MISS HENRIETTE, LORD GAGE
LORD GAGE
Qui vient là... Ma fille! Que voulez-vous, miss Henriette?
MISS HENRIETTE
Pardon, monsieur, je vous dérange.
LORD GAGE
Il est vrai, mais n'importe ; quel motif vous amène ? parlez...
MISS HENRIETTE
Convenez, monsieur, que j'ai bien du malheur. Vous vous plaignez de ne pas trouver dans votre maison le bonheur et la paix ; vous semblez accuser la tendresse de ma mère, la mienne. Mais comment vous en donner des preuves? quel moment choisir? Même ici, à votre campagne, ma présence vous gène ; vos moments sont à tout le monde, excepté à
LA BOHÉMIENNE
neus ; et vous n'avez pas même le temps de nous aimer.
LORD GAGE
Tu as peut-être raison; mais tu sais, ma fille, quel est depuis longtemps le chagrin qui me dévore. Pour me distraire de ma douleur, j'ai cherché dans la carrière des places et les joies de l'ambition un remède à mes maux ; et ces honneurs, ces dignités que je désirais, ne m'ont fait oublier mes anciens ennuis que pour m'en créer de nouveaux.
MISS HENRIETTE
Raison de plus pour venir les oubher auprès de nous. Le matin, soyez lord Gage, le représentant de Sa Majesté, et, comme haut dignitaire, comme grand seigneur, obligé de vous ennuyer ; c'est trop juste ! Mais le soir, soyez à vos amis, à votre famille ; ma mère est trop souffrante pour quitter son salon, venez-y.
Pour y retrouver les discussions politiques dont j'ai été fatigué le matin ! car. Dieu merci, nous vivons dans un temps où chaque maison a son club, son orateur particulier, et l'esprit de parti a tellement divisé les familles, les parents les plus intimes, que chez moi, enfin, je ne suis pas sûr que ma femme et ma fille soient de mon opinion.
MISS HENRIETTE
Que dites-vous?
LORD GAGE
Que, pour un homme d'État, je serais peu clairvoyant et peu habile si, malgré ton silence, je n'avais pas découvert tes véritables sentiments. Oui, ma fille, j'ai lu dans le fond de ton cœur, et je sais tout, jusqu'à ta tendresse pour Lionel.
MISS HENRIETTE
0 ciel! comment avez-vous pu soupçonner?... Élevée avec lui, je l'ai toujours regardé comme un frère ; voilà tout.
LORD GAGE
Un jeune homme obscur, inconnu, le fils d'un négociant,
dont tous les titres sont dans la caisse de son père, et qui se croit militaire parce qu'il brille au premier rang dans la milice du pays ; milice innocente et sédentaire, qui jamais n'a bravé le feu de l'ennemi, et n'est composée que d'Américains.
MISS HENRIETTE
Ces pauvres Américains, vous les méprisez beaucoup, monsieur; et la fierté anglaise...
Qu'est-ce à dire?...
MISS HENRIETTE
Est-ce vous manquer de respect que de défendre la patrie de ma mère? Est-ce ma faute si, n'ayant jamais vu l'Angleterre ni Londres, dont vous nous parlez sans cesse, je leur préfère le pays où j'ai reçu le jour ; si je regarde ceux qui l'habitent comme mes amis et mes frères?... On les opprime, ils se plaignent ; ils sont malheureux ; est-ce vous offenser que de faire des vœux pour eux?
LORD GAGE
Soit, miss : permis à vous d'aimer la patrie de votre mère, mais rappelez-vous que le sang anglais coule aussi dans vos veines, et n'oubliez jamais qu'à votre âge une jeune fille ne doit être d'aucun parti... d'aucune opinion, si ce n'est de celle de son père. Revenons à Lionel : il ne paraît plus ici?
MISS HENRIETTE
Non, monsieur, et j'en ignore la cause.
LORD GAGE
Mais autrefois il venait presque tous les jours.
MISS HENRIETTE
Il est vrai : il nous parlait souvent de ses projets, de son avenir, de sa mère dont il est le seul espoir ; il nous entretenait surtout avec orgueil de cette patrie qu'on méprise et dont il est fier, cette patrie qu'il voudrait voir libre et indépendante.
LA BOHÉMIENNE
Eh! mais...
MISS HENRIETTE
Pardon, mon père...
LORD GAGE
Et il ne vous a point parlé de son amour ?
MISS HENRIETTE
Jamais ; et je ne crois pas, mon père, être aimée de lui.
LORD GAGE
Il serait vrai 1
MISS HENRIETTE, soupirant.
Oh ! mon Dieu! oui... Estimé de vous, encouragé par ma mère, il aurait pu demander ma main ; il n'y a jamais pensé.
LORD GAGE, avec amertume.
Oh 1 sans doute ; se regardant déjà comme un chef de parti, il aurait craint qu'une telle alliance ne lui fit perdre de son influence, ou de sa popularité. Du reste, il a bien fait ; car je vous déclare que mon intention a toujours été de vous marier à un compatriote, à un Anglais. Depuis quelques jours sir Cokney est auprès de moi, en quaUté de secrétaire particulier ; c'est le fils d'un ancien ami, un parent à nous, un jeune homme d'une haute naissance, d'une grande fortune...
MISS HENRIETTE
Quoi! mon père, vous voudriez?...
LORD GAGE
Je n'ai point là-dessus de volonté. Je désirerais qu'il pût vous plaire ; mais je ne prétends point vous en imposer l'obligation, et jamais, quoi qu'on ait pu vous dire de ma sévérité et de ma tyrannie....
MISS HENRIETTE
Ah! mon père...
LORD GAGE
Silence ; car voici notre nouveau secrétaire.