SCENE VIII
VALDÉJA, AMÉLIE, rentrant par la porte à droite, et tenant le chapeau et le mouchoir d'Adèle.
AMÉLIE
Elle est partie, mettons de côté son chapeau. Ah ! sa lettre, j'allais l'oublier. (Eiie la tire de sa ceinture.) Là, dans le coiu de ce mouchoir pour qu'elle ne s'égare pas.
VALDÉJA, à part.
Cette lettre passera par mes mains.
(il salue Amélie qui lui rend une révérence.) AMÉLIE.
Mille pardons, monsieur, de vous avoir fait attendre...
VALDÉJA.
C'est moi qui suis indiscret, sans doute, mais j'arrive de Saint-Pétersbourg, et, chargé par le prince Krimikoff d'une lettre...
AMÉLIE
Pour moi?
VALDÉJA.
Non, pour M. de Laferrier, votre mari.
AMÉLIE
C'est donc une lettre d'affaires ?
VALDÉJA.
Je le présume.
AMÉLIE
Mon mari est absent en ce moment ; mais voici l'heure du dîner, et il ne peut tarder à rentrer.
VALDÉJA, à part.
Ah ! diable ! Alors dépêchons-nous. (AprAs avoir réfléchi.) Ah! bien.
AMÉLIE
Veuillez prendre la peine de vous asseoir.
VALDÉJA.
Je vous suis oblige.
(ils s'asseyent. Valdéja cherche la lettre dans son portefeuille.) AMELIE, à part, le regardant.
Celui-là, par exemple, a bien l'air moscovite (voyant
les lettres qu'il tire de son portefeuille.) Ah! mOU DicU ! qUO dC
lettres !
VALDÉJA.
Je suis chargé de les remettre ici, à Paris, commission d'autant plus difficile, que j'ai quelques noms sans adresse : M. Laffitte, banquier, tout uniment.
AMÉLIE
Tout le monde vous l'indiquera.
VALDÉJA, prenant une autre lettre.
M. Lavarenne, pas d'autre renseignement.
AMÉLIE
Je ne le connais pas.
VALDÉJA, montrant une troisième lettr*.
M. Rodolphe...
DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME âtil
AMÉLIE
M. Rodolphe !... j'en connais un... rue de Provence, no 71
VALDÉJA, à part.
10*16 tiens ! (Haut et négligemment.) Un peintre en voiture .
AMÉLIE, riant.
Non, vraiment, un propriétaire, un jeune homme qui est fort bien.
VALDÉJA.
Alors ce n'est pas cela ; mais n'importe, madame, je vous remercie de votre bonté, que je ne sais comment reconnaître...
AMÉLIE
En me donnant des nouvelles de M. Krimikoff. Dans quel état l'avez-vous laissé?
VALDÉJA.
Fort triste et fort maussade.
AMÉLIE
Changé à ce point 1 Je l'ai vu ici il y a six ans... il était charmant.
VALDÉJA.
Je sais cela ; il m'a dit que vous l'aviez trouvé charmant.
AMÉLIE
Il vous a dit?...
VALDÉJA.
Chut ! (a demi-voix.) Parce que je sais vos heures intimes avec lui, ce n'est pas une raison pour aller les publier.
AMÉLIE
Monsieur, M. Krimikoff est un fat; je nie positivement...
VALDÉJA.
A quoi bon? Parce qu'on arrive du fond de la Russie, croyez-vous qu'on soit en dehors de la civilisation ? Là-bas comme ici, la vie bien entendue n'est qu'un joyeux festin; et de quel droit M. Krimikoff se réserverait-il le privilège d'une ivresse exclusive?
AMÉLIE, souriant.
Eh ! mais, monsieur, permettez-moi de vous le dire, voilà d'affreux principes.
VALDÉJA.
Affreux à avouer, doux à mettre en pratique.
AMÉLIE
Monsieur...
VALDÉJA.
Ne le niez pas, je sais tout... car cette lettre que j'ai là... cette lettre n'est point pour votre mari, comme je vous l'ai dit : elle est pour vous, madame.
AMÉLIE
Vraiment ?
Mais à votre seul aspect, je me suis repenti de m'en être chargé. Il me semblait cruel de vous apporter de la part d'un autre... des hommages que j'étais tenté de vous rendre, et de vous voir lire devant moi tout ce que je n'osais vous dire.
AMÉLIE
y pensez-vous?
VALDÉJA.
Voici cette lettre, madame, la voici ; mais par grâce, par pitié, attendez pour l'ouvrir que je me sois éloigné, et que mon absence vous ait livrée tout entière à mon heureux rival.
AMELIE, jetant la lettre sur la table.
Un rival ! Permettez. Je ne vous cacherai pas que les brillantes qualités de M. Krimikoff m'avaient frappée. Cependant, et sans le piège qu'il m'a tendu, je serais, je l'atteste, restée toujours irréprochable.
VALDÉJA, avec chaleur.
Irréprochable, dites-vous 1 Eh ! bon Dieul de quel mot vous
DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME
servez-vous là ? Qu'est-ce que c'est qu'être vertueuse ? et par opposition, qu'est-ce que c'est qu'être coupable? (Riant.) Ah ! ah ! sur mon âme, voilà d'étroites idées, d'anciennes façons bien pauvres, et je croyais la France moins arriérée ! Vous arrêter un instant à de pareilles distinctions ! Ah ! madame ! j'avais d'abord conçu une meilleure idée de vous.
AMÉLIE, rayonnante.
Mais, monsieur...
VALDÉJA.
Quand on adopte un régime, il faut tâcher qu'il soit bon, et je ne connais qu'un enseignement respectable, c'est celui de nos passions ; la nature y est pour tout, la société pour rien... Plaisir, ivresse, délire, voilà des mots auxquels nos cœurs répondent. Vous le savez, vous qui ne pouvez, même en ce moment, contenir vos pensées qui s'exaltent, (ii lui
prend la main.) VOUS dout le pouls s'activO , dout l'œil CSt
humide, et qui riez là en silence de tous ces aphorismes de vertu...
AMÉLIE
Monsieur... monsieur
VALDEJA, serrant son débit.
A quoi bon ces vains scrupules? je vous comprends, je vous suis, je vous devance peut-être.
AMÉLIE
Parlons d'autre chose, je vous. prie.
VALDÉJA.
Voyez ! votre mémoire vous domine, vos souvenirs sont dans votre sang, vous vous rappelez tout ce que vaut dans la vie un instant d'illusion...
AMÉLIE
Laissez-mo-i 1
VALDÉJA.
Ce que peut un bras qui serre...
AMÉLIE
Laissez-moi 1
VALDÉJA.
Un souffle qui enivre...
AMÉLIE
Oh! grâce, grâce!
VALDEJA, la prenant par la toille.
Venez !
AMIilLIE, se dégageant de ses bras.
Écoutez!... c'est mon mari, voilà sa voiture qui rentre I
VALDÉJA.
Et vous quitter ainsi, sans un gage, sans un souvenir!...
(Apercevant le mouchoir qui est resté sur la table.) Ah! CC mOUChoir
qui est le vôtre...
AMÉLIE, voulant le reprendre.
Monsieur...
VALDÉJA, pressant le mouchoir sur son cœur.
Là, là, sur mon cœur. Il y restera comme votre image.
AMÉLIE
Monsieur, rendez-moi mon mouchoir.
Jamais ! Adieu, adieu, madame !
(il sort.)
AMÉLIE, le poursuivant.
Monsieur, mon mouchoir!