MISS HENRIETTE, BATHILDE
BA.THILDE, entrant par le fond.
Le gouverneur m'appelle auprès de lui ; son messager me l'a dit ; il veut me voir. Ah I je me soutiens à peine.
MISS HENRIETTE
Madame, qu'avez-vous ?
BATHILDE
Pardon, je venais ici par ordre du gouverneur à qui j'aurais voulu parler.
MISS HENRIETTE
Des soins importants l'occupent en ce moment; mais je vais le faire venir.
Non, j'attendrai. (Elle s'assied sur le devant du théâtre à gauche. — Miss Henriette passe derrière elle en la regardant avec intérêt et s'en approche au moment où elle lui parle. — Bathilde, à part.) DieU
merci, ce sont du moins quelques instants de gagnés. Me voilà donc sous le toit paternel!... Étrangère, inconnue, je m'y glisse en tremblant, et qui sait? peut-être quand il m'aura reconnue, quand il saura qui je suis...
MISS HENRIETTE
Mon Dieu ! vous paraissez souffrir.
BATHILDE
Oui, beaucoup.
MISS HENRIETTE
Si jeune, et quelle est lacause?... (Bathilde se lève.) Ah! pardonnez mon indiscrétion, si je pouvais vous être utile, si je pouvais vous servir auprès de mon père...
BATHILDE
Quoi I vous seriez ?
MISS HENRIETTE
La fille du gouverneur.
BATHILDE, à part.
Ma sœur ! Ah ! qu'elle est belle I
(Elle la regarde.)
MISS HENRIETTE
Qu'avez-vous à me regarder ainsi ?
BATHILDE
Votre vue me fait plaisir et me fait mal. (a part.) C'est l'amie d'enfance de Lionel, c'est miss Henriette !
MISS HENRIETTE
Vous me connaissez ?
BATHILDE
Oui, par ceux qui vous admirent et qui chérissent vos vertus. Ils ont raison ! Les premiers mots de consolation et d'amitié que j'aie entendus en ces heux m'ont été adressés par vous ; je ne l'oublierai jamais.
MISS HENRIETTE
Qui donc êteS-VOUS ? (On entend le bruit éloigné du canon.) BATHILDE.
Milord vous le dira; moi je n'ose... (prêtant l'oreiiie.) Écoutez, écoutez ce bruit lointain !
MISS HENRIETTE
C'est le bruit du canon...
BATHILDE
Il vient de Bunker' s-hill, cette redoute où, tout à l'heure encore, j'ai vu six cents Américains, décidés à mourir, se défendre contre toute l'armée anglaise.
MISS HENRIETTE, étonnée.
Eh quoi! étiez-vous donc parmi eux?
LA BOHÉMIENNE
BATHILDE
Oui, je les avais suivis ; les balles ont atteint bien des braves! d'honnêtes et de vertueux citoyens! moi, elles m'ont épargnée ; et quand leur chef m'a aperçue : « Retirezvous, retirez-vous! » a-t-il dit; il a pensé que je n'étais pas digne de mourir avec eux, ni pour une si belle cause.
MISS HENRIETTE
Ce chef, quel est-il ?
BATHILDE
Ne me le demandez pas.
MISS HENRIETTE, vivement.
Serait-ce Lionel?
BATHILDE
Ah ! votre cœur vous l'a dit.
MISS HENRIETTE
Achevez, de grâce ! Où est-il ?
BATHILDE
Là-haut, peut-être.
(On entend le canon, et un grand bruit à la porte du palais.) MISS HENRIETTE.
Je me meurs.
BATHILDE
Dieu ! qu'ai-je fait ! malheureuse que je suis ! elle l'aime autant que moi... Mais quel bruit ! (Regardant en dehors.) Lionel, Lionel ; je l'ai vu ; il s'élance à la tête du peuple ; ils ont brisé les portes du palais...
(Miss Henriette tombe évanouie sur un fauteuil.)