‹ Œuvres complètes: comédies, vaudevillesChapitre 160 sur 165 · SCÈNE XVI · texte numérisé non relu

SCÈNE XVI

M^^ DE LIMEUIL, ROSELYN.

ROSELYN.

Pour vous, madame, je vois que vous êtes déjà habillée.

M'^® DE LIMEUIL

Oui ; j'avais déjà la permission du docteur.

ROSELYN.

J'espère que cela vous distraira ; voilà pourquoi je vous l'ai accordée sans peine.

M^"^ DE LIMEUIL

Au contraire, vous ne vouliez pas.

ROSELYN.

D'abord; mais depuis j'ai réfléchi, car je ne passe pas un instant sans étudier votre situation , sans m'occuper de vous... de votre état.

M"'^ DE LIMEUIL

0 ciel! vous êtes inquiet? vous craignez pour moi?

ROSELYN.

Non, madame, nullement.

j)g LIMEUIL.

Vous voulez me le cacher; mais vous avez des doutes.

ROSELYN.

Franchement, si j'en ai, ce n'est que sur moi-même ; car, dans ce moment-ci, plus je compare, plus je calcule, et moins je puis me rendre compte. Je croyais d'abord que la langueur, la tristesse où vous étiez, provenait d'un peu de faiblesse de poitrine, et je vous traitais en conséquence; mais cependant la fièvre a disparu; la toux s'est dissipée, vous ne souffrez nulle part.

^rùe j)g LIMEUIL.

Non, docteur.

ROSELYN.

C'est fort étonnant, c'est même fort inquiétant, et il faut qu'il y ait quelque cause...

iy[me LlMEUiL.

Ah ! mon Dieu !

Est-ce que par hasard?... mais ce n'est pas possible, car vous me l'auriez dit, est-ce que nous aurions quelque chagrin, quelque peine secrète?

M"'^ DE LIMEUIL

Quoi! docteur, vous croyez que cela pourrait influer?...

ROSELYN.

Mais sans doute, madame ; toutes les maladies physiques ont leur source dans quelque affection morale. Nous avons dans ce moment-ci des fièvres d'agiotage, des fièvres d'ambition rentrée; des fièvres d'amour, celles-là sont plus rares, surtout dans les hautes classes ; mais enfin elles existent.

M""^ DE LIMEUIL

Ah! mon Dieuî si j'avais su, si j'avais osé plutôt I

LE MÉDECIN DE DAMES

ROSELYN.

Est-ce que j'aurais deviné ?

M^^ DE LIMEUIL

Oui, docteur, je dois rendre justice à vos talents, à votre pénétration : j'éprouve depuis quelque temps un très-grand chagrin.

ROSELYN.

Vraiment !

M'^'^ DE LIMEUIL, baissant les yeux.

J'aime quelqu'un.

ROSELYN, à part, avec joie.

11 est donc vrai. (Haut.) Voyez- vous, madame, ce que c'est que de ne pas tout dire à son médecin. Comment voulezvous, après cela, que l'on puisse deviner, que l'on puisse se conduire? Cela ne prouve rien contre la science; mais dans l'ignorance où j'étais, je pouvais vous ordonner des choses contraires, et c'est précisément ce qui est arrivé.

M^^ DE LIMEUIL

Quoi! ce que vous m'aviez prescrit?...

ROSELYN.

Mais oui, madame, et maintenant cela devient bien différent; si la souffrance que vous éprouvez depuis quelque temps n'a d'autre cause qu'une affection de l'âme , qu'un chagrin de cœur , si toutefois vous ne me trompez pas encore?...

M"^^ DE LIMEUIL

Oh! non, docteur, cela ne m'arrivera plus.

ROSELYN.

Eh bien I madame, il y aurait beaucoup plus de danger à rester dans la situation oii vous êtes; vous ne savez donc pas quelles sont les conséquences d'une inclination contrariée?

M'"® DE LIMEUIL

0 ciel !

ROSELYN.

AIR : Restez, restez, troupe jolie. {Les Gardes-Marine.)

Pardon, mais mon état l'ordonne, Je dois vous parler sans détour, J'ai vu mainte et mainte personne, En pareil cas, mourir d'amour.

M™® DE LIMEUIL

Que dites-vous ? mourir d'amour !

ROSELYN.

Or, vous, si jeune et si jolie, Jugez quels funestes destins De mourir d'une maladie Dont il est tant de médecins !

M^^ DE LIMEUIL, avec joie.

Ainsi donc, vous me conseillez, la, bien francliement, de me remarier ?

ROSELYN.

Oui, sans doute.

M^^ DE LIMEUIL, à part.

Pauvre colonel! (Après un geste de bonheur.) Quaut à la personne, que jusqu'ici je n'ai pas osé vous nommer...

ROSELYN.

Je ne pouvais ni ne devais la connaître; son nom, quel qu'il soit, ne doit influer en rien sur mes décisions; car votre état avant tout; eh bien! madame?

M""® DE LIMEUIL

Ah! mon Dieu! quand j'y pense.

Qu'avez-vous donc?

M""® DE LIMEUIL

Que devenir, et comment faire à présent? tout à l'heure encore, j'ai déclaré à ma tante et à toutes ces dames que je chérissais ma liberté, et que, de moi-même et par goût, je resterais toujours veuve.

LE MÉDECIN DE DAMES

ROSELYN.

Ne peut- on point changer d'idée ?

M'''^ DE LIMEUIL

Oui, monsieur, mais pas d'une heure à l'autre.

ROSELYN.

N'est-ce que cela? ce ne sera pas vous, ce sera moi qui l'aurai ordonné, et alors il n'y aura plus rien à dire.

M"^e DE LIMEUIL.

Quoi ! vraiment, vous seriez assez bon, assez aimable pour me donner une consultation?

ROSELYN, montrant la porte à droite.

Je vais l'écrire là, dans le cabinet de votre oncle, et je vous l'apporte à l'instant.

M"'^ DE LIMEUIL

Croyez, docteur, que ma reconnaissance...

ROSELYN.

Je suis assez payé si je peux vous rendre la santé et le bonheur. Adieu, adieu.

(il entre dans le cabinet à droite.)

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