‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 3)Chapitre 51 sur 142 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

D'ANCENIS. adossé à la cheminée, à gauche, PAIMPOL. PAIMPOL, avec défiance.

Un jeune homme... un charmant jeune homme... aurait-il les mêmes intentions que moi... qui ai réfléchi depuis deux ans... avant de faire ma demande?... (s'avançant près de la chemin ée.) Monsieur...

D'ANCENIS, levant la tète.

Est-il possible ! . . . Paimpol ! . . .

PAIMPOL

D'Ancenis!

d'aNCENIS, allitnt à PaiinpoL

Que je n'ai pas revu depuis l'école polytechnique!...

PALMPOL.

D*où tu es sorti le troisième.

d'ANCExMS.

Et toi?

184 ' COMÉDIES — DllAMKS

PAIMPOL

Fruit sec... lu le sais bien I

d'ancenis.

Je 1' avais oublié... Et qu'as-tu fait depuis?... ïu avais, je crois, de la fortune...

PAIMPOL

Mon père en avait fait une très-belle dans les messageries... mais lui succéder ne m' allait pas... à moi... ancien élève... honoraire de l'école... Il s'agissait de prendre un étal...

d'ancenis.

Il y en a tant...

PAIMPOL

Il y en a trop !... et comme je n'agis jamais à la légère... je les ai successivement étudiés.

d'ancenis.

Et lequel as-tu choisi?

PAIMPOL

Ils m'offraient tous des inconvénients tels,., qu'après sept ou huit ans de mûres délibérations et d'études approfondies sur l'état actuel de la société, et sur la tendance de chacun à vouloir arriver et faire son chemin, j'allais décidément revenir à l'état de mon père... et me faire nommer administrateur des messageries, quand tout à coup parurent les projets de lois qui sillonnaient la France de chemins de fer.

Ta spéculation ne valait plus rien.

PAIMPOL

Précisément.

d'ancenis.

Ce que c'est que de trop réiléchir!.*.

MON ÉTOILK 135

PAÏMPOL.

Je pris alors le parti de me lancer dans la politique... de me proposer comme député,., à un département.

d'ancenîs.

Lequel voulais-tu représenter ?

PAIMPOL

Lequel?... Il y en a quatre-vingt-six, cela rendait le choix difficile... et, pour me décider en connaissance de cause, je commençai mon tour de France. Trente-huit mille comm.unes, cela demandait du temps... et je n'avais pas encore visité toutes les localités, lorsqu'arriva 1848.

d'ancknîs.

Un nouvel ordre de choses.

PAIMPOL

Cinq partis en présence.

d'ancenîs.

Avec lequel s'aUier ?. . .

Cela méritait de graves réflexions... je pesai longuement toutes les chances... et je me prononçai enfin pour la République... la veille du 2 décembre.

d'ancenîs.

C'était jouer de malheur... Et maintenant?...

PAIMPOL

J'ai recommencé à réfléchir... et décidément j'ai idée que je demanderai quelque bonne place.

d'ancenîs.

Laquelle"^

PAIMPOL

Il- n'y a que cela qui m'embarrasse...

d'ancenîs, riant.

Dépéche-toî, car vu la concurrence...

PAIMPOL

Pour en trouver une à moi tout seul... si c'est possible... j'avais bien pensé à me marier... mais c'était, pour le coup, qu'il fallait avancer avec précaution... et réfléchir à chaque pas...

d'ANCENIS, souriant.

Je comprends ta visite!... il y a ici une demoiselle... gaillard !

PAlMPOL, à part.

J'ai deviné juste !

d'ANCENIS.

Est-elle jolie?

PAIMPOL

Médiocrement... mais, en revanche, son caractère... d'ancenis.

Est charmant?...

PAIMPOL

Il s'en faut!... Un voisin a tant d'occasions d'observer! Tu en jugeras toi-même... car tu viens probablement dans cotte maison...

d'axcexis.

Pour me chauffer.

(il va s'adosser à la cheminée.) PAIMPOL, à part.

Ce n'est pas vrai... (Haut et riant.) Ainsi donc lu esarrivé?...

(il s'assied dans un fauteuil en face de d'Ancenîs.)

d'ancenis.

Conduit par mon étoile... mon guide ordinaire! car je ne suis pas comme toi, je ne perds pas mon temps à choisir, et persuadé qu'il y a là-haut une destinée qui en sait plus long que nous... je lui laisse volontiers la direction de mes affaires.

MON ÉTOILE

Ah bah!

' d'ancenïs.

Jusqu'à présent je m*en suis bien trouvé.

PAUIPOL.

Ce n'est pas possible !

d'ancenïs.

Juges-en loi-môme... Mon père, ruiné par un procès <ie famille, n'avait pas de dot à me donner... et moi, sorti de l'école des Mines, je résolus d'aller chercher fortune à San- Francisco, enSonora, ou au Mexique. Deux vaisseaux étaient en partance au Havre, la Jeanne d'Arc et VÉrigone.., tous deux également bons et fins voiliers... aucune raison pour donner à l'un la préférence sur l'autre... cela t'aurait arrêté un mois, cela ne me retint pas cinq minutes !,.. Persuadé que mon étoile devait me diriger, je choisis à pile ou face la Jeanne d'/l/T, sur laquelle j'arrivai à bon port.

PAIMPOL

El VÉrigone?.,.

d'ancenïs.

N'arriva pas! attendu qu'elle avait sombré en route! Tu vois la chance!... Je te passe mes aventures californiennes! Comme ingénieur des mines, et à force de travail^ je gagnai en quelques années quelques miUiers de piastres, que je rapportai en France. Ce n'était pas une fortune! j'en donnai une partie à mon père, pour les frais d'un éternel procès; et le peu qui me restait... il fallait l'utiliser... un bon placement n'est pas une chose facile... aussi...

PASMPOL.

Tu le mis à rélléchir?...

^ia lui non!... Je me mis à écrire sur plusieurs carrés de papier... les noms de toutes les valeurs cotées à la Bourse,

le trois, le quatre^ le Nord, le Strasbo^irg^ la Vieille-Montagne,,, que sais- je? et après avoir bien tourné et retourné tous ces placements...

PAIMPOL

Dans ta tôte...

d'angenis.

Non ! dans mon chapeau... je fis sortir de Turne un mot inconnu! arrêt du destin... que je ne comprenais pas, mais auquel je me soumis aveuglément ; mon étoile était là! et quelques jours après... c'est prodigieux, c'est effrayant, mon cher, qu'on puisse, du jour au lendemain, faire des gains aussi énormes! j'étais millionnaire! un état que, du reste, j'ai toujours affectionné, millionnaire en une semaine!... comme au temps de Law et de la rue Quincampoix.

(îl passe à droite.)

PAIMPOL, se lovant.

Tu continuas ta veine?...

d'ancenis.

Fi donc!... c'eût été d'un joueur et je ne le suis poinl. Je ne m'adresse à mon étoile que quand j'ai besoin d'elle.., je réalisai... je laissai ma fortune à mon père... etvoyageant en touriste... en amateur... j'étais parti ce matin, à pied, pour les mines de Poullaouen !... Arrivé à un carrefour, oii trois routes se croisaient, et n'ayant personne pour m'indiquor la bonne, j'ai tout naturellement, et selon mon halntude, choisi à pile qu face le chemin h gauche.

Qui t'a trompé! car tu tournes le dos à ta destination. d'ancenis.

Qu'en sais-tu?... il ne m'est pas encore prouvé que je n'aie pas pris4a bonne route. J'y ai essuyé un orage, c'est vrai, mais j'y rencontre, tu le vois, un ancien camarade, un ami... qui n'a qu'un tort, celui fie ne pas partager ma manière de voir.

MON ÉTOILE

PAIMPOL

Je m'en vante : il est toujours dangereux de se fier aux étoiles!,., je ne parle pas de celles de l'Opéra... mais un fou qui ne réfléchit pas...

d'ancenis.

Vaut souvent mieux qu'un sage qui réfléchit trop...

PAIMPOL

Mais toi, tu te décides en une minute.

d'ancenis.

Et toi, tu ne te décides jamais, et, me rappelant nos classes de philosophie, tu me fais Teffet, sans comparaison, de l'ànc de Buridan, lequel placé entre deux mesures d'avoine exactement semblables, et ne trouvant aucun motif déterminant pour commencer par Tune plutôt que par l'autre, se laissa mourir de faim!

PAIMPOL

Comparaison absurde contre laquelle je m'insurge!... SCÈNE VII.

PAIMPOL, D'ANCRNÎS, JOSSELINE, sortant de la porte à

droite,

JOSSELINE

Mademoiselle est visible let aura l'honneur de recevoir M. de Paimpol.

d'ancenis.

Adieu, mon cher... et bonne chance! la pluie a cessé... le ciel s'éclaircit...

(il va reprendre son makintosh,^ PAIMPOL, étonné.

Tu ne restes pas?...

— DRAMES

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