‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 47 sur 199 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

M. DE COURGELLES, SOPHIE.

Enfin vous voilà, monsieur; qu'il y a longtemps que vous n'êtes venu... trois mois pour le moins.

M. DE COURGELLES.

Huit jours tout au plus.

SOPHIE

C'est possible ! Mais au milieu des bois de Meudcn, dans ce pavillon isolé où l'on ne voit personne...

M. DE COURGELLES.

Une visite fait événement ! Gomment se porte ta maîtresse ?

S,.uiuE. — Œuvtes complûtes. l'e Série. — 2^ Vol. — 7

SOPHIE

Toujours de même. Conçoit-on une chose pareille! Une si jolie femme se désoler, à vingt-cinq ans, pour un mari... et un mari qui est mort encore ! Je vous demande à quoi cela sert? Vous qui l'avez connu, monsieur, il était donc bien aimable ?

M. DE COURCELLES

Rien d'extraordinaire. De son vivant, c'était un mari comme un autre ; mais depuis qu'il est mort, c'est bien différent 1 Avec le temps, et dans l'éloignement, les défauts s'effacent, les bonnes qualités ressortent, et il en résulte un portrait qui ne ressemble plus qu'en beau... Les grands hommes, les artistes et les maris gagnent cent pour cent à mourir.

Je ne conçois pas alors qu'ils tiennent à vivre.

M. DE COURCELLES

Par habitude. Notre jeune veuve est donc toujours bien désolée?

SOPHIE

Je crois que cela augmente; ce qui est terrible, parce que nous autres femmes nous ne pouvons en voir pleurer une autre sans nou? mettre de la partie, et cela me gagne malgré moi, sans que j'en aie envie.

M. DE COURCELLES

Pauvre Sophie!

SOPHIE

Que voulez-vous ? Cela fait plaisir à madame, et je pleure vaguement, sans but déterminé, et pour les chagrins à venir : sans compter que la maison ôst bonne ; avec ma maîtresse, on fait ce qu'on veut ; la douleur n'y regarde pas de si près; mais je dis néanmoins que pleurer toute la semaine c'est trop fort, et que si on avait seulement le dimanche pour rire...

LES INCONSOLABLES

M. DE COURGELLES.

Cela viendra. Gomment se sont passés ces huit derniers jours ?

SOPHIE

Lundi, madame a rêvé que son mari revenait...

M. DE COURGELLES.

Quelle folie 1

SOPHIE

Pourquoi donc? Il y a si loin d'ici en Amérique... Il ne nous est pas encore prouvé qu'il soit défunt.

M. DE COURGELLES.

Quand, depuis plus d'un an, nous l'avons appris par les lettres du commerce et les journaux du pays !

SOPHIE

Vous qui êtes un homme de finance, vous savez bien que le commerce se trompe quelquefois.

M. DE COURGELLES.

Bien rarement.

SOPHIE

Oui, mais les journaux ?

M. DE COURGELLES.

Ah ! je ne dis pas non.

SOPHIE

Voilà ce qui nous donne de l'espoir. Mardi et mercredi, madame ne savait que faire ; elle a passé toute la journée dans un désœuvrement et un ennui continuels ; j'en bâille encore de souvenir.

M. DE COURGELLES.

Tant mieux.

Gomment, tant mieux î

M. DE GOURCELLES.

Les grariues douleurs n'ont pas le temps de s'ennuyer, et cela annonce un mieux sensible.

SOPHIE

C'est ce mieux-là qui me rendrait malade! Jeudi, môme état. Je conseillai à madame de se mettre à son piano... impossible.

M. DE GOURCELLES.

Pourquoi ?

SOPHIE, montrant le violon qui est sur le piano.

Parce que... parce que son mari n'est plus là pour l'accompagner. Vendredi elle a mis un chapeau neuf.

M. DE GOURCELLES.

De la toilette! bien...

SOPHIE

Du bien perdu; car c'était pour son homme d'affaires avec qui elle a eu une grande conférence.

M. DE GOURCELLES.

Je le sais; au sujet de cette maison qu'elle veut quitter.

SOPHIE, avec joie.

Nous quitterions un lieu si triste ?

M. DE GOURCELLES.

Ta maîtresse le trouve trop gai, trop près de Paris; et j'ai loué pour elle, dans la forêt de Fontainebleau, au milieu des rochers, une habitation affreuse dont elle raffole.

SOPHIE

Et vous trouvez qu'elle va mieux?

M. DE GOURCELLES.

Sans contredit. Pour bien s'affliger, tous les lieux sont bons, même les iieux les plus gais ; car tant qu'elle existe, la douleur se suffit à elle-même ; mais dès qu'elle éprouve le besoin du changement, dès qu'elle cherche à s'entourer d'ob-

LES INCONSOLABLES

jets tristes et lugubres, c'est qu'elle se sent faiblir et qu elle appelle à son secours.

SOPHIE

Savez-vous, monsieur, que pour un receveur général vous connaissez bien les femmes !

M. DE COURCELLES

C'est que, nous autres financiers, nous avons plus que personne l'occasion de les étudier.

SOPHIE

Tenez, voici madame... toujours en noir.

M. DE COURCELLES

Laisse-nous.

SOPHIE, la regardant.

Déjà à soupirer ! et il n'est encore que neuf heures du matin!... La journée sera bonne.

(Elle sort.)

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