‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 113 sur 199 · SCÈNE VIL VALDÉJA, SOPHIE · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL VALDÉJA, SOPHIE

SOPHIE

Eh bien ! monsieur, vous ne me remerciez pas du téte-àtéte que je vous ai ménagé ?

VALDÉJA.

C'est un bonheur que personne ne révoquera en doute, car trop de gens ont été à même de l'apprécier.

J'ai vu un temps où vous eussiez été fier de l'obtenir. (Riant.) Il est vrai qu'alors je connaissais le chemin de votre cœur,

VALDÉJA.

Vous l'avez bien perdu.

SOPHIE

Oh ! si je voulais, je saurais bien le retrouver.

VALDÉJA.

Vraiment ?

SOPHIE

Je n'aurais pour cela qu'un mot à prononcer.

VALDÉJA, souriant.

Ce serait donc un mot bien terrible 1

SOPHIE

Mais non, ce serait tout uniment le nom d'une jeune fille, douce, naïve, charmante ; et si je vous disais... Clarisse... (vaidéja fait un geste.) Ah ! VOUS le voycz, il Semble déjà que ce nom vous ait fait mal.

VALDÉJA.

Oui, dans votre bouche, car, du reste, ce nom-là ou tout autre ne saurait m'émouvoir.

SOPHIE, froidement.

C'est ce que nous verrons, et pour cela je continue. Vous l'avez aimée, et beaucoup ; et malgré l'éloignement et l'absence, vous n'avez rêvé, pendant trois ans, qu'au bonheur de l'épouser. Oh ! je sais tout, mes renseignements sont de la dernière exactitude. On s'informe avec tant d'intérêt de tout ce qui concerne un ami !

Si c'est à cela que se borne votre science?...

SOPHIE

Attendez donc 1 Ce que personne ne sait, et ce que vous

DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME

voudriez peut-être ignorer vous-même, c'est que vous l'aimez toujours.

VALDÉJA.

Moi?

SOPHIE

Oui, vous ne pouvez la voir sans émotion, vous craignez sa présence ; on ne vous rencontre jamais chez son père ; et cependant, quoique vous pensiez avoir à vous plaindre d'elle, c'est la seule femme que votre critique sanglante veuille bien épargner. Souvent même, et sans le savoir, vous la défendez, vous dites partout...

VALDÉJA.

Qu'elle ne vous ressemble pas, c'est vrai ! Si vous appelez cela un éloge...

SOPHIE

Ce matin, quand vous avez appris que son mariage n'aurait pas lieu aujourd'hui, vous n'avez pu retenir votre joie. Dans ce moment encore, elle se peint dans tous vos traits et vous rend indifférent à toutes mes attaques ; mais patience, j'ai déjà trouvé un endroit sans défense, et j'en trouverai bientôt un autre plus vulnérable encore ; car cette femme que vous aimez malgré vous est celle qui a refusé votre main, qui vous a dédaigné, et n'a pas voulu de vous pour mari... Savez-vous pourquoi?

VALDÉJA.

Que m'importe ! parce qu'elle ne m'a pas jugé digne d'elle ! sans doute, parce qu'elle ne m'aimait pas.

SOPHIE

C'est ce qui vous trompe, elle vous aimait ; elle vous aime peut-être même encore.

VALDÉJA, avec chaleur.

Pourquoi donc, alors ?

SOPHIE

Pourquoi? II n'y avait que deux personnes au monde qui auraient pu vous l'apprendre : l'une était Rodolphe, et vous l'avez tué ; l'autre personne, c'est moi.

VALDÉJA.

Vous? Au nom du ciel, parlez!

SOPHIE

Ah ! je savais bien que je vous forcerais à m'entendre. Écoutez; entendez-vous le bruit de ces cloches?

VALDÉJA.

Quelque cérémonie funèbre, peut-être.

SOPHIE

Oui, vous dites vrai ; ils viennent de l'église qui est ici en face. Ces sons religieux m'ont calmée, m'ont adoucie ; il me semble, dans ce moment, que je vous hais moins, que mon âme est satisfaite, et quels que soient mes sujets de ressentiment contre vous, je veux bien parler et tout vous dire.

VALDÉJA, avec joie.

Est-il possible ? parlez ; mais parlez donc !

SOPHIE

Clarisse vous aimait, et pendant votre absence ne rêvait qu'à vous, ne désirait que votre retour ; en un mot, ne voulait que vous pour époux. Vous auriez été trop heureux; ce n'était pas mon compte, et j'ai entrepris de vous brouiller. Je lui ai dit du mal de vous, j'en ai imaginé, et en cela j'ai eu tort, car il n'y avait pas besoin d'en inventer.

VALDÉJA.

Et elle a pu croire vos calomnies !

SOPHIE

Je m'étais arrangée pour cela : dans notre quartier une jeune fille, coupable, égarée, avait été recommandée à ma pitié ; une fille du peuple qui ne savait rien, pas même le nom de son séducteur, dont elle se souciait fort peu ; je l'as-

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surai de ma protection, à la seule condition de débiter la leçon que je lui avais faite ; et lorsque Clarisse, à qui j'en avais parlé, vint lui porter des secours et l'interroger en secret, elle lui raconta que celui qui l'avait trompée et abandonnée était parti pour la Russie, à la suite de l'ambassade, que c'était un nommé Valdéja...

VALDEJA, avec fureur.

Misérable !

Vous le connaissez, et vous devinez maintenant comment, dans le cœur de Clarisse, le mépris a succédé à l'estime, comment elle a refusé sa main, et comment, en l'aimant toujours, elle en épouse un autre.

VALDÉJA.

C'est ce que nous verrons, et dès aujourd'hui même, détrompée par moi...

SOPHIE

Rassurez-vous, il n'est plus temps : sans cela, croyez-vous que je vous eusse dit la vérité ? On ne la dit qu'à ses amis,

vous le savez bien. (les cloches recommencent à sonner.) Et tenez,

entendez-vous dans la rue ce bruit, ces équipages?

VALDÉJA.

Qu'est-ce que cela veut dire ?

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