‹ Œuvres complètes: comédies, vaudevillesChapitre 123 sur 165 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

EMMELINE, DERVIÈRE.

Mais entin, réponds-moi : qu'est-ce que tu as? qu'est-ce qui te fâche? pourquoi depuis hier es-tu de mauvaise humeur?

EMMELINE

Je n'en sais rien, mon papa; tout me déplaît, tout me contrarie.

DERVIÈRE.

C'est donc pour la première fois de ta vie ; car tout le monde ici fait tes volontés, à commencer par moi.

EMMELINE

Combien vous êtes bon! combien vous m'aimez!

DERVIÈRE.

Que trop! Mais quand on est veuf, qu'on est, comme moi, un des premiers maîtres de forges de la Franche-Comté, avec cinquante mille livres de rente, et une fille unique, qu'est-ce que tu veux qu'on fasse de sa fortune ? Songe donc que, dans le monde, je n'ai que toi à aimer.

AIR de Lantara. *

Mon seul vœu, ma plus chère envie Est de pouvoir t'établir près de moi.

Cet or, fruit de mon industrie, C'est pour mon gendre, ou plutôt c'est pour toi, Je veux, auprès d'un époux qui t'adore. Doubler mes biens en vous les prodiguant :

Un père s'enrichit encore

De ce qu'il donae à son enfant.

Et voilà plus de vingt partis que je le propose; mais aujourd'hui, par exemple, je n'entends pas raillerie, et tu auras la bonté de bien recevoir celui que nous attendons.

EMMELINE

Quoi ! ce M. de Rinville, dont vous me parUez hier? Eh bien ! mon papa, si vous voulez que je vous dise la vérité, c'est là l'unique cause de mon chagrin et de ma mauvaise humeur; et je ne vois pas pourquoi vous me proposez celuilà plutôt qu'un autre.

DERVIÈRE.

Puisque tu n'en veux pas, d'autre !

EMMELINE

Ce n'est pas une raison.

DERVIÈRE.

Si, mademoiselle, c'en est une; et si vous en voulez de meilleures, en voici : Il y a trente ans que je vins dans ce pays; je n'avais rien; j'étais sans amis, sans ressources; M. de Rinville le père m'accueillit, me protégea, m'avança des capitaux, et fut ainsi la première cause de ma fortune.

LES PREMIÈRES AMOURS

AIR d'Aristippe,

Envers son fils mon cœur souhaite

Acquitter ce que je lui doi;

Et pour mieux lui payer ma dette,

Mon enfant, je comptais sur toi :

Oui, me disais-je, autrefois ma famille A ses trésors dut un sort fortuné; Mais aujourd'hui je lui donne ma fille ; 11 me devra plus qu'il ne m'a donné.

Du reste, ce fils que je te destine est, dit-on, un cnarmant jeune homme, un sage, un philosophe qui a voyagé pour s'instruire, et qui revient en France pour se marier. Voilà, mademoiselle, les raisons qui m'ont fait accueillir la demande de ce jeune homme. Maintenant qu'avez-vous à répondre?

EM.MELINE.

Rien. D'après ce que je viens d'apprendre, je l'épouserais avec grand plaisir, si cela se pouvait; mais je me dois à moimême de le refuser.

DERVIÈRE.

Tu te dois à toi-même... Et qu'est-ce qui t'y oblige?

EMMELINE

Des promesses sacrées, et des serments antérieurs.

DERVIÈRE.

Qu'est-ce que j'apprends là? Gomment I mademoiselle, sans ma permission !

EMMELINE

Non, mon papa! jamais sans votre permission; et si vous voulez me promettre de ne pas me gronder et de ne plus contraindre mon inclination, je m'en vais tout vous raconter.

Je vous demande, qui s'en serait douté? Une petite fille de seize ans, qui ne m'a jamais quitté, qui ne voit personne ! Allons, mademoiselle, parlez vite.

EMMELINE

Vous savez bien que j'ai été élevée ici, auprès de vous, par ma vieille tante Judith.

DERVIERE.

Ma défunte belle-sœur, une vertueuse, une excellente fille, qui n'avait qu'un seul défaut : c'était de consommer un roman par jour; les quatre volumes y passaient.

EMMELINE

C'est là-dedans qu'elle m'a appris à lire ; et j'avais alors pour fidèle société mon cousin Charles, qui était orphelin, sans fortune, et que vous aviez recueilli chez vous.

DERVIERE.

Eh bien ! après ?

EMMELINE

Eh bien ! quoiqu'il fût plus âgé que moi, nous passions nos jours ensemble, nous nous voyions à chaque instant ; nos études, nos plaisirs, étaient les mêmes; je l'appelais mon frère, il m'appelait sa petite sœur, parce que ma tante Judith nous avait lu Paul et Virginie ; c'était moi qui étais Virginie, et c'était lui qui était Paul ; et la fin de tout cela, c'est que nous nous sommes aimés éperdument, et que nous nous sommes juré une constance éternelle.

DERVIERE, à part.

Laissez donc ensemble des cousins et des cousines; mo qui y allais de confiance!... (Haut.) Eh bien! mademoiselle?

EMMELINE

Eh bien! un jour il nous a quittés, il est parti comme commis voyageur en pays étranger ; mais avant son départ il m'a dit : « Tu es riche et je n'ai rien ; on le fera proba- « blement épouser quelqu'un, parce que les pères, en gé- « néral, sont injustes et tyranniques, du moins tous ceux « que nous avons lus. » Et alors, pour le rassurer, je lui ai promis que je ne me marierais pas avant son retour ; il m'a donné un anneau que voici, je lui en ai donné un autre ;

LES PREMIÈRES AMOURS

depuis, j'ai toujours pensé à lui, mais je ne Pal plus revu.

DERVIÈRE.

Tu ne Tas plus revu ?

EMMELINE

Vous le savez bien, puisqu'il n'est jamais venu ici.

DERVIÈRE.

Et vous n'aviez jamais ensemble aucune correspondance ?

EMMELINE

Aucune, excepté les jours de lune; tous les soirs, à la même heure, j'allais la regarder, et lui aussi : c'était convenu entre nous.

DERVIÈRE, à part.

Voilà certainement une correspondance bien innocente.

AIR : Le choix que fait tout le village. {Les Deux Edmond. Lorsque brillait, sur la céleste voûte, L'astre des nuits, l'astre du sentiment, Le regardant, je me disais : Sans doute De son côté Charles en fait autant.

DERVIÈRE.

Et quoi ! c'est là le seul nœud qui vous lie? EMMELINE.

Est-il des nœuds plus forts et plus puissants? Ne doit-on pas s'aimer toute la vie, Lorsque le ciel a reçu nos serments?

DERVIÈRE.

Malgré cela, le mal n'est pas si grand que je croyais, car enfin ton cousin est parti depuis longtemps, et tu me permettras de te dire qu'un pareil amour est un enfantillage.

EMMELINE

C'est ce qui vous trompe. Vous ne savez pas, mon papa, que les premières impressions ne s'oubhent jamais; car on n'aime bien que la première fois: du moins ma tante Judith me l'a souvent répété, et je l'éprouve. Depuis le départ de

Scribe. — Œuvres complètes, IIï»e Série. — i4»>e Vol. — 17

Charles, je ne pense qu'à lui, je n*aime que lui ; et ce qui me fait refuser tous les partis que vous me proposez^ c'est d'abord la promesse que je lui ai faite ; et puis, des 'qu'un jeune homme veul me faire la cour, je me dis : Quelle différence ! ce n'est pas Charles, ce n'est pas lui !

DERVIÈRE.

Voyez-vous ce que c'est qu'une jeune tête ! voilà maintenant son imagination qui a fait de M. Charles un héros de roman.

EM ME LINE

Je ne le reverrai jamais sans votre aveu, sans votre consentement; mais jusque-là du moins ne me forcez pas à en épouser un autre. Renvoyez ce M. de Rinville.

DERVIÈRE.

Y penses-tu? le fils d'un ancien ami !... Non, mademoiselle, vous avez beau dire et beau faire; aujourd'hui, je vous le répète, je montrerai du caractère, et je ne céderai pas.

EMMELINE

Et tout à l'heure pourtant vous disiez que vous ne vouliez que mon bonheur.

AIR : Ce que j'éprouve en vous voyant. (Romagnesi.)

Je suis si bien auprès de vous, J'y vois tant de soins de me plaire, Que le souvenir de mon père Ferait du tort à mon époux!

DERVIÈRE.

Il est, dit-on, aimable et tendre, Pour son bon cœur il est cilé.

EMMELINE

Fût-il un ange de bonté, Il ne pourrait jamais me rendre Ce que pour lui j'aurais quitté.

Oui, oui, tu veux me gagner.

LES PREMIÈRES AMOURS

EMMELINE

Oh! mon Dieu! non, mais je sens bien que cela influe sur ma santé.

DERVIÈRE.

Qu'est-ce que tu me dis là?

EMMELINE

Depuis hier, j'ai la migraine ou la fièvre, je ne sais laquelle; mais ça me fait bien mal.

DERVIÈRE.

La fièvre ! il se pourrait ! et c'est moi qui en serais cause !

EMMELINE

Oui, sans doute; je suis déjà changée, je l'ai bien vu, cela va augmenter de jour en jour; et puis quand vous m'aurez perdue, vous direz : « Ma pauvre fille ! ma pauvre Emme- « line, qui était si gentille ! » mais il ne sera plus temps.

DERVIÈRE, à pari.

Dieu ! est-on malheureux d'avoir une fille unique ! impossible de montrer du caractère. (Haut.) Emmeline, je t'en supplie, ne va pas t'aviser d'être malade; j'écrirai à ce jeune homme, je vais lui écrire.

EMMELINE

Ah 1 que vous êtes aimable ! tenez, mon papa, là, tout de suite.

DERVIÈRE, se mettant à table.

J'en conviens, morbleu! c'est bien malgré moi... allons, j'écrirai; mais c'est d'une impolitesse !

EMMELINE

Mais au contraire, c'est par honnêteté ; si je le refusais après l'avoir vu, ce serait blesser son amour-propre, et il aurait droit de se plaindre de nous ; mais le renvoyer avant qu'il vienne, c'est plus honnête, et je suis sûre qu'il sera parfaitement content.

DERVIÈRE, à part.

Quel diable de raisonnement me fait-elle là? (Haut.) Apprenez, mademoiselle, qu'il n'y a qu'un moyen : c'est d'en agir franchement avec lui. Je lui écrirai donc toute la vérité ; mais ne croyez pas pour cela que je consente à votre mariage avec Charles.

EMMELINE

Aussi, mon papa, je ne vous en parle pas, je ne vous en dis rien; mais de son côté, j'en suis sûre, Charles m'est resté fidèle, il ne peut tarder à revenir de ses voyages, et alors nous verrons.

DERVIÈRE.

Qu'est-ce que nous verrons?

EMMELINE

Je veux dire que vous verrez s'il vous convient pour gendre. Mais voici votre lettre qui est finie, (prenant la sonnette.) Il faudrait l'envoyer tout de suite, tout de suite. Dieu ! que c'est bien écrit !

(Emmeline sonne.)

DERVIÈRE.

Tiens, es-tu satisfaite?

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