‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 119 sur 199 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les mêmes; RIALTO.

RIALTO

Ah 1 bonjour, bonjour, petite ! Je viens te chercher, ma belle; il fait beau temps, il n'y a pas de Bourse aujourd'hui, nous allons faire un tour au bois... (Apercevant Hippoijte.) Qu'est-ce que c'est que celui-là?

ADELE, à demi-voix.

Je vais vous le dire. C'est un jeune homme que j'ai vu chez madame de Laferrier, qui vous a rencontré quelquefois avec moi, et pour ma réputation, je lui ai dit, comme nous en sommes convenus, que vous étiez mon père.

RIALTO, de même.

C'est bien, c'est bien ! cela donne une couleur, une nuance... Mais qu'est-ce qu'il vient faire ici?

ADÈLE, avec embarras.

Je l'ignore; c'est à vous qu'il désire parler.

RIALTO

C'est différent ; alors il aurait pu passer à la caisse ; je ne m'occupe pas ici de commerce. (Haut à Hippoiyte.) Qu'y a-t-il pour votre service, mon cher monsieur?

HIPPOLYTE

Monsieur, je viens pour un motif qui vous paraîtra fort extraordinaire et qui est pourtant bien simple ; j'ai vu plusieurs fois chez madame de Laferrier madame Demouy votre fille.

RIALTO, à part.

Nous y voilà !

Et je viens vous la demander en mariage.

RIALTO, avec colère.

Eh bien! par exemple...

ADÈLE, bas à Rialto.

^lodérez-vous, de grâce ! Je vous jure que je l'ignorais, et sa démarche même en est la preuve.

RIALTO, à part.

Elle a raison, et le plus court est de s'en amuser ; cela m' arrive si rarement de m' amuser! (Bas à Adèle.) Nous allons rire. (Haut.) Quelle est, monsieur, votre profession?

HIPPOLYTE

Je n'en ai pas.

RIALTO, riant aux éclats.

Et vous voulez vous marier afin d'en avoir une, n'est-il pas vrai ?

DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME 283

HIPPOLYTE

Oui, monsieur, (a part.) Quelle sotte gaieté ! et quelle antipathie j'éprouve pour cet homme ! Heureusement, ce n'est pas lui que j'épouse.

RIALTO

Eh bien ! mon cher, je vous dirai, comme dans je ne sais quelle comédie des Variétés : Touchez là, ma fille n'est pas pour vous.

Et pour quelle raison, monsieur ?

RIALTO

Pour quelle raison? Celle-là est jolie ! Il faudrait que de moi-même, et de mon consentement...

ADÈLE

Ménagez-le, au nom du ciel! (a part.) Je suis sur des épines!

HIPPOLYTE

A qui puis-je le demander, si ce n'est à vous ? C'est vous que cela regarde, puisque vous êtes le père.

RIALTO

Si je vous accordais ce que vous me demandez, je ne serais plus... son père.

HIPPOLYTE

Si c'est la crainte de vous séparer de votre fille, je ne prétends pas vous en priver.

RIALTO

Vous êtes bien bon.

HIPPOLYTE

Nous demeurerons près de vous, nous habiterons tous ensemble ; et si, comme je le crains, des considérations de fortune pouvaient vous arrêter, je vous déclare, monsieur, que je ne demande rien, que je ne veux rien que sa main et son cœur; j'ai, grâce au ciel, une fortune indépendante. Six mille livres de rente, c'est bien peu sans doute ; mais j'en

suis maître, je puis en disposer, vous en parlerez avec mon tuteur qui va arriver.

Grand Dieu !

RIALTO

Il ne manquait plus que cela.

HIPPOLYTE

Il VOUS dira que je suis Hippolyte Gonzoli, d'une famille honorable et estimée ; mon père était militaire, il est mort au champ d'honneur, me recommandant aux soins de M. Valdéja, son ami.

RIALTO

Est-il bavard 1

HIPPOLYTE

Et maintenant que vous savez tout, mon bonheur est dans VOS mains... ne me refusez pas, car vous ne savez pas de quoi je suis capable si vous me réduisez au désespoir,

RIALTO

Permettez, cela devient trop fort...

ADÈLE, effrayée.

Au nom du ciel 1

HIPPOLYTE

Prononcez, monsieur, prononcez !

RIALTO

Écoutez-moi, jeune homme : la Bourse ne me laisse mes après-midi de Hbres que le dimanche ordinairement ; vous me permettrez donc de ne pas perdre un temps précieux à écouter vos déclarations. Adèle, va chercher ton chapeau.

Monsieur, c'est beaucoup plus grave que vous ne pensez.

RIALTO

C'est possible ; mais si vous êtes malade du cerveau, je ne suis pas médecin.

ADÈLE

Mon Dieu ! laissons là cet entretien.

HIPPOLYTE

Non, madame, et je forcerai bien monsieur votre père à ne plus me refuser.

RIALTO

C'est ce que nous verrons.

HIPPOLVTE.

Un mot suffira ; et puisqu'il n'y a pas d'autre moyen, daignez me répondre. Savez-vous ce que c'est que l'honneur?

RIALTO

Eh bien! oui, je le sais; qu'est-ce que vous en voulez dire?

HIPPOLYTE

Tenez-vous au vôtre, à celui de votre famille?

RIALTO

Sans doute j'y tiens.

ADÈLE, à part.

Est-ce qu'il dirait?...

HIPPOLYTE, emporté.

Arrangez-vous donc alors pour qu'il ne souffre pas des atteintes que je lui ai portées, et tâchez de réparer avec le mari le dommage que l'amant lui a fait.

ADÈLE

Ahl

RIALTO

L'amant ?

ADÈLE

Ne l'écoutez pas.

HIPPOLYTE

L'amant. Depuis trois mois madame Demouy m'appartient I

RIALTO

Ah ! ah ! qu'est-ce que vous me dites là ?

HIPPOLYTE

Ce qui est !

ADÈLE

C'est une horreur.

HIPPOLYTE

La terreur t'égare, ma chère Adèle ; tu es à moi, à moi pour la vie.

Ce n'est pas vrai !

RIALTO, avec fureur.

Adèle !

HIPPOLYTE

Et si vous avez un cœur de père...

RIALTO

Eh ! monsieur, je ne suis pas son père.

HIPPOLYTE

Vous n'êtes pas son père?

RIALTO

Ni son père, ni son frère, ni son oncle, ni son mari; comprenez-vous maintenant ?

HIPPOLYTE, stupéfié.

Ah ! ce n'est pas possible !

RIALTO

Eh ! eh ! belle dame, vous m'en faisiez donc en cachette, et mes billets de mille francs comptaient pour deux, à ce qu'il paraît.

ADÈLE

Il n'en est rien, je vous jure !

RIALTO

Ah I ah ! Et vous, mon brave, vous voulez épouser des

femmes qui vivent séparées de leurs maris et que des protecteurs consolent?

HIPPOLYTE

Oh ! mes rêves !

RIALTO

Sortez d'ici tous les deux !

HIPPOLYTE, avec fierté et d'un air menaçant.

Est-ce à moi que vous parlez ?

RIALTO, se ravisant.

Non, monsieur, non ; vous êtes excusable, vous ; c'est à madame, (a Adèle.) Sortez de chez moi, vous dis-je !

HIPPOLYTE, avec frénésie.

Mais tu n'étais donc qu'une infâme! (Apercevant Valdéja, qui

entre.) Ah! mon ami, venez à mon secours.

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