SCÈNE IX
LA COMTESSE, HENRI, se tenant au fond à l'écart, MONTRI-
GHARD,
LA COMTESSE, allant vivement à Montrichard.
Ah!... monsieur le baron... que je suis heureuse de vous voir!...
MONTRICHARD
Je venais d'abord, madame, vous adresser mes remercîments...
LA COMTESSE
Pour votre préfecture? eh bien! je les mérite ; vous aviez un adversaire redoutable... mais j'ai tant cabalé... tant intrigué (car vous m'avez fait faire des choses dont je rougis...) que j'ai fini par l'emporter...
Que de grâces à vous rendre, madame!... Et qui donc a pu me valoir un si honorable patronage ?
LA COMTESSE
Votre mérite, d'abord ! Oh ! je vous connais de plus longue date que vous ne le croyez... nous avons fait la guerre l'un contre l'autre, en Vendée...
MONTRICHARD
Et VOUS m'avez protégé, quoique ennemi?
LA COMTESSE
Mieux encore... à titre d'ennemi... Je vous conterai cela un de ces jours... car vous me restez... Charles... (Henri ne répond pas.) Charles... délivrez M. le baron de son chapeau...
(Mouvement du baron.) Oh! je le VCUx!... (A Henri.) Charles...
allez chercher des rafraîchissements pour M. le baron...
(Henri sort en riant.)
BATAILLE DE DAMES
MONTRICHARD
Vous me comblez...
LA COMTESSE
Oui... je veux vous rendre la reconnaissance très-difficile I
Vraiment, madame !... Eh bien! jugez de ma joie, je crois que je viens de trouver le moyen de m'acquitter vis-àvis de vous !
LA COMTESSE
Vous commencez déjà... (Mouvement de surprise du baron.) en
me donnant le plaisir de vous recevoir...
MONTRICHARD
Je ferai mieux encore... je viens vous offrir à vous, madame, qui êtes si dévouée à la bonne cause, l'occasion de rendre un signalé service à Sa Majesté !
LA COMTESSE
Donnez-moi la main, baron; voilà le mot d'un vrai royaliste! et ce service, c'est....
MONTRICHARD
De faire arrêter le chef de la grande conspiration bonapartiste...
LA COMTESSE
Bravo!... Ce chef est donc un homme important... connu...
MONTRICHARD
Connu?... oui! du moins de vous, à ce que je crois, madame la comtesse.
LA COMTESSE, riant.
De moi !... je connais un conspirateur!... Ah ! le nom de ce traître, qui m'a trompée?...
MONTRICHARD
M. Henri de FlavigneuU...
LA COMTESSE, avec bonhomie.
M. de Flavigneul I... ce tout jeune homme, qui a l'air si doux... oh ! je n'aurais jamais cru cela^e lui!... je l'ai vu en effet quelquefois chez sa mère... mais c'en est fait! (Riant.) je dis comme le farouche Horace : il est bonapartiste, je ne le connais plus ! Je crois que je fais le vers un peu long, mais Corneille me le pardonnera... Ah ça! mais où est-il, ce M. de Flavigneul?
MONTRICHARD
Il se cache.
LA COMTESSE
Il se cache !
MONTRICHARD
Dans un château...
LA COMTESSE
Voisin ?
MONTRICHARD
Très-voisin...
LA COMTESSE
Où vous allez le surprendre...
MONTRICHARD
Voilà le difficile!... et il me faudrait votre aide pour cela, madame...
LA COMTESSE
Mon aide !...
Oui! imaginez-vous que ce château appartient à une femme du plus haut rang, du plus pur royalisme... une temme d'esprit, de cœur, et de plus, ma bienfaitrice...
LA COMTESSE, ironiquement.
Comme moi?...
MONTRICHARD
Précisément... Vous concevez mon embarras... pour lui
BATAILLE DE DAMES
dire d'abord, que je la soupçonne, puis, que je viens faire chez elle une invasion domiciliaire... et, ma foi, madame, je vous Tavouerai... j'ai compté sur vous pour la prévenir.
(Henri rentre avec des rafraîchissements qu'il prépare sur la table.) LA COMTESSE, éclatant de rire.
Ah ! la bonne folie !... ainsi vous croyez que moi!... je recèle un conspirateur...
MONTRIGHARD.
Hélas!... je ne le crois pas; j'en suis sûr !
LA COMTESSE
Et c'est pour cela que vous avez amené tout cet attirail de dragons? que vous avez déployé ce luxe de gendarmerie?
MONTRIGHARD.
Mon Dieu, oui ! et je ne m'éloignerai qu'après avoir arrêté Tennemidu roi... il faut bien que je vous prouve ma reconnaissance, comtesse.
LA COMTESSE, changeant de ton.
Eh bien... moi, monsieur le baron, je vous prouverai comment une femme offensée se venge !
MONTRIGHARD.
Vous venger...
LA COMTESSE
D'un procédé inqualifiable... d'une sanglante injure pour une fervente royaliste comme moi... (Allant au canapé.) Veuillez vous asseoir, baron... asseyez-vous... et écoutez-moi!,..
HENRI, se rapprochant pour écouter, et à part.
Qu'est-ce qu'elle va lui dire ?
LA COMTESSE, à Henri.
Qu'est-ce que vous faites là?... vous écoutez, je crois?... achevez donc voire service! (a Montrichard.) Vous rappelezvous, monsieur le baron, qu'il y a, hélas!... dix-huit ans, un jeune magistrat plein de talent et de zèle fut envoyé au château de Kermadio, pour y arrêter trois chefs vendéens?...
MONTRICHARD
Si je me le rappelle, madame! Ce magistrat, c'était moi !
LA COMTESSE, avec moquerie.
Vous !... VOUS étiez alors procureur de la république, ce me semble...
MONTRICHARD
Vous croyez?...
J'en suis sûre.
MONTRICHARD
C'est possible.
LA COMTESSE
Or donc, puisque c'était vous, monsieur le baron, vous souvenez-vous qu'une petite fille de treize ou quatorze ans?...
MONTRICHARD
Fit évader les trois chefs vendéens à ma barbe, et avec une adresse...
LA COMTESSE
Épargnez ma modestie, monsieur le baron ; cette petite fille, c'était moi!
MONTRICHARD
Vous... madame?...
LA COMTESSE
Douze ans après, en Normandie... où vous étiez, je crois, fonctionnaire sous l'Empire...
MONTRICHARD, avec embarras.
Madame I...
LA COMTESSE
Eh! mon Dieu, qui n'a pas été fonctionnaire sous l'Empire... Vous rappelez- vous ces compagnons du général Moreau qui allèrent rejoindre une frégate anglaise ?...
BATAILLE D Iii DAMES
MONTRICHARD
Sous prétexte d'un déjeuner, d'une promenade en rade !...
LA COMTESSE
Ou je vous avais invité... ne vous fâchez pas... vous voyez, comme je vous le disais, que nous avons déjà combattu l'un contre l'autre sur terre et sur mer... aujourd'hui, nous voici de nouveau en présence, vous, cherchant toujours, moi, cachant encore, du moins à ce que vous croyez... rien de changé à la situation, sinon que vous êtes aujourd'hui préfet de la royauté. Mais ce n'est là qu'un détail. Eh bien ! baron, suivez mon raisonnement... ou M. de Flavigneul est ici, ou il n'y est pas !
MONTRICHARD
Il y est, madame !
LA COMTESSE
A moins qu'il n'y soit pas.
MONTRICHARD
Il y est.
LA COMTESSE
Décidément?... Eli bien! vous savez comme je cache?... cherchez 1...
(Elle se lève.)
MONTRICHARD, il se lève.
Vous verrez comme je cherche... cachez !... Ah! madame la comtesse, vous me prenez pour le novice de 98, ou pour l'écoKer de 1804. Mais j'étais jeune alors, je ne le suis plus !
Hélas !... je le suis moins !
MONTRICHARD
L'ardent et crédule jeune homme est devenu homme I
LA COMTESSE
Et la jeune fille est devenue femme! Ah! monsieur le baron, vous venez m'attaquer... chez moi! dans mon chà-
teau I Pauvre préfet ! quelle vie vous allez mener ! je ris d'avance de toutes les fausses alertes que je vais vous donner. Vous serez en plein sommeil!... debout! le proscrit vient d'être aperçu dans une mansarde. Vous serez assis devant une bonne table, car vous êtes fort gourmet, je -me le rappelle... à cheval! M. de Flavigneul est dans la forêt !... Allons, parcourez le château, fouillez, interrogez..» et surtout de la défiance ! défiez-vous de mes larmes ! défiez-vous de mon sourire!... quand je parais joyeuse, pensez que je suis inquiète... à moins que je ne prévoie cette prévoyance, et que je ne veuille la déconcerter par un double calcul... ah ! ah ! ah !
HENRI, à part.
Par le ciel, cette femme est ravissante I
LA COMTESSE, à Henri.
Servez des rafraîchissements à monsieur le baron... Prenez, prenez... des forces, baron... vous en aurez besoin...
(Voyant qu'Henri rit encore et n'apporte rien.) Eh bien ! que faites-
vous là avec vos bras pendants et votre mine bêtement réjouie... Servez donc!... Adieu, baron... ou plutôt au revoir !...
(a Montrichard en s'en allant.) Car si VOUS dcVOZ rester ici jusqu'à capture faite... vous voilà chez moi en semestre... (Lui faisant la révérence.) CG dont je me félicite de tout mon cœur... Adieu! baron, adieu!
(Elle sort par la porte du fond.)