‹ Œuvres complètes: comédies, vaudevillesChapitre 6 sur 165 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

GABRIEL, DE GRÉGY.

M"^^ DE CRÉCY, à part.

Quel ennui qu'un contrat de mariage I être obligée de recevoir tout ce monde ! sans compter qu'ils arrivent tous avec la même phrase de félicitations ; et pour peu qu'on tienne à varier ses réponses, c'est un travail... (Apercevant

Gabriel qui s'avance.) EuCOrC UU de UOS COnvivOs!... (Elle lui fait la révérence, et lève les yeux sur lui.) Ah mOU DicU ! en Croirai-

je mes yeux? voilà des traits...

GABRIEL

Quoi! Mathilde, vous ne les avez point oubliés?

M"^®DE CRÉCÏ'.

Monsieur de Révannes !...

GABRIEL

Oui, madame, celui dont vous eûtes les premières amours; celui qui n'a jamais cessé de vous aimer, qui après dix ans d'exil et de malheur se présente en tremblant devant vous pour demander sa grâce.

M'^® DE CRÉCY

0 ciel ! que faites-vous ? ignorez-vous donc ce qui s'est passé en votre absence?

LA QUARANTAINE

GABRIEL

J'arrive à l'instant même ; mais j'ai appris à Paris que depuis cinq ans vous étiez veuve, vous étiez libre, et j'accours. Je ne vous parle pas de la fortune que j'ai acquise...

M^e cRÉCY.

Monsieur...

Je sais que ce n'est pas cela qui vous déciderait ; aussi je n'implore que votre générosité. Accordez-moi votre main, et je croirai l'avoir achetée trop peu encore par tous les maux que j'ai soufferts.

M^^ DE CRÉCY

Mon ami, écoutez-moi ; je voudrais en vain vous cacher l'émotion que m'a causée votre vue, je croyais vous avoir perdu pour jamais, et l'on ne retrouve pas sans plaisir l'ancien ami de son enfance. Vous fûtes le premier que j'aimai, j'en conviens, (a demi-voix et avec émotion.) Je VOUS dirai même plus, je n'ai jamais aimé que vous.

GABRIEL

Il se pourrait !

Mme CRÉCY.

Oui, et cependant je crois encore que si je vous avais épousé, j'aurais eu tort ; j'aurais été fort malheureuse. Oui, mon ami, l'amour ne suffit pas en ménage ; et votre caractère bouillant et emporté, ce premier mouvement auquel vous ne pouviez résister...

GABRIEL

Vous avez raison, tel j'étais à dix-huit ans, quand je vous ai quittée ; et ce que vous ne croirez jamais, c'est l'état même que j'ai pris, qui, plus encore que les années, a changé mon caractère. Oui, madame, l'aspect des combats et des naufrages, toutes ces scènes d'horreur dont se compose la vie d'un marin usent la fougue de ses passions, et ne lui laissent plus d'énergie que contre le danger. L'habi-

— V AU DJ^i VILLES

tude d'exposer sa vie la lui rend indifférente ; le besoin de s'aider, de se secourir mutuellement, le rend humain et charitable. Aussi, madame, malgré leurs dehors brusques et farouches, presque tous les marins, au fond du cœur, sont la bonté et la douceur même. En vous parlant ainsi, je vous suis suspect sans doute. Pour me rendre digne de vous, j'ai trop d'intérêt à me faire meilleur que je ne suis ; mais daignez vous en convaincre par vous-même, daignez m'éprouver : quoi qu'il coûte à mon impatience, qu'importent quelques jours de plus, quand depuis dix ans on attend le bonheur I

M^^ DE CRÉCY

Eh bien! s'il est vrai... si vous avez conservé pour moi quelque amitié, je vais la mettre à une épreuve cruelle ; il faut nous séparer encore.

GABRIEL

Et pourquoi?

M^^ DE CRÉCY

Parce que votre présence en ces lieux blesserait toutes les convenances.

GABRIEL

Que dites-vous ?

jViiûe CRÉCY.

VOUS dois ma confiance tout entière... Restée veuve et avec un fils, j'ai dû tout sacrifier à son avenir; j'ai dû penser non à ma fortune, mais à la sienne; un procès menaçait de la lui enlever, en me remariant, je pouvais la lui conserver.

GABRIEL

Eh bien! madame?

jyime jy^ CRÉCY.

AIR : J'en guette un petit de mon âge. (les Scythes et les Amazones.) Eh bien! j*ai promis... j'étais mère!

Ce titre, hélas ! m'ordonnait d'écouter

Mes amis, ma famille entière, L'opinion, que l'on doit respecter.

GABRIEL

Qu*importe à moi ce qu'on a pu promettre ? Je brave tout.

I^P"® DE CRÉCY

Vous ! vous avez raison.

Un homme peut braver l'opinion, Une femme doit s'y soumettre.

J'ai donné ma parole; et c'est aujourd'hui, en présence de toute la ville, que devait se signer le contrat.

GABRIEL

Et vous croyez que je souffrirai...

U"^^ DE CRÉCY

Il n'est plus temps de vous y opposer... Tout est fini, je viens de signer.

GABRIEL

0 ciel! il se pourrait! Je devine maintenant, je vais trouver votre époux.

M""® DE CRÉCY

Et pourquoi? pour nous séparer encore pendant dix ans.

Dieu ! quel souvenir vous me rappelez !

M""® DE CRÉCY

Qu'il vous rende à la raison : vous avez juré de vous éloigner, j'ai votre parole, je la réclame... Si je vous suis chère, n'allez pas me compromettre, me déshonorer par un éclat inutile, que je ne vous pardonnerais jamais.

GABRIEL

• Je vous comprends; vous l'aimez?

]V|me CRÉCY, prenant sur elle-même.

Eh bien! oui, monsieur, je l'aime ; je l'aime beaucoup.

GABRIEL

Ce mot seul suffisait. Adieu, madame, adieu pour toujours,

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