‹ Œuvres complètes: comédies, vaudevillesChapitre 135 sur 165 · SCÈNE XIL RINVILLE, CHARLES · texte numérisé non relu

SCÈNE XIL RINVILLE, CHARLES

CHARLES, à la cantonade.

Je VOUS remercie, monsieur, vous êtes bien honnête, je ne suis pas taché de me reposer, parce qu'il n'y a rien de fatigant comme les pataches, surtout quand on les prend à jeun.

ÎIINVILLE.

Voilà un jeune cadet qui a une tournure assez originale.

CHARLES

Il paraît que M. Dervière n'y est pas?

RINVILLE.

Non, monsieur.

Ni sa fille non plus?

RINVILLE.

Non, monsieur.

CHARLES

Tant mieux.

RINVILLE.

Et pourquoi?

CHARLES

Je dis tant mieux, parce que j'ai à leur parler, et qu'alors

LES PREMIÈRES AMOURS

cela me donnera le temps de chercher ce que je veux leur dire. Monsieur est de la maison?

RINVILLE.

A peu près.

CHARLES

Vous pourriez alors me rendre un service ; c'est peut-être indiscret, mais entre jeunes gens...

RINVILLE.

Parlez, monsieur.

CHARLES

N'estai pas venu ici un nommé Zacharie, un capitaliste allemand ?

RINVILLE.

Un usurier ! il sort d'ici.

CHARLES

Voilà ce que je craignais; je ne sais pas comment il aura su l'adresse de mon oncle.

RINVILLE.

0 ciel ! est-ce que vous seriez M. Charles? Charles Desroches?

CHARLES

Lui-même, qui, après huit ans de courses et d'erreurs, revient incognito, comme Fenfant prodigue, dans la maison paternelle de son oncle. J'espérais arriver ici avant qu'on se doutât de rien ; c'est pourquoi j'ai pris la patache, la poste de la petite propriété ; je ne me suis pas même arrêté pour déjeuner en route, et cependant ce maudit Zacharie m'a encore devancé, et je suis sûr qu'il a prévenu contre moi Tesprit de toute ma famille.

RINVILLE.

Nullement, il a seulement présenté une lettre de change, que votre oncle a acquittée^ et que voici.

. (il lui donne la lettre de change.)

Il se pourrait ! le bon oncle ! oh! oui ! liens sacrés de la nature et du sang! voilà justement ce que je me disais en route : on a des parents ou on n'en a pas ; (Montrant la lettre de change.) c'est bien une lettre de change; mais les autres, ses sœurs, car la famille est nombreuse...

RINVILLE.

M. Dervière ne veut pas les payer; il en a assez comme cela.

CHARLES

Déjà! Et qu'est-ce que mon oncle a dit de l'autre affaire, de la grande? Il a dû être furieux?

RINVILLE.

Quoi donc?

CHARLES-

Ce que j'ai fait à Besançon l'autre mois. Est-ce que vous ne savez pas?

RIN VILLE

Non, sans doute, ni votre oncle non plus.

CHARLES

Vraiment! Alors n'en dites rien; nous pouvons nous en tirer, parce que pour l'adresse et la persuasion, je suis là : j'ai de l'esprit naturel et de la lecture ; j'ai été élevé par ma vieille tante Judith, qui m'a appris la Httérature dans les romans et dans les comédies. Il y a cinq ou six manières d'attendrir les oncles^ et de les forcer à pardonner, pourvu qu'ils ne vous connaissent pas ; par exemple, il ne faut pas être connu ; c'est de rigueur ; et je ne sais comment me déguiser aux yeux de mon oncle.

RINVILLE.

Youlez-vous un moyen ?

Je ne demande pas mieux.

LES PREMIÈRES AMOURS

RINVILLE.

On attend aujourd'hui un prétendu, M. de Rinville, propriétaire des environs. Je sais, de bonne part, qu'il ne viendra pas et qu'il n'est pas connu de votre famille.

CHARLES

Attendez ! une idée ! je vais passer pour lui.

RINVILLE.

C'est ce que j'allais vous dire.

CHARLES

Par exemple, la farce sera bonne, ça en fera une de plus; mais j'en ai déjà tant fait! sans compter celles qu'on m'a fait faire. Mais oserai- je vous demander, monsieur, à qui je suis redevable?...

RINVILLE.

Je suis neveu de votre oncle.

CHARLES

Vous êtes mon cousin?... Ah! c'est du côté de mon oncle Laverdure?

RINVILLE.

Précisément ! mais service pour service. Quand vous allez être M. de Rinville, je vous prie de ne pas parler de moi à mon oncle ; car nous sommes brouillés, et il vient de me renvoyer de chez lui.

CHARLES.'

Vraiment! Vous avez donc fait aussi des farces?

RINVILLE.

Les mêmes que vous.

CHARLES

Oh! diable! Alors c'est fameux! Il paraît que c'est dans le sang. Touchez là, cousin, et promettons-nous alliance mutuelle.

RINVILLE^ lui prenant la main.

Qu'est-ce que vous avez donc là ? et quelle est cette bague ?

CHARLES

C'est d'autrefois, dans le temps où j'étais simple et innocent; c'est un cadeau de ma cousine, un souvenir d'enfance ; et je suis sûr qu'elle a conservé le pareil.

RINVILLE, le retirant de son doigt.

Gardez-vous alors de le porter si vous ne voulez pas qu'elle vous reconnaisse.

C'est ma foi vrai, je n'y pensais pas.

RINVILLE.

Pour plus de sûreté, je le garde aujourd'hui.

CHARLES

Tant que vous voudrez, mon cousin.

RINVILLE.

Silence! c'est notre famille, et je ne veux pas qu'on me voie. N'oubliez pas qu'on attendait M. de Rinville, le prétendu ; ainsi laissez-les faire, et ne dites rien.

CHARLES

A la bonne heure ; c'est plus commode pour les frais d'imagination.

(Rinville sort par la porte à droite.)

Page 1