SCÈNE IX
Les mêmes; DERVIÈRE.
Qu'est-ce que je vois là ? Charles ! mon neveu ! sont-ce là les promesses que vous m'aviez faites !
RINVILLE, à part.
C'est vrai, j'avais oublié mon rôle de cousin.
ExMMELINE.
Ne vous fâchez pas, mon papa; ce n'était que de souvenir.
DERVIÈRE.
Oui, des souvenirs d'enfance. En voilà assez comme cela; et vous, monsieur, après la parole d'honneur que vous m'avez donnée, je n'ai plus de confiance en vous, et vous aurez la bonté de partir ce soir.
EMMELINE
Comment ! mon papa, au moment où il arrive, vous le renvoyez ?
DERVIÈRE.
Oui, mademoiselle, pour votre intérêt, et peut-être pour le sien ; car savez-vous quel était ce M. Zacharie, que monsieur mon neveu disait ne pas connaître ?
RINVILLE.
Je VOUS jure que j'ignore...
DERVIÈRE.
Ah ! vous ignorez ! je vous apprendrai donc que c'était un usurier, porteur d'une lettre de change. Cette lettre de change, acceptée par vous, je Tai payée, et la voilà.
Il se pourrait !
DERVIÈRE.
Oui, monsieur, nierez-vous votre signature?
RINVILLE.
Non, sans doute ; mais je ne serais pas fâché de la voir, (a part.) ne fût-ce que pour la connaître. (Lisant.) Charles Desroches, (a part.) Ah! l'on m'appelle Desroches; c'est bon.
DERVIÈRE.
Eh bien ! qu'avez-vous à dire ?
LES PREMIERES AMOURS
RINVILLE.
Je dis, monsieur, que c'est une lettre de change. Tout le monde peut faire des lettres de change.
DERVIÈRE.
S'il n'y en avait qu'une encore, passe ; mais M. Zacharie m'a prévenu que demain on devait en présenter cinq ou six, que je ne paierai pas.
EMMELINE
Qu'est-ce que j'apprends là? Comment î Charles ! vous êtes donc mauvais sujet?
RINVILLE, allant à Emmeline.
Cela en a Pair au premier coup d'œil ; mais je vous réponds...
Bah 1 ce n'est rien encore. M. Zacharie m'a parlé d'une affaire pire que tout cela.
RINVILLE.
Une affaire I Qu'est-ce que cela signifie?
DERVIÈRE.
Oui, monsieur; qu'est-ce que cela signifie? c'est moi qui vous le demanderai, car M. Zacharie n'a pas voulu s'exphquer. « La faute est grave, a-t-il dit, très-grave ; et c'est pour cela « que je laisse à votre neveu le soin de se justifier. » Et malgré mes efforts, il est parti sans vouloir ajouter un mot de plus.
EMMELINE
Une faute ! et une faute très-grave ! Charles, qu'est-ce que c'est?
RINVILLE.
Oh ! des choses que je ne peux pas vous dire.
DERVIÈRE.
Vous devez sentir cependant que l'aveu de vos torts peut seul vous les faire pardonner.
Oui, monsieur, avouez-les, je vous en supplie.
RIN VILLE
Franchement, je le voudrais que cela me serait impossible.
EMMELINE
N'importe, monsieur, avouez toujours. Vous hésilez! ah! mon Dieul c'est donc bien terrible!... Qu'est-ce que c'est, monsieur? qu'est-ce que c'est? répondez, et tout de suite. Autrefois vous me disiez tout, j'avais votre confiance ; mais je vois que vous êtes changé, que vous n'êtes plus le même. Ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis le jour de votre départ, et au moment où vous m'avez donné cet anneau que
j'ai toujours gardé. (Regardant la main de Rinville.) Eh bien ! Ch
bien! monsieur, on est donc le vôtre?
RINVILLE.
Le mien ? (a. part.) Peste soit des emblèmes et des sentiments!
EMMELINE
Je ne le vois pas à votre doigt, et vous ne deviez jamais le quitter!
RINVILLE, embarrassé.
Je VOUS avoue que, dans ce moment, je ne l'ai pas sur moi.
DERVIERE, à part, se frottant les mains.
A merveille ! cela va nous amener une brouille.
EMMELINE
Voilà ce que vous n'osiez pas dire; mais je le devine maintenant, vous l'avez donné à une autre.
DERVIÈRE, vivement.
C'est probable.
RINVILLE.
Vous pourriez supposer...
LES PREMIÈRES AMOURS
EMMELINE
Oui, monsieur, oui; c'est indigne! j'aurais tout pardonné, vos dettes, vos créanciers, tout ce que vous auriez pu faire ; mais ne pas avoir mon anneau ! c'est fini, tout est rompu ; je ne vous aime plus.
DERVIÈRE.
Bravo !
AIR du Charmelle.
Ensemble.
EMMELINE
Lui que je croyais sincère, Il a trompé mon espoir; Rien n'égale ma colère.
Je ne veux plus le revoir.
RINVILLE.
Que devenir, et que faire ?
Quand tout comblait mon espoir, Je me vois, dans cette affaire, Coupable sans le savoir.
DERVIÈRE.
Bravo! bravo! sa colère Comble ici tout mon espoir.
(a Emmeline.) Je suis comme toi, ma chère :
Je ne veux plus le revoir.
RINVILLE, à Derrière.
Vous êtes inexorable...
(a Emmeline.)
D'ici vous me bannissez,
Et pour un motif semblable !
DERVIÈRE.
Quoi ! cela n'est pas assez?
EMMELINE
Quand on trahit ses promesses, Quand on change toi^t à coup,
Quand on a plusieurs maîtresses...
DERVIÈRE.
On est capable de tout.
Ensemble.
EMMELINE
Lui que je croyais sincère, etc.
Que devenir, et que faire? etc.
Bravo ! bravo ! sa colère, etc.