SCÈNE vni
D'ANCENIS, au fond, à gauche, KERBENNEC, JOSSELINE.
KERBENNEC.
Tout le monde est.il sourd dans la maison?
MON ÉTOILE
JOSSEUNE.
J'étais chez mademoiselle... j'arrive!
KEKBENNEC.
Dis au piqueur de s'habiller, de seller un cheval et de venir prendre mes ordres. li faut porter une lettre à la ville., à rinslant, à l'instant môme!
JOSSELINE, sortant par le fond.
Oui, monsieur!...
KERBENNEC; la suivant d'un air menaçant.
Et si dans dix minutes il n'est pas à cheval... (Apercevant d'Anrenisqui le salue.) Pardou, monsicur... uuo lettre que je viens d'écrire... à Paris, à mon homme d'affaires... un pourvoi en cassation.
d'ancenis.
C'est à moi do vous demander pardon de ma visite indiscrète. J'ai trouvé chez vous (Montrant la cheminée.) UUC cliaudc
hospitahté... dont il me tardait de vous remercier, avant mon départ.
KEÏIBEXNEC.
Déjà !
d'ancenis.
La pluie a tcsso.
kerbennec.
Mais les chemins ne sont pas encore essuyés... ils doivent être affreux... et vous êtes à pied...
d'ancems. On ne voyage bien qu'ainsi !
KERBENNEC.
Je mets à VOS ordres mes chevaux et ma voiture... mais ce qui vaudrait mieux encore... serait de nous rester une partie de la journée.,, nous dînons de bonne heure... e vous aurez le temps de retourner à la ville.
d'ancems.
En vérité, monsieur... votre invitation...
KERBENNEG,
Doit être acceptée..» comme je l'offre,., sans cérémonie... et si vous n'êtes pas pressé?...
d'ancenis.
Jamais ! je n'ai rien à faire et voyage pour mon plaisir.
KERBENNEG, lui tendant la main.
C'est donc convenu!... touchez là!...
d'ANCENIS, lui donnant la sienne.
Parbleu, monsieur, vous avez une manière d'exercer l'hospitalité...
KERBENiNEC.
Toute naturelle... Ma maison est ouverte à tous les étrangers ; nous en recevons beaucoup ; rarement, qui aient aussi bonne tournure... sans compliment... je n'en fais jamais !... Vous parcourez donc notre Bretagne ?
d'ancenis.
Où je suis né... et que je n'avais pas vue depuis mon enfance.
KERBENNEG,
Un compatriote! ^ d'ancenis.
J'en suis fier! On va bien loin cherclier des pays... qui ne valent pas le nôtre.
KERBENNEG.
Vous avez voyagé?...
d'ancenis.
Mais oui! j'ai fait quelques milliers de lieues sur terre et sur mer... et nulle part je n'ai rien rencontré d'aussi pittoresque que nos côtes, nos rivages, nos rochers...
KERBENNEG, avec fierté.
N'est-ce pas?
M 0 N É TOILE
D'ANCKNiS.
Chaque jour m'offre un nouveau speclacle... une nouvelle merveille !
KERBKNNEG.
Où alliez-vous de ce pas ?
d'ancenis.
Déjeuner à PouUaouen, où il y a, dit-on, des mines de plomb et d'argent très-curieuses.,, et quoique je n'y connaisse personne...
KERBENîsEC.
Si une lettre de recommandation peut vous èlre agréaÎDle, le directeur, im homme charmant, est de mes amis...
d'ancenïs.
D'honneur, je suis confus...
KERBENNEC.
Mais d'abord vous déjeunerez... (ll va au bureau; il sonne.) #
et après, vous ne savez pas à quoi vous êtes exposé. J'ai ici une manufacture de toiles, de câbles et de cordages pour la marine... à l'usage des ports de Brest, de Lorient et de Clierbourg.
d'ance.nîs.
Et vous me permettez de tout voir en détail?...
KERBENNEC.
Si je vous le permets !... je vous conduirai moi-même partout... je ne vous ferai grâce de rien, (prenant une brochure sur son bureau.) Pour Commencer, voici un Mémoire de moi, que je vous prie d'accepter.*, vous le parcourrez plus tard.
d'ancenîs.
A iMnstant même!...
(U va au bureau oli il' s'assied.) KERBENNEC, à Jojsiline qui entre.
A déjeuner, ici, pour monsieur...
[\ï lui donne quelques ordres, à voix basse, et pendant ce îenips d'Ancenis a ouvèrt la brochure dont il lit les premières lignes.)
144 COMÉDIES — DHÂMKS
irAr>CE?> Î3, iLsaiit.
(( Nouveau système de mâture et de voilure^ par M. Aii- « toine Kcrbcnnec. » (stupéfait.) Kcrbenncc! mon oncle Antoine!... (Se lovmu.) 0 mon étoile!... ô hasard!... voilà de les coups ! tu me fais serrer la main d'un parent qui me déteste!... et tu m'installes dans sa maison qu'un procès m'avait fermée et qu'un orage vient de m'ouvrir.
KERBENNEG , qui vient de renvoyer Josseline , se rap-.roc!ie de
d'Ancenis.
J'ai de bonnes jambes !... des jambes de propriétaire, et je vous fatiguerai, je vous en préviens! Aussi, avant notre excursion, je veux que vous preniez des forces et je viens de commander votre déjeuner.
D ANCENIS, embarrassé.
Monsieur. .
KERBENNEC.
Un déjeuner solide...
d'ANC EMS.
Pardon!... il me serait impossible d'accepter.
KErxBENNEC.
Mais vous devez avoir faim...
d'axcenis.
Je ne dis pas non... mais quelque plaisir... quelque honneur que ce soit pour moi de m'asseoira votre table... vrai!... je dois refuser et vous demander la permission de prendre congé de vous...
KERBENNEC, élo.înc.
Mais... vous aviez accepté...
Tout à l'heure... oui ! maintenant, non!
KERBENNEG.
Et pourquoi?
M ON ÉTOILE
d'ancenis.
Adieu, monsieur!
(ïl va pour sortir.)
KËRBËNNEC, le ramenant.
Non pas ! vous resterez, monsieur, vous resterez, je vous retiendrai de gré ou de force.
d'ANCENIS, gaiement.
11 ne manquait plus que cela.
KERBENNEC.
Vous laisser partir serait manquer à tous les devoirs de l'hospitalité.
d'ancenis.
Et rester serait y manquer plus encore... ce serait surprendre... votre bonté, votre générosité... et depuis le nom que je viens de lire en tête de ce Mémoire...
KERBEISNEC.
Qui donc êtes-vous ?
d'ancenis.
Par reconnaissance pour votre accueil, j'aimerais mieux... vous quitter sans vous le dire.
KERBENNEC, sévèrement.
En quelque circonstance qu'il se trouve, rien ne peut lui. pécher un honnête homme de se nommer.
d'ancenis, avec fierté.
Je n'hésite plus, monsieur!... je suis Édouard d'Ancenis, votre neveu !
KERBENNEC, atterré j tombant dans un fauteuil à gauche.
Mon neveu!...
d'ancenis.
Ah! je vous avais prévenu du coup et j'aurais voulu vous l'éviter! (Humblement.) Pardounez-inoi, mon oncle, ma visile involontaire. Quant à moi, je me féliciterai toujours de l'heu-
ScraiiE. — Œuvres com[>lcU's. l'c Scric. — 7"*c Vol. — i»
reuse erreur qui m'a valu de vous une réception si cordiale et surtout une poignée de main... que je vous ai dérobée, j'en conviens!... (Gaiement, avec respect.) Et mou plus grand regret est de ne pouvoir vous la rendre.
(il salue, va prendre son manteau qu'il pose sur son bras ; en même temps Kerbennec se lève et passe à droite ; d'Ancenis, au moment de sortir par le fond, salue une seconde fois son oncle.)
KERBENNEC, le retenant du geste.
Un instant, monsieur... (D'Ancenis descend, à gauche ; après un
instant de silence.) Je couçois que VOUS ayez hàtc de quitter un parent qu'on vous a appris à haïr.