE
Qu'il ne fait rien. Cela donne trop d'occupation à une. femme.
DALIBON.
Avoue plutôt que tu es décidée d'avance, et quoi qu'il arrive, à tout refuser! Voyons! est-ce un parti pris? est-ce un système?
JEANNE
Ni l'un, ni l'autre î C'est mon goût et pas autre chose. On se fait de singuhères idées sur ce qu'on appelle dans le monde une fille... une vieille fille... C'est, selon moi, l'état
le plus agréable et le [)lus facile. D'abord, il y a i)Our elle absence de tous les chagrins du ménage ; elle n'est exposée ni à la mauvaise humeur, ni à la jalousie, ni à la tyrannie d'un seigneur et 'maître ; elle n'est pas obligée, pour faire bon ménage, de transiger vingt tais par jour avec le caractère et les défauts de l'autre moitié d'elle-même. Libre et indépendante, elle ne doit compte à personne de ses actions, de ses pensées, de ses secrets... si elle en a!
DALIBON.
Que dis- tu?
JEANNE
Enfin, moi, par exemple, maîtresse de ma fortune et de mon temps, que de bien j'ai le loisir de faire sans en demander la permission à mon mari ! Et puis, je ne te quitterai jamais... je resterai près de ta femme dont je serai l'amie... près de tes enfants que je soignerai, que j'élèverai l'un après l'autre, des enfants qui ne m'auront rien coûté et qui seront les miens, et qui respecteront... qui aimeront leur tante Jeanne!... Car la tante, vieille fille, vois-tu bien, quand elle est bonne et dévouée pour les siens, est la providence de la famille... C'est moi qui gâterai tes enfants lorsqu'ils auront été sages, c'est moi qui demanderai grâce pour eux lorsqu'ils auront été méchants... c'est moi qui, plus tard, quand ils seront grands, serai la confidente de leurs peines; c'est moi qui paierai en secret les dettes de mes neveux, c'est moi qui marierai mes nièces... peut-être même mes petites-nièces... car les vieilles filles sont éternelles! Et quand je serai lasse de vivre... je les porterai tous... et toutes, sur mon testament... pour être encore aimée et bénie après moi... Connais-tu, dis-moi, une existence plus agréable que celle-là?
DALIBON.
Ah! tu redoubles mes regrets... Si bonne, si gaie, si aimable, quelle excellente femme tu aurais faite Et ne pa| vouloir te marier !
RÊVES d'amour
JEANNE
C'est convenu et arrêté... comme si tous les notaires du monde y avaient passé. Ainsi, n'en parlons plus.
DALIBON.
Tu détestes donc tous les hommes?
JEANNE
Pas du toutî... 11 en est un d'abord... tu le sais... (Lui prenant la main.) qui cst bien ce que j'aime le plus au monde.
DALIBON.
Oui... moi!... Mais les autres?... Comment, de tous ceux qui se sont offerts à tes yeux, pas un seul jusqu'ici ne t'a paru mériter une exception, une préférence?...
JEANNE
Je ne te dis pas cela... car à toi... je ne cache rien... J'en ai rencontré un, bien par hasard, dont le mérite, le courage... surtout la franchise et la simplicité, me plaisaient beaucoup.
DALIBON, vivement.
En vérité !
JEANNE
C'était là le caractère qui me convenait... et si j'avais dû me marier... c'eût été, je crois... à celui-là.
Eh bien ! pourquoi pas?... Quel est-il? Où est-il? Quel obstacle s'oppose?...
JEANNE
Un très-grand. D'abord, il était libre et ne m'a pas demandée en mariage... et puis, il est parti... je ne l'ai plus revu... je n'en ai plus entendu parler... et, comme cela arrive toujours... quand on le veut fermement et sérieusement... je l'ai oubhé !
DALIBON.
Il y a donc longtemps?
JEANNE
Mais oui!...
DALIBON.
Et tu ne m'en as jamais parlé...
JEANNE
Je m'en serais bien gardée. Quand on veut oublier les gens, frère, on n'en parle pas.
DALIBON.
Et tu n'y penses plus... du tout, du tout?...
JEANNE
Tu le vois bien... puisque je t'en parle. Je ne pense qu'à toi, à ta femme, qui est devenue non-seulement ma sœur, mais ma meilleure amie.
Oui, grâce au ciel... elle a pour toi amitié, estime...
JEANNE
Je Tespère!
DALIBON.
Et elle te dit tout...
JEANNE, souïiant en secouant la tête.
Jamais nous ne disons tout.
DALIBON.
Excepté au mari ?
JEANNE
Pas même au mari.
DALIBON.
Alors, tu as raison, ce n'est pas la peine d'en prendre un. Ah ! le petit-cousin de ma femme !
JEANNE, allant s'asseoir près de la table à gauche.
M. Euryale Desmichels.
RÊVES d'amour