‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 104 sur 199 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Les mêmes ; DARCEY, pâle et contraint.

(Clarisse et Albert ont été au-devant de lui.) ALBERT, l'amenant par la main.

Venez, monsieur, venez, vous êtes pour moi plus qu'un homme.

DUSSEUIL.

Mon ami, votre conduite est un bel exemple. Je suis fier d'avoir un neveu comme vous.

M"^^^ DUSSEUIL.

Vous êtes un ange, monsieur Darcey, vous êtes un ange 1

CLARISSE

Mon bon frère 1

EVRARD

A son bienfaiteur, une famille reconnaissante.

ADÈLE

C'est moi qui suis la plus endettée de tous, mon cher Ferdinand ; des paroles peindraient mal ce que j'éprouve.

DARCEY

Tu me réserves des faits?

ADÈLE

Ils prouvent mieux.

DARCEY

Bonne Adèle !

Le thé est servi.

EVRARD

Veuillez vous approcher de la table.

ADÈLE

Mais qu'es-tu devenu toute la journée, mon ami ? Je t'ai à peine entrevu. Sais-tu que c'est Ibrt mal.

DARCEY

Une affaire importante qui m'occupe...

ADÈLE, s' asseyant.

Oublie-la dans ce moment, je te le conseille.

(ils sont tous assis.)

EVRARD

Nous voilà donc réunis ! et quel plaisir j'éprouve à vous voir tous autour de moi ! (a Darcey.) Et votre ami Valdéja, vous m'aviez promis de nous l'amener.

DARCEY

Je suis passé chez lui pour le prendre, il n'y était pas... mais il m'a écrit.

ADÈLE

C'est très-heureux ; grâce à son absence, tu auras du moins un jour de congé ; car il ne te quitte pas plus que tes pensées; et, lorsqu'il n'est pas là, il te domine encore ; il est facile de s'en apercevoir à ton air rêveur.

ALBERT

Serait-il vrai ?

DARCEY

Du tout, c'est un autre ami que lui qui m'occupe en ce moment.

ADÈLE

C'est là cette affaire si importante dont tu nous parlais ?

DARCEY

Oui, je médite sur la position de cet ami, afin de lui donner un conseil.

M^^^ DUSSEUIL.

Quelle est donc sa position ?

DIX ANS DE LA VIE d'UNE FEMME

DARCEY

Celle d'un mari trompé.

TOUS, excepté Adèle.

Ahl

DARCEY

Et puisque nous voilà tous réunis, je vais consulter à ce sujet les membres de la famille ; leur avis sera le mien. Je ne saurais mieux faire.

C'est insupportable ! et devant ma sœur...

M""^ DUSSEUIL.

Nous écoutons, Ferdinand.

DARCEY

Il y aura du scandale, peut-être !

U^^ DUSSEUIL.

Ah! ahl

DUSSEUIL.

Du scandale?

DARCEY

Mais avec le scandale on fait justice du vice.

ADÈLE

Moi, j*ai presque envie de m'en aller.

DARCEY

Te voilà devenue bien susceptible.

ADELE.

Je ne comprends pas qu'on s'occupe...

DARCEY

Laisse-moi continuer, tu comprendras après. Cet ami avait épousé sa femme par passion ; elle était loin de répondre à cet amour, il le sentait : ce fut une cruelle déception pour lui, et bien lui prit d'avoir reçu de la nature une âme forte, car il aurait succombé.

Scribe, — Œuvres complètes. Ir« série. — 2e vol. — 15

— DRAMES

ADÈLE

C'est M. de Nelles, je parie.

DARCEY

Quoi qu'il en soit, il ne se découragea pas. Elle était jeune ; il espérait que le temps et ses soins modifieraient un semblable état de choses. Il ne se trompa point; il se fit effectivement de grands changements dans les manières de sa femme : jusque-là elle avait été sage et querelleuse, de ce jour elle devint aimable et criminelle.

TOUS

Ah !

DARCEY

Un si constant amour n'a produit que d'infâmes trahisons.

ADÈLE

Je sais qui: c'est madame de Serviêres,

DARCEY

Il en eut les preuves.

ALBERT, avec feu.

Alors que fit-il ?

Rien ; il ne devint pas fou.

M"°^ DUSSEUIL.

Mais les noms? Vous ne nous avez pas dit les noms.

DUSSEUIL.

Gela me paraît parfaitement inutile, madame Dusseuil, à moins que le mari n'ait l'intention d'intenter à sa femme une action judiciaire.

ADÈLE

Ce récit est vraiment pénible;

DARCEY

Ce qui l'arrête, c'est l'inflexibilité de son caractère. Lorsqu'il aura pris une détermination, elle sera immuable... et

DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME

il craint d'en finir; mille idées fougueuses se disputent sa tête, car il est indigné.

EVRARD

On le serait à moins.

darcey.

Je crois donc qu'on ne saurait trop peser les choses. Je vais recueillir les avis. Les plus jeunes d'abord et les sages ensuite. Voyons, Clarisse, si vous étiez à la place de ce mari, que feriez-vous?

Je pardonnerais, mon frère, dans l'espoir d'obtenir, par le repentir, ce qu'un autre sentiment n'aurait pas eu assez de force pour faire naître.

darcey.

Et vous, Albert?

ALBERT

Moi ? je la tuerais.

M. ET M^^ DUSSEUIL.

Ah!

ADÈLE

C'est affreux !

DUSSEUIL.

Doucement, mon ami, la loi te punirait.

DARCEY

Et VOUS, mon père?

CLARISSE, l'interrompant.

Mais, mon frère, c'est au tour de ma sœur.

ADÈLE

Pour rien au monde je ne voudrais me mêler d'une aussi sotte affaire.

DARCEY, à Évrard.

Vous dites?...

EVRARD

Eh! eh !... ma foi, à sa place je la mènerais à ses parents; je les ferais juges entre elle et moi ; je leur dirais : La voilà. Le mauvais germe a étouffé le bon ; il a porté ses fruits : ils sont mûrs, récoltez. Et je la leur laisserais.

DARCEY, se levant.

Eh bien ! c'est vous qui l'avez jugée !

(tous se lèvent.)

ADÈLE, avec anxiété.

Mais qui donc?

DARCEY, avec chaleur.

Je ne la tuerai pas, je ne la traînerai pas sur les bancs d'un tribunal; mais je vous la rendrai, mon père... car cet homme, c'est moi; cette femme, c'est votre fille.

ADÈLE

Ahl

EVRARD

Adèle I

CLARISSE

Ma sœur ?

ADÈLE

Ce n'est pas vrai.

EVRARD

Adèle vous a trahi ?

Je ne suis pas coupable.

M'""® DUSSEUIL, à Darcey,

Mon cher ami, êtes-vous certain de ce que vous avancez là?

DARCEY

Oui, ma tante.

ADÈLE

Il ne m'aime plus ; c'est un prétexte...

DARCEY

Et Rodolphe, l'avez-vous oublié depuis hier?

ADÈLE

Qui, Rodolphe ?

DARCEY

Rodolphe, votre amant?

ADÈLE

Je... ne connais pas de Rodolphe.

DARCEY

Vous ne connaissez pas de Rodolphe ?

ADÈLE

Non.

DARCEY, lui mettant ses lettres sous les yeux.

Lisez donc, lisez, (a Evrard.) Voilà les pièces du procès ; ces lettres, ce sont les siennes !

(Adèle pousse un cri et tombe sur un fauteuil.) CLARISSE.

Mon frère, vous avez eu tant pitié de nous, serez-yoïs inexorable pour elle seule ?

DARCEY

Clarisse, vous avez seize ans! Adieu! justice est faite... Maintenant je vais me venger, car il y a sur terre un homme de trop dans le monde, et il faut que lui ou moi...

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