‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 89 sur 199 · SCÈNE VIL DARGEY, VALDÉJA, puis CLARISSE · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL DARGEY, VALDÉJA, puis CLARISSE

DARCEY

Je vous demande quelle idée de sortir seule en voiture de place quand elle a dans son écurie six chevaux qui ne font rien ! (Apercevant Clarisse.) Ah ! VOUS voilà, ma chôre bellesœur ! Qu'est-ce qui me procure de si bon matin une si jolie visite ? N'est-ce pas à ma femme que vous vouhez parler?

CLARISSE

Non, monsieur : à vous, à vous seul. (Apercevant Valdéja.)

Dieu!...

(Valdéja s'incline et salue froidement.) DARCEY, riant.

J'étais bien sûr qu'il y aurait une reconnaissance pathétique... un ancien ami de la maison, que depuis trois ans vous n'aviez pas vu ; mais quel motif vous amène ?

CLARISSE

Ah ! monsieur... ah ! mon cher beau-frère, nous sommes tous au désespoir.

DARCEY

Qu'y a-t-il? parlez.

CLARISSE

C'est à vous seul que je devrais confier un pareil secret ; mais je sais que M. Valdéja est un autre vous-même, et que vous n'avez rien de caché pour lui ; à quoi bon du reste faire un mystère de ce qui demain ne sera que trop public?

DARCEY

Achevez, de grâce.

CLARISSE

Mon père est perdu, déshonoré ; de nombreuses faillites lui ont enlevé toutes ses ressources, et demain il est obligé

de déclarer sa honte. Il n'y survivra pas. Son existence, à lui, c'était l'honneur, la considération, et les perdre, c'est perdre la vie ; je lui disais : pourquoi ne pas en parler à votre gendre, qui est riche, qui vous estime et vous aime?

DARCEY

Eh ! oui, sans doute.

CLARISSE

« Jamais, » m'a-t-il dit ; et il m'a défendu, sous peine de toute sa colère, de m'adresser à vous.

VALDÉJA.

Et pourquoi donc t

CLARISSE

« M. Darcey, > a-t-il ajouté, « a pris ta sœur aînée sans dot aucune, et de plus il m'a déclaré qu'il te donnerait cent mille francs le jour de ton mariage. » Cette nouvelle m'a rendu le courage... je suis venue vous trouver pour vous prier de reprendre vos bienfaits, d'en disposer en faveur de mon père, (vivement.) Oui, monsieur, ne pensez plus à moi, ne pensez qu'à lui, sauvez son honneur, je ne me marierai pas, je resterai dans la maison paternelle, et en voyant le bonheur que vous y aurez ramené, je ne passerai pas un jour sans vous remercier et vous bénir.

DARCEY, la serrant contre son cœur.

Chère Clarisse 1

VALDÉJA, avec amertume.

Ne pas vous marier! quelle fohe ! Est-ce que c'est possible?...

CLARISSE, étonnée.

Et pourquoi, monsieur ?

VALDÉJA, de même.

Quelle somme faut-il à votre père?

CLARISSE

Cent mille écus, aujourd'hui même.

DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME 213

VALDÉJA, brusquement.

Vous voyez bien que votre dot ne suffirait pas... (ADarcey.) C'est moi, moi ton meilleur ami, qui compléterai la somme.

CLARISSE, avec angoisse.

0 mon Dieu!... recevoir de lui !... jamais ! Et cependant mon pauvre père...

DARCEY

Enfant que vous êtes, est-ce que cela se peut? Est-ce que je laisserais payer à un étranger les dettes de ma famille ?

VALDÉJA, avec amertume.

A un étranger !...

Pour elle, du moins.

VALDÉJA, froidement.

Oui, tu as raison... un étranger... pas autre chose.

DARCEY, à Clarisse.

C'est moi que cela regarde ! Rassurez-vous, Clarisse ; l'amitié qui m'unit à votre père... Tout s'arrangera.

CLARISSE, lui sautant au cou et l'embrassant.

Ah I quelle bonté ! quelle générosité !

DARCEY

Il faut, avant tout, consoler M. Évrard, lui rendre le calme ; et je suis content maintenant que ma femme soit allée le voir,

CLARISSE

Ah ! Adèle est près de lui ? Tant mieux !

DARCEY

Vous le savez bien, puisque vous lui avez écrit hier de venir.

CLARISSE

Non vraiment, je ne lui ai pas écrit, et j'aurais dû le faire.

DARCEY

Comment ! votre père malade et souffrant ne l'attendait pas ce matin?

CLARISSE

Non, monsieur.

DARCEY, à port.

Et cet empressement à sortir... de si bonne heure... seule...

en voiture de place ! (Se rapprochant de Valdéja et à demi-voix.)

Que dis-tu de cela?

VALDÉJA, de même et froidement.

Rien! Pourrais-tu soupçonner?...

DARCEY

N'importe... je saurai...

CLARISSE, s'approchant de Darcey.

Eh ! mais, qu'avez-vous donc?

DARCEY

Rien, rien... Venez, je vais passer chez mon banquier, et vous porterez vous-même à votre père la somme dont il a besoin. C'est à vous, Clarisse, qu'il devra sa joie et son honneur... Venez, venez avec moi.

(il sort avec Clarisse.)

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