‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 68 sur 199 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les mêmes; DARCEY.

DARCEY

Vous voilà, ma chère belle-sœur ! Que vous êtes aimable de vous être rendue à notre invitation et de venir passer quelques jours avec ma femme !... Bonjour, Adèle... Es-tu encore fâchée contre moi?... (a Clarisse.) Nous avons eu une petite discussion ce matin.

CLARISSE

Je m'en doutais, et j'espère que cela se passera.

ADÈLE

Jamais !

DARCEY

Ce serait bien long... Mon seul crime, autant que j'ai pu le comprendre, est de t'avoir amenée à trois lieues de Paris... à la campagne... comme tu le désirais...

ADÈLE

Je désirais y être, mais non pas seule...

DARCEY

Et moi... ne suis-je rien pour toi ?

ADÈLE, avec dépit.

Oh 1 beaucoup, sans contredit... Un mari et une femme ne font qu'un ; mais, comme je vous l'ai dit, je m'ennuie quand je suis seule.

DARCEY

Langage de femme conseillée, dont je ne tiendrai nul compte.

ADÈLE

Exigences de mari auxquelles certainement je ne me soumettrai pas.

Des rigueurs!... Un seul fait, et je me rends.

ADÈLE

Mille, s'il le fallait!

DARGET.

Encore

ADÈLE

Vous n'avèz jamais été du même avis que moi. Au moindre de mes désirs, vous avez toujours eu une objection à faire.

DARCEY

Tout ceci n'est que vague ; tu ne précises rien, et je te demande des faits.

ADÈLE

Des faits ! des faits ! (pleurant.) Dieu ! que je suis malheureuse I

DARCEY

A la bonne heure, voilà du positif; et puisque tu crains de m'accuser, je me charge moi-même de ce soin... Je veux avouer tous mes torts devant ta sœur... Depuis quelque temps, tu reçois chez toi une foule de jeunes coquettes dont la vie n'est qu'une déplorable erreur; tu n'aimes que leur société... tu ne suis que leurs conseils ; et ce n'est jamais par ellemême qu'une femme se perd : c'est par ses amies intimes; c'est par celles qui l'entourent. Les mauvais exemples commencent sa ruine en la décourageant, en la dégoûtant de ce qui est bien ; puis viennent les mauvais conseils qui la conduisent à ce qui est mal... Déjà elles ont détruit chez toi le bonheur intérieur... Tu jettes un regard d'envie sur leur folle existence... Tu voudrais les imiter... Tu brûles de briller et de t' afficher comme elles ; et moi qui suis ton ami, moi qui suis chargé de veiller sur ton honneur, qui m'appartient, qui est le mien, je dois d'une main sévère t'arrêter au bord de l'abîme et t'empêcher d'y tomber... Voilà mes torts, n'est-il pas vrai? ceux que tu n'osais me reprocher devant Clarisse.

DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME 177

CLARISSE

Mon frère !

DARCEY

Après cela, qu'elle m'en veuille, qu'elle soit fâchée contre moi... je trouve cela tout naturel... Pour être raisonnable, il faut du courage, (a Adèle.) Mais crois-tu qu'il ne m'en faille pas à moi, pour te causer du chagrin?... et cependant j'y suis décidé,

ADÈLE

Vous, monsieur !

DARCEY, froidement.

Tu sais qu'avec moi une décision prise est toujours exécutée, et voici ce que j'avais à te dire : je vais souvent à Paris pour mes affaires, j'y vais même aujourd'hui, pour toute la journée, et je voudrais qu'en mon absence ces dames... tu sais de qui je veux parler, ne vinssent ici qu'invitées par moi.

ADÈLE

Vous ne les inviterez jamais.

DARCEY

Si, vraiment. II en est quelques-unes qui ne sont que folles et étourdies, celles-là sont peu dangereuses... mais il en est d'autres que je redoute... madame de Laferrier, par exemple...

ADÈLE

Mais son mari est un riche banquier en relation d'affaires avec vous.

Oui, un fort honnête homme, que je verrai le matin dans son cabinet ou dans le mien ; mais tu m'obhgeras de ne plus voir sa femme... je t'en prie. Quant à madame Marini, ton autre intime, elle a fait, dit-on, la fortune de son mari par son crédit auprès des ministres, et son mari, par reconnaissance, croit devoir fermer les yeux sur la conduite de

sa femme ; moi qui n'ai pas les mêmes motifs d'indulgence, je te défends de voir madame Marini.

ADÈLE

Me le défendre 1

DARCEY, avec tendresse.

Oui, mon amie, et tu m'en remercieras un jour. Après cela, crois que mon amour te tiendra compte d'un pareil sacrifice.

ADÈLE, sèchement.

Je ne demande rien, monsieur.

DARCEY, avec douceur.

Je le vois, et tu m' obéiras sans cela... (Avec fermeté.) Car tu sais que, si j'ai de l'indulgence pour des caprices, je suis inexorable pour des fautes. Adieu, je pars. Mais auparavant, ma chère Clarisse, je voudrais vous parler un instant.

CLARISSE

Très-volontiers.

Encore quelque complot contre moi?

DARCEY

Probablement... mais le complice que je choisis doit vous rassurer.

(il veut lui baiser la main, qu'elle retire avec humeur. — Darcey sort avec Clarisse qui fait signe à sa sœur de se modérer.)

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