M. DE RAMSAY, LOLOTTE
LOLOTTE
Comment ! colonel, on se croit seule à se promener dans le parc, et l'on vous rencontre ainsi ?
RAMSAY
Gomme propriétaire des environs, je venais faire à M. VermonL, votre oncle, une visite de voisinage.
LOLOTTE
Je vais l'avertir; car mon oncle et ces dames sont à déjeuner.
RAMSAY
Non, ne vous donnez pas cette peine. De toutes ces dames, mademoiselle Lolo.tte, il n'y en a pas une dont la société me paraisse plus agréable que la vôtre.
LOLOTTE
Vraiment ! (a part.) Je devine ; il a quelque chose à me demander.
RAMSAY
Est-il vrai, comme on me l'a assuré, que madame de Li- • meuil, votre cousine, soit venue aussi passer quelques jours dans ce château ?
Oui, monsieur.
RAMSAY
On dit qu'elle est souffrante ?
LOLOTTE
Oui, monsieur, des nerfs, de la poitrine, du moins à ce que dit M. le docteur.
RAMSAY
0 ciel ! et elle ne reçoit pas?
LOLOTTE
Non, monsieur.
RAMSAY
J'en suis désolé pour elle et pour moi ; car je donne ce soir un bal où je comptais inviter ces dames. C'est pour cela que je venais.
LOLOTTE, le regardant malignement.
Non, colonel, ce n'est pas pour cela.
RAMSAY
Que voulez-vous dire? Achevez, je vous prie.
LOLOTTE
Monsieur le colonel, êtes-vous content de Léon, mon cousin, qui est dans votre régiment?
RAMSAY
Le petit Léon de Verneuil ?
Oui, monsieur... sous-heutenant de carabiniers, premier
LE MÉDECIN DE DAMES
escadron, deuxième compagnie ; un joli garçon, n'est-il pas vrai?
RAMSAY
Un enfant, un étourdi, mais excellent officier.
LOLOTTE
AIR : Ah ! si madame me voyait. (Romagnési. En êtes-vous bien satisfait ?
Ah! dites-moi tout sans mystère.
RAMSAY
Oui, c'est un brave militaire :
Le dernier rapport le disait. {Bis.)
LOLOTTE
A-t-il toujours le même zèle?
RAMSAY
Oui... le rapport le disait bien.
LOLOTTE
Est-il toujours tendre et fidèle?
RAMSAY
Ah ! le rapport n'en disait rien.
Qui est-ce qui les fait donc, les rapports?
RAMSAY
N'importe. Mais Léon aura de l'avancement à la première promotion.
LOLOTTE
Il serait possible ! Voilà tout ce que je voulais savoir; et maintenant, colonel, comme je n'ai que ma parole, je vous dirai un grand secret que moi seule ai découvert.
RAMSAY
Parlez vite.
LOLOTTE
C'est qu'il y a quelqu'un ici qui adore en secret madame de Limeuil, ma cousine.
RÂMSAY.
Ce serait vrai ! et qui donc ?
LOLOTTE
Un jeune et beau militaire, le colonel de mon cousin Léon.
RAMSAY
Ociel!
Oui, monsieur, vous-même ! personne ne s'en doutait, excepté moi, parce que, dans la société, on se méfie des pères ou des maris, jamais des petites filles; et ce sont elles qui savent tout ; aussi ai-je vu tout de suite que vous aimiez ma cousine.
RAMSAY
Silence!... Eh bien ! oui, je donnerais pour elle ma vie et ma fortune. Ce procès que j'avais contre elle, je l'ai perdu exprès pour l'enrichir* il est vrai que j'ai été bien secondé par mon avocat, qui m'a servi sans le savoir. Enfin, je fais tout au monde pour plaire à madame de Limeuil, et parfois j'ai cru avoir réussi ; mais depuis quelques jours elle est triste, rêveuse, mélancohque ; et tout en m'accueillant mieux que jamais, elle me prie de ne plus la voir ; qu'est-ce que cela signifie ?
LOLOTTE
Je crois m'en douter : il y a contre vous dans la maison quelqu'un qui a un grand crédit, un M. Roselyn, jeune docteur, plein de grâce et d'élégance, qui a de belles dents, le ton patelin, le sourire romantique, en un mot, le Dorât de la Faculté ; car il a toujours dans sa poche le Journal des Modes, et fait ses ordonnances en madrigaux.
AIR : Vos maris en Palestine. {Le Comte Dry.)
Sur papier rose ou de Chine, Il met ses ordres du jour, Et parle de médecine Gomme l'on parle d'amour. (Bis.)
LE MÉDECIN DE DAMES
Plus fin que ses camarades, Jamais il ne risque rien ; (Bis.) Car il ne prend de malades Qu'autant qu'ils se portent bien.
RAMSAY
Vous voulez plaisanter.
LOLOTTE
Eh! mon Dieu, non. Excepté ma pauvre cousine de Limeuil qui y va de franc jeu, en conscience, toutes les dames que je vois ici ne sont malades que pour leur plaisir. Nous avons madame Raymond, la femme d'un receveur, qui a voulu nourrir pour faire ses volontés, parce qu'on ne contrarie jamais une femme qui nourrit ; nous avons madame de Gernay, la femme d'un négociant, qui prétend ne pouvoir marcher, pour que son mari lui donne une voiture ; l'une consulte le docteur sur M. Oscar, son petit garçon; l'autre sur les moyens de bonifier son teint ; et ma tante Vermont, la maîtresse de la maison, sur les moyens de maigrir. Vous jugez alors quel ascendant il a pris sur toutes ces dames.
RAMSAY
Et qui vous a fait croire qu'il me nuise auprès de madame de Limeuil?
LOLOTTE
Je ne sais ; peut-être vos intérêts gênent-ils les siens ; car il se mêle de tout, des querelles, des raccommodements, de la vaccine, des baptêmes et des mariages : c'est lui qui s'oppose au mien.
RAMSAY
Vraiment !
LOLOTTE
C'est une indignité ! il dit que je ne suis pas en âge de me marier; Léon dit que si, et je croirais plutôt Léon. Enfin, monsieur, c'est le docteur qui est l'ennemi commun ; il faut donc ou le mettre de notre parti, ou le perdre.
RAMSAY
A merveille !
LOLOTTE
Le moment est favorable ; car ces dames sont pour quelques jours dans ce château à six lieues de Paris, chez mon ' oncle Vermont, le banquier, qui ne pense qu'aux effets publics, et qui n'est jamais malade, lui, tant que le tiers consolidé se porte bien. Le docteur ne peut quitter sa clientèle ; et pendant son absence, en nous entendant tous les deux, nous pourrions peut-être... Mais silence! je crois qu'on sort de table,
RAMSAY
Dieu ! que de monde ! je m'en vais : je ne veux pas que cela me compte pour une visite ; je vous prie seulement de vouloir bien remettre à madame de Limeuil cet album qu'elle m'avait prêté pour y tracer quelques dessins.
LOLOTTE.'
Un album !
RAMSAY
Je viendrai tantôt savoir ce qu'elle en pense. Adieu, mademoiselle; adieu, mon aimable alliée. Je vous confie mes intérêts ; et moi, de mon côté, je penserai à Léon, je vous le promets,
(n sort.)