SCÈNE m
LA COMTESSE, puis HEiNRI.
HENRI
C'est vous, enfm, comtesse; je vous cherchais de tous côtés...
LA COMTESSE, émue.
Et pourquoi donc, Henri?
HENRI, avec exaltation.
Pourquoi ? pour vous dire tout ce que j'ai dans Fâme ! le dire si je le puis... car comment exprimer ce que j'ai ressenti... puisque personne n'a jamais vu ce que je viens de voir... n'a jamais entendu ce que je viens d'entendre!...
XA COMTESSE, souriant, mais émue.
Quel enthousiasme! et qui donc a pu le causer?
HENRI
Qui? vous et elle !...
LA COMTESSE
Comment?
HENRI
Elle et vous!... vous deux, que je ne veux plus séparer dans ma pensée ; vous deux, qui venez de m'apparaître unies, confondues... comme deux sœurs!
LA COMTESSE, riant.
Ou comme deux roses sur la même tige... ou comme
BATAILLE DE DAMES
deux étoiles dans la même constellation... Mais cependant, avouez-le, la rose cadette était la plus belle.
HENRI
Comment vous le dire, puisque je ne le sais pas moimême ? Aucune n'était la plus belle... car elles s'embellissaient l'une l'autre, car le front pur et angélique de la plus jeune faisait ressortir le front poétique et brillant de l'aînée ! . . . Vous souriez... que serait-ce donc... si je vous racontais mes impressions pendant le duo que vous avez chanté ensemble...
LA COMTESSE, gaiement.
Racontez... racontez... je suis curieuse de voir comment vous sortirez de cet embarras...
HENRI, gaiement.
Je n'en sortirai pas... et mon bonheur est dans cet embarras même,..
LA COMTESSE
C'est fort original !
HENRI
Grâce à ma bienheureuse livrée, j'étais mêlé à vos fermiers et à vos gens... Eh bien!... à peine vos premières notes entendues, car c'était vous qui commenciez, à peine votre belle voix touchante eut-elle attaqué ce cantabile admirable, que des larmes coulèrent de tous les yeux...
Prenez garde ! . . . vous allez être infid èle à la seconde étoile ! . .
HENRI
Vos railleries ne m'arrêteront pas... Ces intelligences incultes... ces oreilles grossières devenaient fines et délicates en vous écoutant... elles ne se rendaient compte de rien, et cependant elles comprenaient tout!...
LA COMTESSE
Et Léonie?...
DRAMES
HENRI
Elle parut à son tour... et, je vous l'avoue, quand elle commença, une sorte de pitié me saisit pour elle... Pauvre enfant ! me dis- je... comme elle va paraître gauche et inexpérimentée I
LA COMTESSE, avec plus de vivacité.
Eh bien?...
HENRI
Eh bien, j'avais raison!... Son inexpérience se trahissait dans chaque note... mais je ne sais comment cette inexpérience avait un charme que je ne puis rendre!...
LA COMTESSE
Ah!...
On ne pouvait s'empêcher de sourire en entendant cette voix enfantine après la vôtre... et cependant, ce contraste même lui prêtait quelque chose de naïf... de frais...
LA COMTESSE
Prenez garde !... voici la première étoile qui pâlit à son tour.
HENRI, avec chaleur.
Non!... non!... car les voici toutes deux réunies! car l'ensemble du duo commence, car votre voix émouvante et passionnée se mêle à son chant timide et pur... Oh! alors... alors... il sortit de ce mélange je ne sais quelle impression qui tenait de l'enchantement. Ce n'étaient plus seulement vos deux voix qui se confondaient, c'étaient vos deux personnes... vous ne formiez plus qu'un seul être! charmant... complet... représentant à la fois la jeune fille et la femme, tout semblable enfin à un rameau de cet arbre fortuné qui croît sous le ciel de Nàples, et porte sur une même branche et des fleurs et des fruits !
LA COMTESSE, t\ part.
J'espère.
BATAILLE DE DAMES
HENRI, poussant un cri.
Ah! mon Dieul
LA COMTESSE
Qu'avez-vous?
Une contredanse que j'ai promise.
LA COMTESSE
A qui?
HENRI
A Catherine, votre fermière, vis-à-vis mademoiselle Léonie, votre nièce, contredanse que j'oubliais près de vous.
LA COMTESSE, avec joie.
' Est-il possible !
HENRI
Heureusement l'orchestre n'a pas encore donné le signal... et je cours...
LA COMTESSE
Oui, mon ami... il ne faut pas faire attendre... madame Catherine la fermière... Allez !... allez !...
(Henri sort par la droite, après avoir baisé la main de la comtesse qui le
suit des yeux.)