‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 2)Chapitre 22 sur 156 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

ÉLISE, DALIBON, EURYALE.

DALIBON, parlant bas avec Euryale.

Enfin te voilà... j'ai cru que tu n'arriverais jamais !

EURYALE

Écoute donc... il faut le temps.

DALIBON, à demi-voix.

Silence ! C'est ma femme ! (Haut.) Tu n'as donc pas pris le premier convoi ?...

EURYALE

Il part de trop bon matin, et j'avais trop de choses àfaire.

ÉLTSE.

Et nous qui vous attendions pour déjeuner.

DALIBON.

Le déjeuner de famille : la galette du dimanche...

EURYALE, riant.

l'sage antique et solennel...

DALIBOX.

Que je tiens de mon père, le fermier, en signe de réjouissance et de fête... et puis la galette, quand elle ne donne pas d'indigestion, ne donne que de bonnes pensées. Chez mon père, on réservait toujours la part du bon Dieu! la part du pauvre... pour nous rappeler à tous qu'il faut, au sein du bien-être, penser à ceux qui n'en ont pas... Voilà i)Our la morale!... El lu as eu tort, cousin, de n'être pas venu en prendre ta part... mais tu avais des affaires.

EURYALE, souriant.

Dont je ne me suis pas trop mal tiré... je m'en vante!

DALIBON, riant.

Kn vérité?...

EURYALE, bas, à Dalibon.

La corbeille partira de Paris par le convoi de quatre heures... c'est convenu... et sera à cinq heures à la gare de Lagny, où j'irai la prendre moi-même avant dîner et je l'apporterai ici comme bagage à moi... c'est adroit.

DALIBON, de même.

Tais-loi donc... elle nous regarde!

EURYALE, se retournant vers Elise.

Avez-vous pensé, cousine, à mes lettres de recommandation pour Brest?

ÉLISE

Je les ai écrites ce matin.

EURYALE

Vous me les donnerez?

ÉLISE

Ce soir, quand vous voudrez !

DALIBON, gaiement.

Ton wagon, cousin, était-il bien composé?

EURYALE

Dans le chemin de l'Est... toujours! D'abord de johes da-

Il Ê V E s d'amour

mes!... une jeune veuve qui allait se remarier à Nancy ; deux riches manufacturiers de La Ferté-sous-Jouarre et d'Épernay, qui fabriquent, l'un des meules, et l'autre du vin de Champagne... et je savais tout cela dès la première station... parce qu'en wagon on cause, on parle de ses affaires, chacun raconte sa biographie... Et au moment où je disais que je me rendais à Lagny, chez M. DaUbon, négociant... un jeune homme' qui était dans un coin et qui n'avait pas encore prononcé une syllabe, un jeune homme, froid et grave... un officier de marine... il en portait l'uniforme!.., La marine!... ça me convenait, c'était dans mon genre! Ce jeune homme s'écrie... c'est-à-dire non... il ne s'écrie pas... mais il fait un geste que je traduirai par ce mol : Âh I ou par celui-ci : Oh! geste de surprise... ou d'admiration, je ne le dirai pas au juste, car, sans nous donner l'exphcation que nous attendions naturellement, il rentra dans le silence qu'il avait gardé jusque-là! Ce n'est rien encore!... Comme je descendais du convoi à Lagny... je le vois descendre aussi, c'était dans les hasards possibles; mais je prends la Grande-Rue, il la prend aussi; j'arrive au n° 9, il y arrive -aussi, derrière moi; je m'arrête pour sonner, il s'arrête ; et au moment où maître Jacob, ton concierge, m'ouvrait... je vois toujours le même jeune homme, debout, immobile, en contemplation devant la façade de ta maison... qui est un beau morceau d'architecture sans doute, mais qui n'a pas d'ordinaire le privilège de pétrifier les étrangers î Voilà mon anecdote !

DALIBON.

Qui est fort^'olie ! Maintenant, dis-moi...

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