SCÈNE PREMIÈRE
ÉLISE et JEANNE, en toilettes de campagne, entrant par le fond. JEANNE.
Ah ! le beau dimanche !... La belle matinée ! cette maisonnette est si riante au soleil !
ELISE, d'un air ennuyé.
Oui, mais à l'intérieur, elle est si incommode et si petite...
JEANNE
Pourvu qu'on ait de quoi loger ses amis ! Et ce parfum do la campagne qui m'enivre... ce jardin étincelant de verdure et de fleurs...
ÉLISE
Un jardin de curé... il est affreux !
JEANNE
Bah! Tous les jardins sont beaux au mois de mai! Et je te dirais bien, sous le sceau du secret, une nouvelle preuve de la tendresse de ton mari.
HÈVES d'AMOUFî
ÉLISE
Mon Dieu... je n'en doute pas...
JEANNE
11 veut vendre celte maison de campagne pour t'en donner une charmante; mais, fût-ce une habitation princière, elle te paraîtrait disgracieuse et importune... en ce moment...
ÉLISE
Quelle idée !
JEANNE
En vain les lilas fleurissent pour toi, en vain les petits oiseaux te saluent de leurs plus jolies chansons, lu ne vois rien, tu n'entends rien... Une seule idée te préoccupe, et le plus grand malheur de ces idées-là, c'est qu'elles désenchantent de tout, c'est que, nous faisant rêver des bonheurs chimériques, elles nous rendent insensibles à tous les biens réels que nous possédons.
ÉLISE; iristement.
C'est vrai !
JEANNE
M'dis bientôt, je l'espère, les nuages sombres se dissiperont; le temps redeviendra clair, tu t'apercevras alors que lu possèdes jeunesse, beauté, fortune, un bon mari, un fds charmant !... La campagne redeviendra belle, le soleil riant, les lilas délicieux... et tu te trouveras enfin ce que tu es réellement, la plus heureuse des femmes !
ÉLISE
C'est possible... mais d'ici là... je souffre.
JEANNE
Parce que tu te complais dans ta souffrance ! parce que
ton seul plaisir est d'y rêver. Ne rêve pas : agis ! C'est par Faction, le mouvement, l'activité qu'on chasse les mauvais rêves ! Les trois quarts d'heure que tu viens de passer à soupirer, je les ai employés à inspecter la basse-cour, la laiie-
DRAMES
rie, la maison du haut en bas... J'ai donné mes ordres à tout le monde et le fouet à mon petit neveu qui n'était pas sage... ça occupe ! Maintenant, viens avec moi, sortons, visitons l'école du village, nos jeunes orphelines... et surtout la salle d'asile fondée par ton mari... il y a là des familles qui le bénissent... cela te parlera de lui.
KMSE.
Oui... demain... pas aujourd'hui.
JEANNE
Axions, tu es une malade dont j'ai compassion et qu'il faut ménager... J'irai seule, mais demain, pas de grâce... et aujourd'hui, à la campagne, tu as du monde à dîner... cela te regarde... arrange-toi... je n'entends m'en mêler en rien... j'ai congé... c'est dimanche!
(Elle fait quelques pas pour sortir.) ÉLISE.
Écoute-moi donc... il y a un autre tourment dont je ne t'ai pas parlé... toute la soirée d'hier, toute la matinée d'aujourd'hui, mon mari m'a paru préoccupé.
JEANNE
Il se peut que tes rêveries... lui donnent aussi à rêver... et lui fassent concevoir des idées qu'il n'aurait pas sans cela... c'est à toi d'y prendre garde.
ÉLISE
Oui... j'y veillerai î
JEANNE
Ou plutôt... il ne songe à rien !... lit toi, c'est là un commencement de punition, tu lui supposes les soupçons qu'il devrait avoir... Éloigne ces vaines terreurs qui en feraient naître de réelles; c'est en toi qu'il faut avoir de la confiance, et celle de ton mari ne te manquera jamais... Adieu, petite sœur.
(Elle sort par le fond.}
RÊVES d'amour