‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 91 sur 199 · ADÈLE, RODOLPHE · texte numérisé non relu

ADÈLE, RODOLPHE

ADÈLE, assise, à Rodolphe qui entre.

C'est aimable, arriver si tard !... moi qui risque tout pour vous voir.

RODOLPHE

Des risques!... chez madame de Laferrier... il n'y en a aucun... et puis, nos entrevues sont si rares, surtout depuis quelque temps.

ADÈLE

Et c'est pour cela que vous arrivez le dernier ?

RODOLPHE

Pardon, chère Adèle, j'étais au bois de Boulogne, et mes chevaux n'ont pas mis vingt minutes pour me conduire ici... Je crains même qu'Elisabeth ne s'en trouve pas très-bien ; j'en serais désolé.

Qu'est-ce que c'est qu'Elisabeth?

RODOLPHE

Ma jument anglaise, que j'ai achetée hier quatre mille francs chez Grémieux.

ADÈLE

Il s'agit bien de cela! il s'agit de moi, monsieur, que vous avez presque fait attendre.

Scribe. — Œuvres complètes. Ire Série. — 2"ie Vol. — ^3

RODOLPHE

J'ai failli attendre !... c'est parler comme Louis XIV, et je trouve en effet entre vous et le grand roi beaucoup de ressemblance : la même fierté, le même absolutisme, et surtout la même ardeur de conquêtes.

ADÈLE

Moi, monsieur?...

RODOLPHE

Hier encore, aux Italiens... lord Kinsdale et M. d'Alzonne, qui ont passé toute la soirée dans votre loge, et dont les hommages étaient assez évidents... Le plaisant, c'est que vous vouliez que chacun des deux se crût le préféré, et vous aviez un mal à tenir l'équilibre entre les deux puissances!...

ADÈLE

Ainsi, monsieur me fait l'honneur de m'observer, de m'épier?

RODOLPHE, nonchalamment.

Par hasard... j'étais là dans une baignoire.

ADÈLE, vivement.

Et avec qui?

RODOLPHE

Eh ! mais, seul apparemment...

Les amants malheureux cherchent la solitude. Et je vous dirai, Adèle, pour parler sérieusement, que je ne suis pas content de vous.

ADÈLE

Qu^l est ce ton et de quel droit ?

RODOLPHE

Du droit que vous avez bien voulu me donner.

ADÈLE

Vous n'en avez aucun.

RODOLPHE

Si vraiment, et il faut bien nous entendre... Je vois depuis

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quelque temps à votre froideur, à vos reproches, que cet amour que j'ai cru éternel aura bien de la peine... (Adèle fait un geste.) Je ne vous accuse pas... je n'accuse que moi dont la constance est inamovible, ce qui a amené pour vous l'uniformité, l'ennui, la satiété... C'est un malheur, je m'y résigne, et il faut bien s'habituer à l'abandon et au désespoir ; mais ce à quoi je ne m'habituerai jamais, c'est au ridicule, et il n'y a rien de ridicule comme un amant délaissé ; ça l'est bien plus qu'un mari.

Monsieur !...

RODOLPHE

Oui, madame, un mari c'est son état, il ne peut pas le changer, c'est une fatalité à subir ; mais pour l'autre, c'est un affront gratuit auquel il n'était pas obligé par la loi... et si je suis délaissé par vous pour M. d'Alzonne, je lui brûle la cervelle.

ADÈLE

Quelle horreur !

RODOLPHE

Par peur du ridicule, voilà tout : parce que, quand le pistolet a porté juste, on ne rit plus au café Tortoni.

ADÈLE

A merveille, monsieur, et je vois clairement que c'est vous qui désirez cette rupture.

RODOLPHE, vivement.

Non, ma parole d'honneur ! jamais, Adèle, vous ne m'avez paru plus johe, plus séduisante ; il n'est question que de vous dans le monde ; on vous cite, on vous recherche, on vous adore... Plus que jamais je tiens à vous.

ADÈLE

Par amour-propre... c'est très-flatteur; mais moi, monsieur, je tiens à être aimée autrement... Un mouvement de

vanité et de coquetterie m'avait seul portée à recevoir vos hommages; j'avais eu tort... très-grand tort...

RODOLPHE, souriant.

Ce tort-là, je vous le pardonne.

ADÈLE, froidement.

Vous êtes bien généreux!... moi, monsieur, je ne me le pardonnerai jamais ; mais je puis du moins le réparer, j'en cherchais les moyens et ne les trouvais pas... C'est vous qui avez eu la bonté de me les offrir, et je vous prie d'en recevoir tous mes remercîments.

RODOLPHE

Que voulez-vous dire?...

ADÈLE

Que vous m'avez demandé de la franchise, et que vous devez me comprendre.

RODOLPHE

Vous ne m'aimez plus? ^

ADÈLE

Je n'ai pas de compte à vous rendre. Mais vous m'avez dit, monsieur, que vous désiriez être prévenu, et maintenant vous n'avez plus rien à désirer.

RODOLPHE

C'est trop fort, et l'on n'a jamais vu...

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