SCÈNE V
SAPIEHA, qui pendant la scène précédente est remonté dans la serre au fond, en redescend en ce moment ; OLGA se mettant, près de la table à droite, à broder.
SAPIEHA, debout à gauche et à part.
Je voulais, comme à son père, tout lui avouer... c'était franc et loyal... cela me semblait facile... et maintenant... et depuis ce qu'elle vient de m' apprendre... ce n'est plus aussi aisé... cela me coûte! cela ressemble à une trahison ! Pauvre enfant !...
OLGA, levant les yeux.
Comme vous me regardez, monsieur 1
SAPIEHA
Ah! c'est que je ne vous avais pas encore vue comme en ce moment.
OLGA
Et il me semble, moi, lire dans vos yeux de l'inquiétude, de la crainte ! Je comprends!... (souriant.) vous avez peur
LA GZARINE
(le moi... c'est tout simple !... vous ne me connaissez pas ! tandis que moi... c'est diflerent !
SAPIEHA, vivement.
Vous me connaissez ?
Beaucoup ! il me suffisait pour cela d'écouter !... car ces dames parlaient de vous toute la journée !
SAPIEHA, s'approchant du faiitoiûl où Olga est assise.
Ah !... était-ce en bien?
OLGA
Oui ! c'est-à-dire en mal ! elles disaient que vous étiez léger, inconstant... aimant toutes les femmes... et, bien pis!... aimé d'elles!... Aussi tous nos jeunes seigneurs vous portaient envie ! . . . Et moi je vous plaignais !
(Kl'e se lève.)
SAPIEHA
Comment cela ?
OLGA
Je me disais : Un gentilhomme tel que lui et d'un mérite si élevé a autre chose à faire que d'être un élégant et un homme à la mode ; ce n'est pas par le nombre des conquêtes que Ton est heureux ! Voyez plutôt notre empereur ! Mais comme, en même temps, on ajoutait que vous étiez bon, généreux, que vous aviez de l'esprit, du jugement et surtout un excellent cœur... je me disais : L'erreur ne peut durer!... et pour qu'il ouvre les yeux, il lui suffira d'éprouver une affection véritable!... C'était là, il est vrai, le difficile!... Mais d'après ce que m'a dit le czar... j'ai de l'espoir...
SAPIEHA
En vérité !
• OLGA
L'espoir de vous changer!.,. Je tâcherai, du moins, et
cela ne m'effraie pas! Je vois votre étonnement; vous me croyez bien futile, bien jeune. Détrompez-vous! on mûrit vite en ce palais : témoin intime des prospérités de mon père, j'ai passé ma jeunesse à le consoler de ses grandeurs, dont je ne voyais que les chagrins! Aussi, que d'autres nous envient le pouvoir, la richesse, Téclal au dehors; pour moi la vie d'intérieur et de famille, le bonheur au logis m'a toujours semblé le plus doux des rêves et le premier des
biens ! (Se tournant vers Sapieha.) VouS le verrez.
SAPIEHA
Olga ! vous aviez raison ! je ne vous connaissais pas ! et croyez bien... (Avec embarras.) croycz... quoi qu'il arrive... que là, au fond du cœur... je conserverai toujours, pour vous, respect et admiration, et, si vous me le permettez, le dévouement le plus vrai.., l'amitié la plus vive et la plus tendre...
OLGA, souriant.
Eh! mais... j'y compte bien! vous le devez, monsieur, sous peine d'être ingrat !
S\PIEHA, poussant un cri.
Olga ! (On entend sonner une heure.) Ah ! mOU Dieu !...
OLGA
Qu'avez-vous donc ?
SAPIEHA
Je pars.
OLGA
Déjà!
SAPIEHA
Depuis une demi-heure je devrais être près de la czarine... ma place de chambellan, mon devoir m'y obligent ; je l'avais oublié.
OLGA, vivement.
Vrai I Eh bien ! le grand mal!... et moi aussi je dois tantôt assister à sa réception comme dame d'honneur !
SAPIEHA
Vous!... cest bien différent!... Que va-t-elle penser?...
(il passe à droite en remontant.) OLGA.
La vérité !... que vous étiez à causer avec votre femme et que vous avez oublié la czarine !... Oh ! je le lui dirai.
SAPIEHA, avec effroi.
Non! non! gardez-vous en bien...
OLGA, riant.
Oh! comme vous avez peur!... vous voilà comme mon père, peur de perdre votre place... moi, je dirais tant mieux!... (D'un air boudeur.) Adicu, mousieur.
SAPÏEHA.
Adieu ! Olga, à bientôt.
(n sort vivement par le fond à droite.)