‹ Œuvres completes d'Alexis de Tocqueville PubliéesChapitre 2 sur 48 · CHAP1THE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAP1THE PREMIER

AGI UTlO.N VIOLENTE ET INCERTAINE DE L'ESPRIT HEM UN Ail NOUENT OE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ÉCLATA

Ce que j’ai dil précédemment de la France doit s’entendre de tout le continent. Pendant les dix ou quinze innées qui précédèrent la révolution française, l’esprit liuniain se livrait, dans toute l’Europe, à des mouvements irréguliers, incohérents et bizarres : symptômes d’une maladie nouvelle et extraordinaire qui eût singulièrement effrayé les contemporains, s’ils avaient pu les comprendre.

L'idée de la grandeur de l’homme en général et de la toute-puissance de sa raison, de l’étendue illimitée de ses lumières, avait pénétré dans tous les esprits et les remplissait; et en même temps à celte notion superbe de l'humanité en général, se mêlait un mépris sans bornes pour le temps particulier dans lequel on vivait et pour la société dont on faisait partie.

Jamais on ne vit unis ensemble tant d’humilité et tant d’orgueil. On était tout à la fois follement fier

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pour l'humanité, singulièrement humble pour son temps et son pays.

Sur (oui le continent, l’amour instinctif et le respect pour ainsi dire involontaire (pie les hommes de tous les temps et de tous les pays portent en général aux institutions qui leur sont propres, à leurs mœurs traditionnelles, à la sagesse ou à la vertu de leurs pères, ne se rencontraient presque plus parmi les classes éclairées; partout on ne s’entretenait que de l’infirmité des institutions, de leur incohérence, de leurs ridicules, des vices des contemporains, do la corruption de la société.

On retrouve les traces de cet état des esprits dans toute la littérature de l’Allemagne. La philosophie, l’histoire, la poésie, les romans mêmes le montrent. Toutes les œuvres intellectuelles y prennent une empreinte si distincte, qu’elle marque tous les livres de l’époque d’un signe qui les ferait reconnaître entre les ouvrages de tous les temps. Tous les mémoires qui se rapportent à celte époque qui a donné naissance à tant de mémoires, toutes les correspondances qui sont déjà venues au jour, sont autant de témoins d’un état des esprits si différent du nôtre aujourd’hui, qu’il ne faut rien moins que des témoignages si nombreux et si sûrs pour l'attester.

On ne peut ouvrir Schlosser 1 sans y trouver à chaque page l’idée générale qu'un grand changement se prépare dans la condition humaine.

‘ Histoire du di.r-huitiime siècle, par F. 0. Schlosser, professeur d'histoire 5 Heidelberg.

George Forster, l’un des compagnons de Cook, à l'expédition duquel il avait été, avec son père, attaché comme naturaliste, écrit à Jncohi, en d77!l :

« Les choses ne peuvent rester comme elles sont, tous les symptômes l'annoncent dans le inonde savant, dans le monde théologique et politique. Autant mon âme a désiré jusqu'à présent la paix, autant elle désire voir arriver celte crise sur laquelle elle fonde une grande espérance... 1 * * »

« L'Europe, écrit-t-il encore en 1782, me parait sur le point d’une horrible révolution; en réalité, la masse est si corrompue qu’une saignée pourrait bien être nécessaire*. » « L'état actuel de la société, dit Jacobi, ne me présente que I aspect d'une mer morte cl stagnante : et voilà |>ourquoi je désirerais une inondation quelconque, fût-elle de barbares, pour balayer ce marais infect, et découvrir la terre vierge 5? Nous vivons au milieu de débris d'institutions et de Tonnes : chaos monstrueux qui présente partout l image de la confiance et de la mort... 4 »

Ceci était écrit dans une jolie maison de campagne par des gens riches, tenant salon littéraire ouvert, où l’on passait son temps à philosopher sans fin, à s’attendrir, à s’animer, à s’échauffer et à répandre tous les jours des torrents de larmes en imagination

Ce n’étaient point les princes, les ministres, les administrateurs, ceux en un mol qui, à différents

1 Correspondance de Georges Forster, t. I, p. 257.

1 ld., t. Il, p. 286.

’■ Voir Woldemar, roman philosophique «Je Jacobi, écrite en 1779. Malgré ses défauts, qui sont immenses, cc livre fit une très-grande impression,

parce que ses défauts étaient surtout ceux du temps. Traduction de Vaudelbonrg. 2 vol in-12. Paris, an IV, t. I, p. 154.

* ld., t. I, p. 278.

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litres, coniluisaient le détail des affaires, qui s’apercevaient qu'on marchait vers quelque grand changement. L’idce qu’on pùl gouverner autrement qu’on ne gouvernait, détruire ce qui avait duré si longtemps et le remplacer par ce qui n’existait encore que dans I esprit de quelques écrivains ; la pensée qu’on pouvait bouleverser l’ordre qu’ils avaient sous les yeux pour établir au milieu du désordre et des ruines un ordre nouveau, tout cela leur paraissait des chimères ridicules et de folles rêveries, la? possible pour eux ne s’étendait pas au delà du perfectionnement graduel de la société.

C’est l’erreur commune des gens qu’on appelle sages et pratiques, dans les temps ordinaires, déjuger, d’après les règles, les hommes dont le but est précisément de changer ou de détruire ces règles...

...Quand on est arrivé à des temps où la passion prend la conduite des affaires, c’est moins ce que croient les gens expérimentés qu'il faut considérer, que ce qui occupe l’imagination des rêveurs...

11 est curieux de voir dans les correspondances administratives de l’époque les administrateurs habiles et prévoyants dresser leurs plans, ajuster leurs mesures et régler d’avance savamment l’usage qu’ils feront de leurs pouvoirs, pour un temps, où le gouvernement qu’ils servent, la loi qu’ils appliquent, la société dans laquelle* ils vivent et eux-mêmes ne seront plus.

« Que'les scènes se passent en France, écrit Jean Muller,

le 6 août 1 789. Bénie soit l'impression quelles produisent sur les nations et sur leurs maîtres!... Je sais les excès; mais ce n’est pas trop acheter une constitution libre. Un orage qui purifie l’air ne vaut-il pas mieux qu’un empoisonnement de l’air comme la peste, alors même que çà et là il frapperait quelques tètes '? »

« Quels événements, s’écrie Fox, les plus grands qui soient jamais arrivés dans le monde ! non-seulement les plus grands mais les plus heureux *! »

Comment s’étonner si l’idée que la Révolution était un fait général et humain; cette idée qui a grandi et fortifié tant d'àmes petites et faibles, se saisit d’abord de l’esprit français, puisque les étrangers la partageaient eux-mêmes!

Il ne faut pas s’étonner non plus (pie la vue des premiers excès ait si peu ému les révolutionnaires honnêtes de France, puisque les étrangers qui n’étaient pas animés par la lutte et aigris par des griefs personnels avaient eux-mêmes cette indulgence.

... Et qu’on ne croie pas que celte sorte d’horreur de soi-mème et de son temps, qui avait saisi d’une façon si étrange presque tous les habitants de notre continent, fût un sentiment superficiel et passager. Dix ans après, lorsque la révolution française a indigo à l’Allemagne toute sorte de transformations violentes ncconq agnées de la ruine et de la mort, alors même un de ces Allemands, dans l’âme desquels l’enthousiasme pour la France s’ôtait changé en une profonde haine,

1 Lettre de Jean Millier ait baron de Salis, «lu 6 août 1789. Œuvres complètes de J. Muller, t. XVI, p. 580.

i lettres de Fox à M. Filz-l’atrick, du 50 juillet 1 789. « llow mucli lire greatest il is that ever happened in llie world? And how arnrh tho Ke,t. » Memorinls and correspondence of Fox, t. Il, p. 301.

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faisant un retour vers le passé, s’écrie dans une effusion confidentielle :

« Ce qui était n’est plus. Quel nouvel édifice s’élèvera sur les ruines? Je ne sais. Ce que je puis dire, c’est que le plus horrible lléau serait, si de ce temps redoutable le vieux temps avec sa langueur cl ses formes usées devait renaître1.

« — Oui, reprend son interlocuteur, la vieille société doit périr*. »

Les années qui précédèrent la révolution française furent, dans presque toute l’Europe, des temps de grande prospérité matérielle. Partout les arts utiles se développèrent. Le goût des jouissances que donne le bien-être dût se répandre. L'industrie, le commerce qui se chargeaient de les satisfaire, se perfectionnaient et s’étendaient. Il semble que la vie des hommes devenant ainsi plus occupée et plus sensuelle, l’esprit humain eût dû se détourner des études abstraites qui ont la société pour objet, et se concentrer de plus en plus dans la contemplation des petites affaires journalières. C’est le contraire qui se fit voir.

Dans toute l’Europe presque autant qu’en France, on philosophait, on dogmatisait, au sein de toutes les classes éclairées.

Celles mêmes que les habitudes et les affaires rrn-

1 Vie de Per thé*, p. 177, 178.

* Stolhrrg. M., 179

DE L’OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION, 63 dent d’ordinaire les plus étrangères à ces sortes de pensées, s’y livraient avec passion dès qu’elles en avaient le loisir. Dans les villes les plus commerçantes de l’Allemagne, à Hambourg, à Lubeck, à Dantzig, des commerçants, des industriels, des marchands, après les labeurs du jour, se réunissaient pour agiter entre eux les grandes questions relatives à l'existence de l’homme, à sa condition, à son bonheur. Les femmes, au milieu des petits troubles de leur ménage, rêvaient parfois à ces grands problèmes de notre existence.

« Nous croyions alors, dit Pcrlhcs, qu’en devenant Irèséclaircs ou pouvait devenir parfaits. »

« Que le roi, disait Claudius, soit l’homme le meilleur, ou que le meilleur soit roi M »

C’est à celte époque qu’on vit naître une passion nouvelle, qui a donné naissance à un mot nouveau, le costnopvlitisme, et qui remplaça dans les âmes l’amour de la patrie...

On eût dit que chacun s’efforçait d’échapper de temps en temps au soin de ses affaires particulières, pour ne s’occuper que des grands intérêts de l’humanité.

Comme en France, les plaisirs littéraires tenaient une place immense dans les existences les mieux remplies, la publication d’un livre était un événement dans les plus petites villes comme dans les capitales. Tout était matière h curiosité; tout, sujet d’émotion. Jl semblait qu’il y eût

' Vers de Claudius, poêle allemand du dix-l unième siècle. • lier Koîni^ sei der beste Mann, sons! soi dc*r bessore Kœnig. * v

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des trésors de pssion accumulés dans les âmes, et qu’on

ne chercliail qu’une occasion de répandre.

Un voyageur qui avait fait le tour du monde était l’objet de l'attention générale. Quand Fonder vint en Allemagne, en 1774, il y lut reçu avec une sorte d'enthousiasme. Il n'y eut point de petite ville qui ne voulût le voir et le fêter. On se pressait autour de lui. On voulait apprendre de sa bouche ses aventures, mais surtout l’entendre parler des pays inconnus qu’il avait visités et des nouvelles mœurs des hommes au milieu desquels il venait de vivre. Leur simplicité sauvage ne valait-elle pas mieux que toutes nos richesses et tous nos arts ; leurs instincts que nos vertus ?

« Il n’y avait pas d’honmie bien élevé, quelque fût sa condition, qui crût pouvoir passer par la ville qu habilait Forsler sans venir converser avec lui. Les princes l’attiraient à eux, la noblesse le recherchait, le bourgeois se pressait sur scs pas; pour le savant, proprement dit, sa conversation avait un intérêt qu’on ne peut comparer à rien. Four Michaëlis Heyne, Herder, elles autres hommes qui cherchaient à pénétrer les secrets de l’ancienneté et de l'histoire du genre humain, Forsler semblait ouvrir les sources du monde primitif, en faisant connaître ces populations du nouveau monde qui n’avaient été formées par aucune civilisation »

Un certain prêtre luthérien excommunié, ignorant, querelleur et ivrogne, nommé Basidow, sorte de caricature de Luther, imagine un nouveau système d’école qui

' Pi* île Perthès. publiée par sa femme, I. I, p. liO.

DE L'OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 65 doit, dit-il, changer les idées et les mœurs de ses contemporains. Il le préconise dans un langage grossier et véhément ; son but, il a soin de l’annoncer, n’est pas seulement de réformer l’Allemagne, mais le genre humain. Pour y parvenir, il suffit de suivre une méthode simple et facile, à l’aide de laquelle tous les hommes vont devenir sans peine éclairés et vertueux. Aussitôt, toute l’Allemagne s’émeut; princes, nobles, bourgeois, communes et villes viennent en aide au novateur. Les plus grands seigneurs et les plus grandes dames écrivent à Basidow pour lui demander ses conseils. Toutes les mères de famille placent ses livres dans les mains de leurs enfants. Les vieilles écoles fondées par Mélanchton sont délaissées. Le collège destiné à instruire ces réformateui-s de l’espèce humaine, fondé sous le nom de Philanthropian , jette un moment un grand éclat, puis disparaît. L’enthousiame tombe, laissant tous les esprits ébranlés et confus...

La tendance vraie de l’esprit du siècle était de rejeter tout mysticisme, pour s’en tenir en tout aux notions les plus évidentes de la raison. Cependant, dans l’agitation violente où il était, l'esprit humain, ne sachant encore à quoi s’en prendre, se jeta tout à coup dans le surnaturel.

A la veille de la révolution française, l’Europe se couvrit d’associations singulières et de sociétés secrètes, qui étaient entièrement nouvelles, ou qui, sous des noms nouveaux, ne faisaient que rajeunir des erreurs depuis longtemps oubliées. Telles étaient les doctrines de Swedenbourg, des martinistes, des francs-maçons, des illu-

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minés, des rose-croix, des gens de haute abstinence, des mesmériens, et de" tant d’autres secles qui ne sont que des variétés de celles-là.

Plusieurs de ces sectes n’avaient en vue, dans l’origine, que les intérêts particuliers de leurs membres. Mais toutes alors voulurent s’occuper de la destinée du genre humain. In plupart d’entre elles, à leur naissance, étaient purement philosophiques ou religieuses ; toutes alors se tournèrent ensemble vers la politique et s’y absorbèrent. Leurs moyens différaient, mais toutes se proposaient pour but commun de régénérer les sociétés et de réformer les gouvernements. Ce qu’il faut bien remarquer, c'est que ce malaise profond, ce trouble de l’esprit humain que je dépeins, ne se faisaient point voir parmi les classes inférieures, qui portaient cej>endant le poids des abus. Ces classes étaient encore tranquilles et muettes; ce n’était point le pauvre qui s’agitait ainsi fébrilement dans sa condition, c’était le riche ; le mouvement ne commençait qu’aux premières couches de la bourgeoisie.

De nos jours ce sont de pauvres ouvriers, des artisans obscurs, des paysans ignorants qui remplissent les sociétés secrètes ; au temps dont je parle on n’y rencontrait que des princes, des grands seigneurs, des capitalistes, des commerçants, des lettrés.

Lorsqu’en 1786 les papiers secrets des illuminés furent saisis chez leurs principaux chefs, on y trouva plusieurs écrits anarchiques, où la propriété individuelle était signalée comme la source de tous les maux, et où l’égalité abso-

Dfc L'OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 67

lue était préconisée. Dans ces mêmes archives de la secte, la liste des adeptes se rencontra; on n’y vit que les noms les plus connus de l’Allemagne, c’étaient tous des princes, des grands seigneurs, des ministres, et le fondateur de la secte des illuminés était un professeur de droit canon *. Le roi de Pologne % le prince Frédéric de Prusse5, sont rose-croix. Le nouveau roi (le successeur du grand Frédéric), dès les premiers jours de son règne, a fait appeler les principaux rosecroix et leur a confié des missions importantes *. « On prétend, dit Mounier 5 dans son livre sur ces sectes, que plusieurs grands seigneurs de France et d’Allemagne dont plusieurs mêmes étaient protestants, se firent lonsurer pour être admis dans la secte de haute observance. »

Une autre chose bien digne de remarque : on vivait dans un temps où les sciences, en devenant plus arrêtées et plus sûres, discréditaient le merveilleux; où l’inexplicable paraissait aisément le faux, et où la raison prétendait se substituer en toutes choses à l’autorité, le réel à l’imaginaire, et la libre recherche à la foi ; et cependant il n’y eut presque aucune des sectes dont je viens de parler qui ne touchât par quelque point au surnaturel ; toutes aboutissaient par quelque côté au chimérique. Parmi elles (es unes se nourrissaient d’imaginations mysti ■ ques ; d’autres croyaient avoir trouvé le secret de changer quelques-unes des lois de la nature. Dans ce moment là

1 Histoire du di.r-huilième siècle, par F. C. Schtosser.

* Forster (Georges), Correspondance.

Id., id.

* Id.

* Influence attribuée aux Jthilosojihes. aux francs-maçons et aux illuminés sur la H évolution . Tnbingrn, 1801. p. 149.

CHAMTRES INÉDITS point d’enthousiasme qui 11e pût se faire science, point de rêveur qui ne se fil écouter, point d’imposteur qui ne se fit croire; et rien ne montre mieux l’agitation troublée où était alors l’esprit humain, courant çà et là comme un homme attardé qui a perdu son chemin, et qui, au lieu d’avancer, revient tout à coup sur ses pas. Et ce n’était pas la foule du peuple qui était à la tête de ces folies; des lettrés, des savants croyaient à l’alchimie, à l’action visible du démon, à la transmutation des métaux, à l’apparition des esprits. Spectacle singulier de la croyance à toutes sortes de folies, se développant au milieu de la décadence des croyances religieuses; les hommes croyant à toutes les influences invisibles et surnaturelles, excepté à Dieu !

Ces novateurs faisaient surtout les délices des princes. Forsler mande de Cassel à son père, en 1 782 : « Il y a ici une vieille aventurière française qui fait voir des esprits au landgrave, et reçoit IüO louis d’or. II a assez de vanité pour penser que le diable pourrait bien se donner la peine de le tenter en personne1. Elle a aussi avec elle un Français qui fait sortir le diable des possédés... etc., etc. » Les grands rois avaient à leur cour les fourbes de premier ordre, Caglioslro, le comte de Saint-Germain, Mesmer ; les moindres princes s’accommodaient, faute de mieux, de petits sorciers ridicules.

Le spectacle de cette société était cependant l’un des plus grands qu’ait jamais présentés le monde, en

' Correspondance de Forsler, t. I.

DE L'OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 69 dépit des erreurs et des ridicules du temps, et jamais l’humanité ne fut plus fière d’elle-même que dans ce moment, dont on peut dire que c’est, depuis la naissance des siècles, le seul où l’homme ait presque cru à sa toute-puissance.

L’Europe toute entière ressemblait à un camp qui s’éveille aux premières lueurs du jour, se tourne d’abord tumultueusement sur lui-même et s’agite en tous sens, jusqu’à ce que le soleil, en se levant, montre enfin la route à suivre et l’éclaire.

Hélas ! que ceux qui viennent après une longue révolution ressemblent peu à ceux qui la commençent ! Alors, que de grandes espérances, que de généreuses pensées, quels trésors de passions prêts à se répandre, que de nobles illusions, quel désintéressement de soimême !

Beaucoup de contemporains ne pouvant percer jusqu’aux causes générales qui produisaient l’étrange bouleversement social dont ils étaient témoins, l’ont attribué à une conspiration des sociétés secrètes'. Comme si aucune conspiration particulière pouvait jamais rendre compte d’un mouvement aussi profond et aussi destructeur dqs institutions humaines. Ces sociétés ne furent assurément pas la cause de la Révolution; il faut les considérer comme un des signes les plus visibles de son apparition.

Il y avait d’autres signes.

» 1 C’csl la donnée du livre de l'abbé Barruel sur le jacobinisme. 4 vol.

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On aurait lort de croire que la révolution d’Amérique ne fil naître de sympathie profonde qu’en France ; son bruit retentit jusqu’aux extrémités de l’Europe ; partout elle parut un signal.

Steflens, qui, cinquante ans après, prit une part si vive au soulèvement de l’Allemagne contre la France, nous raconte dans ses mémoires que, dans sa petite enfance, la première chose qui l’émut, ce fut la cause de l’indépendance américaine :

«Je me rappelle encore vivement, dit-il, ce qui si' passa à Elscneur et sur la rade, le jour où fut conclue la paix qui assurait le triomphe de la liberté. C’était un beau jour, la rade était remplie de vaisseaux de toutes les nations. Dès la veille nous attendions avec la [dus vive impatience la naissance du jour. Tous les vaisseaux avaient pris leurs habits de fête, les mâts étaient ornés de bandcrolles, tout était couvert de drapeaux ; le temps était tranquille, il n’y avait de vent que ce qu’il fallait pour faire voltiger les flammes et dérouler les pavillons ; le canon qui retentissait, les cris de joie que poussaient les équipages rassemblés sur les ponts des vaisseaux, achevaient de faire de ce jour un jour de lète. Mon père avait invité quelques amis à sa table, on y célébra la victoire des Américains et le triomphe de la liberté des peuples ; à celte joie se mêlaient quelques pressentiments obscurs des grands événements qui allaient sortir de ce triomphe. C’était l’aurore douce et brillante d’un jour sanglant. Mon père voulait nous pénétrer du sentiment de la liberté politique. Contre l’usage habituel de sa

DE L’OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 71 maison, il nous fit venir à table ; il chercha à nous faire bien comprendre l’imporlance de l’événement dont nous étions témoins et nous fil boire avec lui et avec scs hôtes à la santé de la nouvelle république'. »

Parmi les hommes qui, de tous les coins les plus reculés de la vieille Europe, se sentaient si émus en apprenant ce que faisait un petit peuple du nouveau monde, nul ne comprenait bien la cause profonde et secrète de l’émotion qu'il éprouvait, mais tous écoulaient ce bruit lointain comme un signe; ce qu’il annonçait, on l'ignorait encore. C’était comme la voix de Jean criant du fond du désert que de nouveaux temps sont proches.

Maintenant ne cherchez pas aux faits que je viens de raconter des causes particulières ; tous n’étaient que les symptômes différents de la même maladie sociale.

Partout les anciennes institutions et les vieux pouvoirs ne s’ajustaient plus exactement à la condition nouvelle et aux nouveaux besoins des hommes. De là cet étrange malaise qui faisait paraître aux grands et aux hommes du monde eux-mêmes leur condition insupportable. De là cette idée universelle de changement qui se présentait à tous les esprits sans qu’on la cherchât, et quoique personne n'imaginât encore comment on pouvait changer. Un mouvement interne et sans moteur semblait ébranler à la fois toute la fabrique de la société, et faisait remuer dans leur assiette les idées et les habitudes de chaque homme. On sentait

1 Brcslau, 1840, vol. I, p. 78. Mémoires de Heinrich Stôffens, né, ea 1775, à Stavagner (Norvège).

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qu’on ne pouvait plus se retenir. Mais on ignorait de quel côté on allait tomber; et l’Europe entière présentait le spectacle d'une masse immense qui oscille avant de se précipiter.

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