‹ Œuvres completes d'Alexis de Tocqueville PubliéesChapitre 4 sur 48 · DE 1 7 «" A SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

DE 1 7 «" A SEPTEMBRE

Le gouvernement féodal dans les ruines duquel on habitait encore, avait été un gouvernement mêlé d’arbitraire, de violence et de grande liberté. St us ses lois, les actes avaient été souvent contraints, la parole y était habituellement indépendante et fière; les rois y exercèrent toujours le pouvoir législatif, mais jamais sans contrôle. Quand, en France, les grandes assemblées politiques cessèrent, les parlements prirent en partie leur place; et avant d’inscrire dans le code qui servait de règle à leur justice la loi nouvelle que le roi avait décrétée, ils exposaient au prince leurs objections, et lui adressaient leurs avis.

On a beaucoup recherché quelle avait pu être la première origine de cette usurpation du pouvoir législatif

‘ Variante : Comment le parlement, en croyant faire une opposition traditionnelle, faisait une révolution sans précédent.

RE (.'OUVRAGE L'ANCIEN RÉGIME LH' LA RÉVOLUTION. si par le pouvoir judiciaire. 11 ne faul pas la chercher ailleurs que dans las mœurs générales du temps, qui ne pouvaient souffrir ni même concevoir un pouvoir absolu et secret avec lequel il ne fut pas du moins permis de discuter son obéissance. L’institution n’eut rien de prémédité. Elle sortit spontanément du fond même des idées des contemporains et des habitudes des rois aussi bien que de leurs sujets.

L’édit, avant d’être exécuté, était donc apporté au parlement. Les gens du roi en exposaient les principes et les avantages, les magistrats le discutaient; tout se passait publiquement, à haute voix, avec la virilité qui caractérisait tontes les institutions du moyen ;\ge. Souvent il arrivait que le parlement envoyait à plusieurs reprises au roi des députés pour le prier de modifier ou de retirer son édit. Si le roi venait en personne, il laissait débattre avec vivacité, quelquefois avec violence, sa propre loi devant lui-même. Mais quand enfin il avait exprime sa volonté, tout rentrait dans le silence et l’obéissance; car les magistrats reconnaissaient qu’ils n’étaient que les premiers officiers du prince et ses représentants, chargés de l’éclairer et non de le contraindre.

En 1787, on ne fil que suivre fidèlement et strictement ces antiques précédents de la monarchie. On remit en mouvement cette vieille machine du gouvernement royal; mais on s’apperçut alors qu’elle obéissait à un moteur nouveau et d’une espèce inconnue, qui, au lieu de la faire marcher, allait la rompre.

Le roi, suivant la coutume, fit donc porter au parle-

mi. 6

CHAPITRES INÉDITS ment les nouveaux édits *, et le parlement, conformément à l’usage, fit parvenir aux pieds du trône ses humbles remontrances.

Le roi répondit; le parlement insista. 11 y avait des siècles (pie les choses se passaient ainsi et que la nation entendait de temps à autres au-dessus de sa tête cette sorte de colloque |>olilique entre le prince et ses magistrats. Il n’avait été interrompu que pendant le règne de Louis XIV, et pour un temps; mais ce qui était nouveau,

* Édits du 17 juin 1787 :

t" Pour la liberté du transport des grains;

2° L'établissement des assemblées provinciales :

3* Commuta lion de la corvée en argent :

4* Subvention territoriale :

b* L’impôt du timbre.

Le parlement acceptait les trois premiers et repoussait les deux autres. Quand on réfléchit à l’importance de l’édit des assemblées provinciales qui créait de nouveaux pouvoirs locaux, cl à l'immense révolution du gouvernement et de la société qu'il renfermait, on ne saurait trop s’étonner de l'accord qui se fit, & son occasion, entre les deux plus anciens pouvoirs de la monarchie, l'un pour la présenter, l'autre pour l’admettre. Rien ne saurait mieux faire comprendre jusqu'où dans ce peuple, rliei lequel tout le monde jusqu’aux femmes passait le temps à discuter sur le gouvernement, la vraie science des affaires humaines était inconnue, et comment le gouvernement, en plongeant la naliou dans cette ignorance, avait lini par s’y mettre lui-même.

Cet qdit achevait de détruire de fond en comble tout le vieux système |iolitiquc de l'Europe, renversait tout à coup ce qui restait de la monarchie féodale, cl substituait ù l'aristocratie la démocratie, la république à la royauté.

Je ne juge pas la valeur du changement ; je dis seulement qu'il s'agissait d'un renversement immédiat et radical de toutes les institutions anciennes; et que si le parlement et le roi s’engageaient ensemble aussi résolument dans cette voie, c’est qu'ils ne voyaient ni l’un ni l'autre où ils allaient. Ils se donnaient la main dans les ténèbres.

DE L’OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET U RÉVOLUTION. 83 c’était le sujet du débat et la nature des arguments.

Cette fois le parlement, avant d’enregistrer les édits, demandait, comme pièces justificatives à l’appui, tous les comptes des finances, ce que nous appellerions aujourd’hui le budget de l’filat; et comme le roi refusait avec raison de livrer ainsi le gouvernement tout entier à un corps irresponsable cl sans mandat, et de partager ainsi le pouvoir législatif avec une assemblée judiciaire, le parlement déclara que le pays seul avait le droit d’accorder de nouveaux impôts et il demanda qu’on assemblât la nalion1. C’était prendre dans ses mains le cœur même du peuple; mais pour ne le tenir qu’un moment.

Les arguments que faisaient les magistrats à l’appui de leurs demandes n’élaient pas moins nouveaux que les demandes elles-mêmes. Le roi n’était que l'administrateur et non le possesseur de la fortune publique; le représentant et le principal officier de la nation, non son maître. I,a souveraineté ne résidait que dans la nation elle-même; elle seule pouvait décider dans ses grandes affaires; ses droits ne dépendaient point de la volonté du prince; ils prenaient leur source dans la nature de l’homme; ils. étaient inaliénables et indestructibles comme elle.

« L’institution des étals généraux, est un principe fondé sur les droits de l’homme et confirmé par la raison*. »

1 IG juillet 1787 : « la nation réunie pn étals généraux a seule le droit d'octroyer au roi les subsides. » ^

* Remontrances au roi du parlement de Paris. 21 juillet 1787. (Motos prises sur les pièces officielles.)

si CHAPITRES INÉDITS

« L'intérêt commun a réuni les hommes en société; il a donné naissance aux gouvernements: il peut seul les y maintenir L’interruption des états généraux n'a pu prescrire contre la nature des choses, et contre les droits imprescriptibles de la nation *. »

« L’opinion publique est rarement susceptible d'errer. Il est rare que les hommes reçoivent une impression contraire à la vérité *. »

Le roi ayant exilé le parlement de Paris, celui-ci dans sa réclamation déclarait que la liberté d’agir et de parler était un droit inaliénable de l’homme, et ne pouvait, sans tyrannie, lui être enlevé que suivant les formes régulières d’un arrêt de justice.

Il ne faut pas croire que le parlement présentât ces principes comme des nouveautés *, il les tirait au contraire fort industriellement des origines mêmes de la monarchie. Ses arrêts sont bourrés de citations historiques, reproduites souvent du moyen âge, dans un latin barbare. Il n’y est question que de capitulations provinciales, d’ordonnances de nos rois, de lits de justice,

1 Pari, de Grenoble 5 janvier 1788. « Les actes du despotisme, dit le parlement de Besançon, n'obligent pas plus les peuples que ne ferait une contribution militaire, et ne sauraient prescrire contre les droits inaliénables de la nation (1787). »

•Remontrance du parlement de Grenoble, du 20 décembre 1787.

• Remontrance du parlement de Paris, 2i juillet 1787.

* Dans le discours prononce par M. de Sémonville, le IG juillet 1787, dans le parlement, il remonte jusqu'en 1301, pour prouver l'utilité, la nécessité cl le non-danger des états généraux. En même temps, il parle de constitution, patriotisme, droits de la nation, ministre des autels, etc-, etc. (Pièces officielles.)

DE L'OUVRAGE L'ANCIEN RÉGIME ET L\ RÉVOLUTION. 85 d'arrêts, de privilèges, de précédents qui se perdent dans les ténèbres du passé.

En même temps qu’il proclame les droits imprescriptibles de la nation , le parlement de Franche-Comté proteste contre toute atteinte qui serait portée aux privilèges particuliers de la province tels qu’ils étaient à l'époque de l’acquisition sous Louis XIV

Le parlement de Normandie invoque les états généraux qui vont inaugurer un nouvel ordre de choses, ce qui ne l’empêche pas de réclamer, en vertu de la tradition féodale, le rétablissement des états de Normandie, comme le privilège particulier de la prov ince *

C’est un spectacle étrange de voir des idées qui ne faisaient que de naître ainsi enveloppées et comme emmaillotées dans ces langes antiques.

C'était une tradition de l'ancienne monarchie que le parlement dans scs remontrances usât d'un langage vif et presque violent; une certaine exagération de paroles lui était permise. Les princes les plus absolus lui avaient laissé cette licence de langage, en raison même de son impuissance; comme on était sûr de le faire olnéir et de le resserrer étroitement dans ses limites, on lui laissait volontiers la satisfaction de parler librement. Le parlement s’était habitué d’ailleurs à faire beaucoup de bruit

* Remontrances du parlement de Francbe-Comté, après les édits de mai 1788.

* 20 décembre 1787.

CHAPITRES INEDITS

Sli

jMjur obtenir peu; ses mois dépassaient donc d’ordinaire son idée; de là était née pour les magistrals une sorte de droit.

Cette fois le parlement poussa cette vieille liberté jusqu’à une licence qui ne s’élail point encore vue; car un feu nouveau qui brûlait au fond des cœurs, enflammait son langage à son insu même.

... J’ose dire que parmi les gouvernements de nos jours, qui presque tous, cependant, reposent plus ou moins sur l’épée, il n’y en a pas un seul qui put laisser attaquer ainsi par les représentants mêmes de son autorité ses ministres et ses actes.

« Le despotisme, sire, disait le parlement de Paris, est substitué à la loi de l’État et la magistrature n’est plus que l’instrument d’un pouvoir arbitraire...

« Que Votre Majesté ne peut-elle interroger les victimes de ce pouvoir, confinées, oubliées dans ces prisons impénétrables, où régnent l'injustice et le silence; que l’intrigue, l'avidité, la jalousie du pouvoir, la soif de la vengeance, la crainte ou la haine de la justice, l’humeur, la simple convenance d’un homme y fait mettre? »

Ici, présentant en parallèle deux citoyens, l'un riche, l’autre pauvre, celui-ci opprimé par le premier, le parlement ajoutait :

« La misère est-elle donc un crime? la simple humanité n’est-elle pas un titre? un homme sans crédit, un pauvre n’est-il plus un citoyen 1 ? »

C’est surtout à propos de l’impôt et contre les agents du fisc que les corps judiciaires, même dans les temps

1 Remontrances du parlement de Paris, tt mars 1788.

[le

les plus calmes, avaient coutume de s’exprimer avec une violence singulière.

... Dès l’annonce du nouvel impôt le parlement de Paris le déclare désastreux..., à sa seule lecture on est frappé de consternation... son admission répandrait un deuil universel1... I.es peuples tourmentés par les exactions du fisc sont aux abois *. S’arroger le pouvoir de lever des tributs sans les éta's généraux, c’est déclarer hautement qu’on ne veut pas être le roi de France, mais celui des serfs s. La substance des peuples est devenue la proie de l’avidité des courtisans et de la rapacité des traitants *.

Quelque fut alors l'agitation des esprits, il serait bien difficile de comprendre ce langage des magistrats, si l’on ne se rappelait ce qui s’était dit tant de fois sur le même sujet. Comme, dans l’ancienne monarchie, la plupart des impôts étaient levés pour le compte des particuliers qui les avaient pris à ferme et par les agents de ceux-ci, on s’était habitué depuis des siècles à ne considérer dans les impôts que le prolit particulier de certains hommes, et non la fortune commune. On les traitait volontiers d'exactions odieuses. L’impôt du sel s’appelait l’infernale machine de la gabelle; on parlait de ceux qui levaient les impôts comme de voleurs publics qui s’enrichissaient de la misère de tous. Les contribuables parlaient ainsi, les tribunaux tenaient le même lan-

1 Histoire du gouvernement français, rtu 22 février 1787 au 51 décembre.

- Parlement de Normandie, 1787.

s Parlement de Toulouse, 27 août 1 787.

‘Parlement de Besançon, 1787.

CH.VPITRfcS INÉDITS

gage et le gouvernement lui-même, qui avait concédé à ces fermiers les droils qu’ils exerçaient, ne s'exprimait guère autrement. Il semblait que leur affaire ne le regardât pas, et qu’il ne songeât qu’à s’esquiver au milieu du bruit qui poursuivait ses agents.

Lors donc que le parlement de Paris s'exprimait ainsi au sujet des impôts, il ne faisait que suivre une habitude ancienne et générale. La pièce élaitla même, mais l’auditeur était changé ; et le bruit, au lieu de s’arrêter comme d’ordinaire à la limite des classes que leurs privilèges rendaient peu sensibles à l’impôt, était celte fois si éclatant et si répété,' qu’il pénétrait jusqu’au sein tk: de celles qui en souffraient le plus, et commençait à les remplir de fureur.

Si le parlement se servait d’arguments nouveaux pour établir ses anciens droits, le gouvernement n’en employait pas de moins nouveaux pour la défense de ses antiques prérogatives.

Un écrit attrilmé à la cour parut alors, dans lequel on lisait :

« Ce qui excite le parlement est une question de privilège. Us veulent conserver le droit de ne pas payer l’impôt; il ne s'agit que d’une association formidable entre la noblesse d’épée et celle de robe pour continuer, sous couleur de liberté, à assujettir et humilier le tiers état que le roi seul défend et veut relever1. »

«J’ai voulu, disait Galonné, combattre l’hydre des privilèges, des exemptions et des abus *. »

1 Pamphlet intitula ; Ht’clamalion du tiers vint au roi. Bibliothèque Impériale. Il 570.

1 Mémoire apologétique, 1787. Imprimé sans nom d'imprimeur.

...Cependant tandis qu’on discutait sur le principe même du gouvernement, le travail journalier de l’administration menaçait de s’arrêter : l’argent manquait. Le parlement avait repoussé les mesures relatives à l’impôt. Il refusait d’autoriser l’emprunt. Dans cette extrémité, le roi, voyant qu’il ne pouvait le gagner, éssaya de le contraindre. Il se rendit dans son sein, et avant d’y commander l’obéissance, moins jaloux d’exercer ses droits que de les affirmer, il lit discuter de nouveau les édits*.

Il commence par établir que sa puissance est absolue. Le pouvoir législatif réside dans ses mains, sans partage; il n’a besoin d’aucun pouvoir extraordinaire pour gouverner; les états généraux, quand il veut bien les consulter, ne peuvent donner que des conseils; il est toujours l'arbitre suprême de leurs représentations et de leurs doléances ’.

Puis il permet à chacun de parler devant lui. Les thèses les plus diverses et souvent les plus violentes sont développées à sa face, huit heures durant ; après quoi il se retire, déclarant, pour dernier mot, qu'il refuse d’assembler les états généraux, mais en les promettant pour l’année 1791 *.

Cependant après avoir ainsi permis de contester devant lui-même ses droits les mieux reconnus et les moins redoutés, le roi résolut de reprendre l’usage des plus contestés et des plus impopulaires. Lui-même

* Séance du 19 novembre 1787.

* Bûcher et Roux, 1. 1, p. 227.

3 Histoire du gouvernement français, depuis le 22 février 1787 jusqu’au 51 décembre.

9ü CHAPITRES INÉDITS

il avait ouvert la bouche aux orateurs, il voulut les punir

d’avoir parlé.

Dans l’une de ses remontrances le parlement de Paris avait dit : « Sire, la monarchie française serait réduite à l’état de despotisme, si, sous l'autorité du roi, des ministres pouvaient disposer des personnes par lettres de cachet, des propriétés par lits de justice, des affaires civiles et criminelles par évocation, et de la justice par des exils particuliers ou par des translations arbitraires *. >»

A quoi le roi répond :

« Si la pluralité de mes cours forçait ma volonté, la monarchie ne serait plus qu’une aristocratie de magistrats’.

« — Sire, réplique le parlement, point d’aristocratie en France mais point de despotisme... *. »

Deux hommes, dans cette lutte, s’élaienl parliculicremcnl fait remarquer par la hardiesse de leurs discours et par leur physionomie révolutionnaire: MM. Goislard et d’Éprémenil*. Leur arrestation fut résolue.

Alors se passa une scène, qui fut comme le prélude du grand drame qui allait suivre, et qui élajl la mieux faite pour donner à un pouvoir débonnaire les traits mêmes de la tyrannie’.

1 Remontrances du t janvier 1788.

* 17 avril 1788, Pièces officiel tes. line brochure du temps, écrite > pour lu défense du roi, et attribuée à Lceesne des Maisons, ir'est qu'une

diatribe contre l'aristocratie. (Bibliothèque Impériale, N‘ 575.)

3 Remontrances du t mai 1788.

♦ M. Goislard avait fait le rapport sur la levée des vingtièmes, et provoqué l'arrêt du 29 avril 1788. M. d'Éprémcnil avait provoqué les remontrances du 3 niai 1788.

■5 mai 1788, Pièces officielles.

Avertis de la résolution prise contre eux, les deux magistrats quittent leur demeure, se réfugient dans le sein même du parlement, se revêtent de leur costume, et se perdent au milieu de la foule des magistrats qui composaient ce grand corps. Des soldats environnent le palais et s’emparent des issues. Le vicomte d’Agout, qui les commandait, pénètre seul dans la grand’chambre. Jje parlement tout entier y est assemblé dans la forme la plus solennelle et y tient séance. Le nombre des magistrats, l’antiquité vénérable du corps, In gravité des costumes, la simplicité «les mœurs, l’étendue des pouvoirs, la majesté même de ce lieu si rempli de tous les souvenirs de notre histoire : tout faisait alors du parlement l’objet le plus grand et le plus respectable qu’il y eût en France, après la royauté.

A la vue de cette assemblée, l’officier reste d’abord interdit. On l’interroge sur son mandat. Il répond d’une voix tout à la fois rude et mal assurée, et demande qu’on lui désigne les deux membres qu’il était chargé d’arrêter. Le parlement demeure immobile et se tait. L’officier sc retire, puis revient, puis se retire encore. Le parlement, toujours immobile et muet, ne résiste ni ne cède.

On était alors aux jours les plus courts de l’année. La nuit se fait. Les soldats allument leurs feux aux abords du palais comme autour d’une place assiégée. La foule du peuple, étonnée d’un spectacle si nouveau, les environne sans les presser. Elle est émue sans être encore agitée, et se borne à considérer de loin, à la lueur

CHAPITRES INÉDITS

du bivouac, ce spectacle si étrange et si nouveau dans la monarchie. Elle peut voir là comment s’y prenait le plus antique gouvernement do l'Europe pour enseigner aux peuples à braver la majesté des plus vieilles institutions, et à violer jusque dans leur sanctuaire les plus révérés des anciens pouvoirs.

On était ainsi parvenu jusqu'au milieu de la nuit, lorsque d’Eprémenil se lève enfin. Il remercie le parlement des efforts qu’il a faits pour le sauver. Il ne veut pas abuser jdus longtemps du dévouement généreux de ses collègues. Il leur recommande la chose publique et ses enfants; et, descendant les degrés de la cour, il se livre. On eût dit qu'il ne sortait de cette enceinte que pour monter à l’échafaud. Il devait y monter, en effet, mais dans d’autres temps et sous d’autres pouvoirs.

Le seul témoin qui reste aujourd’hui1 de celle étrange scène, m a raconté qu’à la voix de d’Eprémenil des pleurs éclatèrent de toutes parts. Il semblait qu’il s’agit de Regulus partant de Rome pour aller s’enfermer dans le tonneau hérissé de pointes qu’on lui préparait à Carthage. Le maréchal de Noailles sanglotait; hélas! Combien de larmes allaient bientôt se répandre sur des destinées plus hautes !

Ces douleurs étaient sans doute exagérées, mais non feintes. Dans les premiers jours d’une révolution, la grandeur des émotions dépasse toujours d’abord de beaucoup celle des faits, de même qu’à la fin elle n’y atteint plus.

1 Le duc t asquicr.

UE L'OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME F.T LA RÉVOLUTION. 93 Après avoir ainsi frappé le corps des parlements dans leur tète, il ne restait plus qu’à les réduire à l’impuissance.

Alors parurent à la fois six édits*.

Ces édils qui soulevèrent la France, avaient pour but de réaliser plusieurs des réformes les plus importantes et les plus utiles que la Révolution a depuis accomplies : la séparation des pouvoirs législatif et judiciaire, l'abolition des tribunaux d'exception, et la proclamation de tous les principes qui aujourd’hui régissent, en matière civile et criminelle, notre organisation judiciaire.

Toutes ces réformes étaient dans l’esprit vrai de l’époque, répondant à des besoins réels et durables. Mais en frappant la juridiction privilégiée des parlements, elles atteignaient l'idole du moment, et venaient d'un pouvoir détesté. C’était assez. La nation ne vit dans les nouveaux édits que le triomphe du gouvernement absolu.

On n'était point encore arrivé à ces temps où le despo-

1 On sait quel était l’objet de ces édits qui furent portés au parlement le S mai 1788. Le premier et le second contenaient une nouvelle organisation judiciaire. Les tribunaux d'exception étaient supprimés. De petits baillagcs, épars dans le pavs pour juger en premier ressort, image de tinx tribunaux de 1” instance; de grands baillagcs pour juger en appel et en dernier ressort les procès criminels et les procès civils d'un intérêt moindre de 20,000 livres, origine de nos cours d'appel; les parlements pour l'appel des causes excédant 20,000 livres: rouage inutile, destiné il disparaitre ; telle était la réforme contenue dans les deux premiers édils. Le troisième renfermait, sur la loi criminelle et pénale, des réformes non moins importantes. Désormais plus d'exécutions capitales sans un sursis qui donnerait au droit de grâce nivale le temps de s'exercer; plus de question préparatoire; aliolition de la sellette; plus d'arrêts criminels non motivés ; principe de l'indemnité due h celui qu'on a accusé injustement. la! quatrième et le cinquième édils louchaient uniquement aux parlements pour les modifier ou plutôt pour les détruire. (V. Histoire de Rucher et Roux.)

CHAPITRES 1NÉ01TS

tisme peut se faire tout pardonner par la démocratie en donnant de l'ordre et de l égalité. En un moment la nation fut debout.

Chaque parlement forma aussitôt un point de résistance autour duquel tous les ordres de chaque province vinrent s’appuyer pour tenir ferme contre l’action du pouvoir central.

On sait que la France était alors divisée en provinces judiciaires dont chacune ressorlissait à un parlement. Tous ces parlements étaient absolument indépendants les uns des autres, tous égaux en prérogatives, tous également pourvus de la faculté de discuter l’ordre du législateur avant de s’y soumettre. Cette organisation semblera naturelle, si l’on se reporte à l’éjtoque où la plupart de ces cours de justice avaient été fondées. Les différentes parties de la France étaient si dissemblables par les intérêts, l’esprit, les habitudes, les mœurs, qu’une même législation ne pouvait guère leur être appliquée à toutes à la fois. Comme une loi particulière se faisait d’ordinaire pour chaque province, il était naturel que dans chacune aussi il y eût un parlement chargé de vérifier celle loi. Depuis, les Français étant devenus plus semblables, la loi devint une; mais le droit de la vérifier resta partagé.

lin édit du roi également applicable à toute la Fiance, après avoir été admis et exécuté d’une certaine manière dans une partie du territoire, pouvait donc être contesté ou modifiédans les douze autres. C’était ledroit, mais ce n’était pas l’usage.

Depuis longtemps les parlements particuliers ne contestaient guère que les règlements administratifs qui étaient spéciaux à leur province. Ils ne discutaient point les lois générales, à moins que par quelqu’une de leurs dispositions l’intérêt particulier de la province ne leur parût compromis Quant au principe même de ces lois, à leur opportunité, à leur efficacité, ils s’abstenaient d’ordinaire d’y regarder ; ils avaient coutume de s’en rapporter sur ce point au parlement de Paris qui, par une sorte d’accord tacite, était considéré par tous les autres parlements comme leur directeur politique.

Cette fois chaque parlement voulut examiner les édits comme s’il ne se fût agi que de sa province et comme s’il eût été seul à représenter la France, et se signaler par une résistance particulière au milieu de la résistance commune.

Tous discutent le principe de chaque édit, aussi bien que ses applications particulières. Telle clause qui a été admise sans difficulté par l’un est obstinément contestée par l'autre; celui-ci critique à peine ce qui excite les colères de l’autre. Assailli par treize adversaires à la fois, dont chacun l'attaquait avec des armes différentes et le frappait en mille endroits, le gouvernement, au milieu de tous ces corps, ne savait où trouver une tête pour la frapper.

Mais ce qui était plus remarquable encore que la diversité des attaques, c'était l'esprit commun qui animait la résistance. Chacune des treize cours luttait à sa manière et sur son propre terrain ; mais le sentiment qui les animait toutes était uniformément le même. Les remontrances que tirent alors ces divers parlements et qui furent publiées subiraient

CHAPITRES INÉDITS

pour remplir plusieurs volumes. A quelque endroit qu'on ouvre le livre, il semble qu’on lit la meme page; ce sont toujours les mêmes pensées exprimées d'ordinaire dans les memes mots.

Tous réclament les états généraux, au nom des droits imprescriptibles de la nation ; tous approuvent la conduite du parlement de Paris, protestent contre les violences dont il a été l’objet, l’encouragent à la résistance, et imitent, autant qu'ils le peuvent non-seulement ses actes, mais le style même philosophique de son opposition :

« Les sujets, dit le parlement de Grenoble, ont des droits comme le souverain : droits essentiels à tous ce qui n'est pas esclave »

« L’homme juste, dit le parlement de Normandie, ne change point de principes, en changeant de domicile *. »

« Le roi, ajoute le parlement de lîcsançon, ne peut vouloir pour sujets des esclaves humiliés*. »

Ecoutez les clameurs que jtoussent «Ji la fois tous ces magistrats répandus sur la surface du pays, vous croirez entendre le bruit confus d’une foule ; écoutez attentivement ce qu’ils disent : c’est un seul homme.

Considérons maintenant ce qui se dit dans tout le pays au même moment. Partout vous retrouvez précisément la même idée et le même langage, de telle sorte que ce qui vous avait d’abord paru ne montrer que l’unité judiciaire vous découvre la prodigieuse unité de la nation; et à travers cette multitude de vieillcs’institutions, d’usages locaux, de privilèges de province, de coutumes diverses, qui semblaient encore diviser la France en tant de différents peuples, vivant chacun

1 Remontrances du parlement <tc Grenoble, 20 décembre 1 787.

1 Pièces officielles.

> Id.

FiE L'OUVRAGE L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 97

do sa vie particulière, vous permet d’apercevoir l’une des nations du inonde où les hommes étaient devenus les plus semblables les uns aux autres.

Cette action, tout à la fois multiple et une, des parlements, assaillant comme une foule, frappant comme un seul homme, cette émeute judiciaire était plus dangereuse pour le gouvernement tpie toutes les émeutes, même l’émeute militaire ; parce qu’elle retournait contre lui la force régulière, civile, morale, qui est l’instrument habituel du pouvoir. On comprime pour un jour à l'aide de l'armée, mais un gouvernement ne se défend tous les jours qu’avec les tribunaux.

Et ce qui frappe encore dans cette résistance des corps judiciaires, c’est moins le mal qu’ils faisaient eux-mêmes au pouvoir, que celui qu’ils laissaient faire. Ils établissaient, par exemple, la pire des libertés de la presse ; celle qui ne naît •pas d’un droit, mais de la non exécution des lois, et la liberté de se réunir, qui permettait aux différents membres de chaque ordre et aux ordres entre eux, de lever un moment les barrières qui les séparaient, et de se concerter pour une action commune.

C’est ainsi que tous les ordres, dans chaque province, entrèrent peu à peu dans la lutte, mais non tous en même temps ni de la même manière.

Ce fut la noblesse qui entra la première et le plus hardiment dans la lutte commune contre le pouvoir absolu du roi ’.

C’étailà la place des nobles quele gouvernement absolu,

1 • La postérité, dit un pamphlet du temps, voudra-t-elle jamais croire que la façon séditieuse de penser des parlements est partagée par les princes du sang, les ducs, les comtes, les marquis, les pairs aussi bien ecclésiastiques que laïques? » Lettres flamandes à un ami. Bibliothèque Impériale, B. 577.

«in. 7

CHAPITRES INÉDITS

as

s’était établi ; c'était eux qu’humiliait et incommodait le plus ce délégué obscur du pouvoir cenlral qui , sous le nom d’intendant, venait sans cesse régler et faire malgré eux les plus petites affaires locales ; c'élait de leur sein qu’étaient sortis plusieurs des écrivains qui s’étaient le plus élevés contre le despotisme ; les institutions libres et les idées nouvelles avaient presque partout trouvé en eux leurs principaux appuis.

Indépendamment de leurs griefs particuliers ils étaient entraînés [tar la passion commune qui alors remplissait les âmes; et ce qui le lait bien voir c’est la nature de leurs attaques. Cf dont ils se plaignent, ce n’est pas que leurs privilèges particuliers soient violés, c’est que le droit commun soit foulé aux pieds, les états provinciaux abolis, les états généraux suspendus, la nation mise en tutelle et le pays privé du gouvernement de ses affaires.

Dans cette première époque de la Dévolution, où la guerre n'est pas encore déclarée entre lesclasses, le langage des nobles est en tout semblable à celui des autres classes ; il ne se distingue qu’en ce qu’il va plus loin et prend un Ion plus liant. Leur opposition à des traits républicains ; c’est la même passion animant des cœurs plus fiers et des âmes plus habituées au contact des grandeurs humaines.

fn homme, qui avait été jusque-là un ennemi violent des ordres privilégiés, avant assisté à l une de ces réunions où l'on s'essayait à la résistance, et où les nobles avaient fait l’abandon de tous leurs droits au milieu des applaudissements

du tiers état, raconte cette scène dans une lettre à un ami et s’écrie avec enthousiasme :

« Notre noblesse (ah! vraiment noblesse!) est venue ellemême nous faire apercevoir nos droits, les défendre avec nous; je l’ai entendu de mes deux oreilles : élection libre, égalité dénombré, égalité d’impôts; tous les cœurs ‘étaient attendris de son désintéressement, et enflammés de son patriotisme l.

« Lorsqu’à la nouvelle du renvoi de l'archevêque de Sens1, la joie publique éclata dans Grenoble, la ville s’illumina en un clin d’œil, et se couvrit de transparents parmi lesquels on remarquait celui-ci :

Nobles vous méritez le sort qui vous décore,

De l'Étal chancelant vous êtes les soutiens ;

La nation, par vous, va briser scs liens:

Déjà du plus beau jour on voit briller l'aurore*.

En Bretagne, les nobles étaient prêts à armer les paysans pour lutter contre le pouvoir royal ; et à Paris, lorsqu’éelata la première émeute (24 août 4788), à laquelle l’armée n’opposa qu'une répression molle et indécise, plusieurs des officiers qui, comme on sait, appartenaient à la noblesse, donnèrent leur démission pour n’avoir pas à répandre le sang du peuple. Le parlement qui les félicita de leur conduite, les appelait de nobles et généreux militaires que la pureté et lu délicatesse de leurs sentiments avaient forcés de se démettre de leur emploi *.

1 Lettre A' Charles II. à Messieurs ilu tiers de Bretagne, 1788.

* 2!) août 1788.

* Récit des fêles donnés au premier président et au parlement rappelés. 12 et 20 octobre 1788.

* Arreté du 25 septembre 1788. Pièces officielles. Lors de l’espèce d'émeute excitée à Grenoble par le retour triomphal du parlement (12 octobre 1788), l'armée, au lieu de la réprimer, s'y associa ellemême sous l'inspiration de ses officiers. « Les officurs des régiments (dit un témoin oculaire! ne montrent pas moins d’empressement. Ils se

100 CHAPITRES INÉDITS

L’opposilion du clergé ne fut pas moins décidée quoique plus discrète.

Elle prit naturellement la forme du corps.

Lorsque le parlement de Paris est exilé à Troycs et y reçoit les hommages de tous les corps de l’État, le chapitre de la cathédrale, organe du clergé, lui apporte scs félicitations :

« La vigueur, dit-il, rendue aux maximes constitutionnelles de la monarchie a opéré la suppression de la subvention territoriale ; et vous avez appris au génie fiscal, à respecter les droits sacrés de la propriété '...

« Ce deuil universel de la nation, vous-mêmes soustraits à vos fonctions, enlevés du sein de vos familles : tous ces objets étaient pour nous un spectacle déchirant, et tandis que ces murs augustes retentissaient des accents de la douleur publique, nous reportions dans nos lieux sacrés notre propre douleur et nos vœux »

Partout où les ordres se réunissent pour résister, on voit paraître des ecclésiastiques. D’ordinaire l’évoque y parle peu, mais il accepte la présidence qu’on lui défère. La fameuse assemblée de Romans, celle qui protesta avec le plus de violence contre les édits de mai, eut tour .à tour pour présidents, l’archevêque de Narbonne 3 et l'archevêque de Vienne *.

rendent en corps cher le premier président, et lui témoignent ta joie que leur inspire son retour. A cette occasion, nous ne pouvons nous refuser au plaisir de leur paver un tribut d’éloges. Leur prudence, leur humanité, leur patriotisme, leur ont valu l'estime de la cité. » (C'est dans ce régiment, je crois, que servait Bernadette.) V. Récit des fêtes données au premier président cl au parlement rappelés.

* Pièces officielles, 1787.

*11 septembre L788. L'archevêque, connue président, signa seul la lettre, écrite au nom des trois ordres, et dont le style indique qu elle avait été rédigée par Mounier, 8 novembre 1788.

* 8 novembre 1788.

En général, des curés se rencontrent dans toutes les assemblées des ordres, où on les voit prendre aux délibérations une part plus vive et plus directe'. t

Au début de la lutte, la bourgeoisie se montra d’abord limidc et indécise. C’est sur elle surtout que le gouvernement avait compté pour le soulager dans sa détresse, et pour recevoir des secours sans être dépouillé de ses anciens droits ; c’est aux intérêts particuliers de la bourgeoisie, c’cstà ses passions qu’il avait surtout visé dans ses nouveautés. Accoutumée de longue main à obéir, elle ne s’engage d’ailleurs qu’avec crainte dans la résistance; elle y use de ménagements.

... Elle caresse encore le pouvoir tout en lui résistant, elle reconnaît ses droits, tout en en contestant l’usage. Elle se montre en partie tentée par ses faveurs, et prête à accepter le pouvoir, pourvu qu’on lui en donne sa part. Alors même qu’elle paraît diriger, elle ne s'aventure jamais à marcher seule; poussée par un feu intérieur qu’elle ne montre pas, elle profite plutôt de la passion des hautes classes pour en obtenir des concessions qu’elle ne les enflamme. Puis à mesure que la lutte se prolonge, elle s’excite, s’anime, s’enhardit, passe en avant des autres classes, prend le premier rôle, et ne le quitte plusjusqu’à ce que lcpcuplelui-même monte sur la scène.

A cet âge de la lutte on ne voit nulle trace de la guerre des classes.

« Tous les ordres, dit le parlement de Toulouse, ne respirent que la concorde; et leur seule ambition est de concourir à la félicité commune'.

* V. Brochure de Barnave déji citée.

' 12 janvier 1788.

CIIAMTIIKS INÉDITS

Un homme alors inconnu, devenu depuis illustre par ses talents et par ses malheurs, Barnavc, dans un écrit dévoué à la cause du tiers état, constate cette harmonie des trois ordres, et cédant à l'enthousiasme qui l'entraine :

k Ü ministres de la religion, s’écrie t-il, vous reçûtes de la vénération de nos pères le droit de former, à vous seuls, le premier ordre de l'État ; vous êtes une partie intégrante de la constitution française, et vous devez la garantir...

a ... Vous, illustres familles, la monarchie n'a cessé de fleurir sous votre protection; vous l’avez créée au prix de votre sang, vous l’avez plusieurs fois sauvée des étrangers, défendez-là maintenant contre les ennemis intérieurs. Assurez à vos cnfanls les avantages hrillants que vos pères vous ont transmis ; ce n’est pas sous le ciel de la servitude qu’on honore le nom des héros '. »

Ces sentiments pouvaient être sincères; une seule passion, supérieure aux autres passions, animait toutes les classes : c’était l'esprit de résistance au pouvoir, devenu l'ennemi commun; esprit d’opposition qui respire partout, dans les petites comme dans les grandes affaires; qui s'attache à tout, prend toutes les formes; mêmes celles qui le défigurent.

Les uns pour lutter contre le gouvernement s'appuyaient sur ce qui restait de vieilles franchises locales. Celui-ci réclamait tel ancien privilège de sa classe, tel droit séculaire de son état et de sa corporation. Un autre, oubliant ses griefs et ses ressentiments contre les privilégiés, s'indignait de l’édit qui, disait-il, réduisait à presque rien les justices seigneuriales et enlevait ainsi aux seitjnenrs toute la diynité de leurs fiefs '.

' Public entre le 8 mai 1788 et le rétablissement des parlements.

* Délibération de l'hôtel de ville de Grenoble. V. Brochure de Barnave, publiée entre les édits de mai 1788 et le rétablissement des par- ■nents.

Dans cette lutte violente chacun saisissait, comme au hasard, toutes les armes qui se rencontraient, même celles qui allaient le moins à sa main. Si l'on notait tous les privilèges particuliers, tous les droits exclusifs, toutes les vieilles franchises municipales ou provinciales qui furent réclamées à cette époque, affirmées et revendiquées à grands cris, on ferait un tableau très-exact et très-trompeur ; on croirait que le hut de la révolution qui sc préparait était, non de détruire le régime ancien, mais de le restaurer. Tant il est difficile aux individus qu’entraîne un de ces grands mouvements des sociétés humaines de démêler parmi les causes qui les remuent eux-mêmes, le vrai moteur! qui eût dit que ce qui faisait réclamer tant de droits traditionnels était la passion même qui entraînait irrésistiblement à les abolir tous 1 !

Maintenant fermons pour un moment l’oreille à tous ces bruits tumultueux qui s’élèvent des classes moyennes et supérieures de la nation pour écouler un moment les bruits sourds qui commencent à sortir du sein du peuple.

Aucun signe que je puisse apercevoir, à la distance où nous sommes, n’annonce que la population des cam-

* On pont voir par un seul exemple comment la liainc du despotisme, et l’intérêt d’état et de corps, faisaient répudier les principes mêmes de la Révolution à ceux qui devaient en être le plus partisans; après les édits de mai 1788, tous les avocats du parlement d’Aix firent une protestation où il est dit ' < 1/ uniformité en matière de législation est-elle donc, un bien si absolu? Dans une vaste monarchie, composée de peuples distincts, la différence des usages et des moeurs ne doit-elle pas en amener quelqu'une dans les luis? ...» La franchise et les coutumes de chaque province sont le patrimoine de tous les sujets. • ... Les justices seigneuriales, ce patrimoine sacré de la noblesse, sont avilies et détruite! quelle confusion, quel désordre!... »

Celle pièce, qui est l'œuvre du célèbre Portalis, csl signée par lui, par Siméon et pat; quatre-vingts avocaLs.

CHAPITRES INÉDITS

pagnes fut déjà émue; les paysans vaquent silencieusement à leurs affaires. Cette vaste partie de la nation est neutre et comme invisible '.

Dans les villes même, le peuple se montre comme étranger à l’émotion des hautes classes et indifférent au bruit qui sc fait au-dessus de sa tête. Il écoute, il regarde; le spectacle l’étonne, il semble avoir plus de curiosité que de colère. Mais dès qu'il vient à s’agiter, on s’aperçoit qu’un esprit nouveau l’anime; quand les magistrats rentrent triomphants dans Paris, le peuple qui n’avait rien fait pour défendre les membres du parlement arrêtés sur leurs sièges, s’assemble tumultueusement pour célébrer leur retour.

J’ai dit dans une autre partie de cet ouvrage que rien n’était plus fréquent sous l’ancien régime que les émeutes; le pouvoir était si fort qu’il laissait volontiers ces ébullitions passagères suivre leur cours. Mais cette fois on s’aperçut à plusieurs signes que tout était différent de ce qu’on avait vu jusqu’alors.

On était arrivé à un moment où toutes les choses anciennes prenaient des traits nouveaux : les émeutes aussi bien que le reste.

1 On lit pourtant dans un écrit public peu de temps aranl ta convocation des états généraux :

• Dans quelques provinces, tes habitants des canqiagnes sont persuadés qu’ils ne payeront plus d'inqiôts, et qu’ils partageront entre eux les biens des seigneurs. Déjà ils sc réunissent pour connaître ces biens, et pour en régulariser la distribution. Les états généraux ne sont attendus que pour donner la forme à ces invasions. » ( Tableau moral du cierge de France sur la fin du dix-huitième siècle, ou le Clergé français avant les étals généraux, t vol. in-12, avril, 1789.)

Il y avait eu sans cesse, en France, des émeutes au sujel des grains. Mais leur caractère était d'élre faites par des foules sans ordre, ni but, ni résistance. Ici nous voyons tout d'abord paraître l’émeute telle que nous l’avons vue depuis si souvent : le tocsin, les cris de nuits, les placards sanguinaires; quelque'chose de cruel et de sauvage qui apparaît; une foule violente, mais qui a unej>rganisation et un but; qui entre tout à coup en guerre civile et brise tout co qui s’oppose à elle.

A la nouvelle que le parlement l’emporte et que l’archevêque de Sens se retire, le peuple de Paris se livre à des démonstrations tumultueuses, il brûle en effigie le ministre, insulte la garde. On le réprime avec violence comme on eut fait en d'autres temps; mais cette fois il s’arme, il brûle les corps de garde, désarme les soldats, tente de brûler l’hôtel Lamoignon, et n’est contenu que par les gardes françaises. C’est le génie encore enfant mais déjà terrible des émeutes de la Révolution '.

... La Terreur apparaissait déjà derrière un voile... Paris, que de nos jours cent mille hommes contiennent à peine, était alors tenu en respect par cette espèce de mauvaise gendarmerie qu'on appelait le guet. Paris ne contenait ni casernes ni troupes ; les gardes françaises et les suisses eux-mêmes étaient tenus dans les environs. Cette fois le guet allait être insuffisant.

A la vue d’une opposition si générale et si nouvelle, le gouvernement se montra d’abord surpris et troublé

'2t août 1788.

Tous les pamphlets du temps faisaient la théorie de l'émeute : « Il appartient au peuple de briser les fers qu’on lui présente... Tout citoyen est soldat... » V. Commentaires sur l'arrêt du conseil portant suppression des délibérations contraires aux édits du 8 mai. Bibliothèque Impériale, n- 595.

CHAPITRES INÉDITS

plutôt qu’abattu. Il reprit toutes ses anciennes armes, mais cette fois en vain : les admonitions, les lettres de cachet, les exils ; employant la violence jusqu’où elle irrite, ue la poussant jamais jusqu'où elle fait peur. On ne fait |»oinl peur d’ailleurs à tout un. peuple. Tantôt il cherche à soulever les passions de la multitude contre les riches, de la bourgeoisie contre la noblesse, de la justice inférieure contre les cours. C’était reprendre l’ancien jeu; cette fois il le joue en vain.

Il noimne d’autres juges, la plupart des nouveaux magistrats refusent de juger; il offre des faveurs ou de l’argent; on est encore trop passionne pour être vénal.

Il cherche à distraire l'attention du public : elle reste lixe. Ne pouvant plus arrêter ni même limiter la liberté d’écrire, il veut la faire servir à ses desseins, et oppose une presse à la presse. Il fait publier à grands frais beaucoup de petits écrits pour sa défense1. On ne lit point sa défense, et l’on se nourrit de milles pamphlets qui l’altaqucnt.

Tous ces pamphlets tournent autour des idées abstraites du Contrat social. Le monarque est le roi citoyen, tout attentat aux lois est un crime de lèse nation, bien n’est sain dans le corps social, la cour est le vil repaire où des courtisans affamés se disputent les dépouilles du peuple

1 On désignait comme auteurs de ces écrits faroi'aliles au gouvernement, Beaumarchais, l’abbé Maury, Linguet, l’abbé Morellet, etc. (V. Lettre à iV. le marquis de ***, par un Français retire à tendres, juillet 1788. Bibliothèque Impériale. L’abbé Morellet, lit-on dans radie lettre, recevait seul 22.000 francs de pension.)

Dû L'OUVRAGK L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 107

On vit enfin se produire un incident qui précipita la crise.

Le parlement du Dauphiné avait résisté comme tous les' autres, avait .été frappé comme tous les autres. Mais nulle part la cause qu’il défendait n’avait trouvé une sympathie plus générale et des défenseurs plus vifs. Les griefs mutuels des classes étaient peut-être là plus irrités que partout ailleurs; mais la passion commune fit taire un moment toutes les passions particulières; et, tandis que dans la plupart des autres provinces, les différentes classes faisaient séparément et sans ensemble la guerre au gouvernement, dans le Dauphiné elles s’unirent régulièrement en corps politique, et se préparèrent à résister. Le Dauphiné avait eu pendant des siècles des états qui avaient été suspendus en 1618 et non abolis. Quelques nobles, quelques ecclésiastiques et quelques bourgeois s’étant réunis spontanément à Grenoble, osèrent inviter la noblesse, le clergé et le tiers état à se réunir en états provinciaux dans un château, situé près de Grenoble, et nommé Vizillc *.

C'était un grand château féodal, ancienne demeure des ducs de Lesdiguièrcs, devenue alors la propriété d'une famille nouvelle'. A peine assemblés dans ce lieu, les trois ordres se constituent, donnant au désordre l’air de la règle. Le clergé a quarante-neuf membres présents, la noblesse deux cent trente-trois; le tiers, trois cent quatre-vingt-onze. On se compte, mais ce n'est pas pour se diviser; on décide sans

’ Assemblée de Viiille, 21 juillet 1788.

* La famille Pcrier qui le possède encore aujourd'hui.

CHAPITRES INÉDITS

débat que le président sera pris dans l’un des deux premiers ordres et le secrétaire dans le tiers état; le comte de Morges est élu président; M. Mounier, secrétaire.

L’assemblée délibère alors, et proteste toute entière contre les édits de mai et contre la suppression du parlement. Elle réclame le rétablissement des anciens étals de la province, détruits arbitrairement et sans droits; elle demande que dans ces étals une représentation double soit donnée au tiers, elle appelle enfin la prompte réunion des états généraux, et décide que séance tenante une lettre sera adressée au roi, contenant l’expression de ses griefs et de ses vœux. Cette lettre, écrite d’un style violent et qui sent la guerre civile, est en effet aussitôt signée de tous les membres.

De pareilles protestations avaient déjà été faites , des vœux semblables avaient été exprimés avec non moins de violence; mais, ce qui nulle part ne s'était vu encore, c’était un exemple aussi éclatant de l’accord de toutes les classes.

« Messieurs de la noblesse et du clergé, porte le procèsverbal de la séance, ont été complimentés par un de messieurs du tiers état, sur la loyauté avec laquelle, oubliant d’anciennes prétentions, ils se sont empressés de lui rendre justice, et sur leur zèle pour maintenir l’union des ordres. »

Le président répond qu'ils seront toujours prêts à s'occuper avec leurs concitoyens, du salut de la patrie '.

1 Dans les réunions qui suivirent celle de Vizille, et qui curent lieu soit h Grenoble, soit à Sainl-Rambert ou & Romans, on voit se maintenir et se resserrer encore cette union. La noblesse et le clergé demandent constamment le doublement des voix du tiers, l égalité de l'impôt et le vote par tôle. Le tiers témoigne toujours sa reconnaissance. • Je suis chargé par mon ordre, dit, dans une de ces réunions (à Homans, 15 septembre 1788), l'orateur du tiers étal, de vous renouveler scs reuiercimonts. Il n'oubliera jamais votre empressement à lui rendre justice. Néines compliments renouvelés dans une assemblée tenue aussi k Romans le 2 novembre 1 788.

Dans une lettre adressée aux municipalités de Bretagne, un habitant

L'assemblce de Vizille produisit un effet prodigieux dans toulc la Fi ance. Ce fut la dernière fois qu’un fait, sc passant ailleurs qu’à Paris, exerc;a une grande influence sur les destinées générales du pays.

Le gouvernement craignit que ce qui avait été osé en Dauphiné ne fût imité partout. Il désespéra enfin de vaincre la résistance qui lui était opposée, et sc déclara vaincu.

Louis XVI renvoya ses ministres, abolit ou suspendit ses édits, rappela les parlements et concéda les étals généraux'.

Ce n’ est pas, reniarqucz-le bien, une concession de détail que fait ici le roi, c’est le pouvoir absolu auquel il renonce, c’est le partage du gouvernement qu’il accepte et dont il donne un gage au pays en donnant enfin sérieusement les états généraux.

On est étonné, en lisant les écrits du temps, d’entendre parler avant 1789 d’une grande révolution déjà accomplie. C'était une grande révolution, en cITet, mais destinée à s'absorber et à disparaître dans l’immensité de la révolution qui allait suivre.

On peut admirer le nombre prodigieux cl la grandeur des fautes qu'il avait fallu commettre pour placer les affaires dans l'état où elles se trouvaient. Mais le gou-

du Dauphiné écrit : « J'ai vu le clergé et la noblesse renoncer avec une lovante digne de respect à toutes leurs antiques prétentions dans les états, et rendre unanimement hommage au droit des communes. Je n'ai plus douté du salut de la patrie. ( Lettres, de Charte i /(. aux munieivaliUt de Bretagne.)

1 8 août 1788.

MO

CHAPITRES INÉDITS

vernemenldc Louis XVI s’étant laissé conduire jusque-là, on ne saurait lui faire un crime d’avoir cédé.

Tout lui manquait pour la résistance, fl ne pouvait user de la force matérielle, l’armée ne se prêtant qu'avec répugnance et sans vigueur à ses desseins. Il ne pouvait employer le droit : les tribunaux étaient contre lui. Dans l’ancienne France d’ailleurs, le pouvoir absolu n’avait jamais eu une force qui lui fût propre, ni possédé des agents qui ne dépendissent que de lui. Il n’avait jamais pris l’aspect de la tyrannie militaire; il n'était pas né dans les camps cl ne se soutenait jamais par les armes. C’était un pouvoir essentiellement civil ; œuvre non de violence, mais d’art. Ce gouvernement était organisé de manière à vaincre aisément les résistances individuelles; mais sa constitution, ses précédents, ses mœurs, celles de la nation ne lui permettaient point de gouverner avec une majorité contre lui. Les rois n’avaient établi leur puissance qu’en divisant les classes, en les isolant au milieu des préjugés, des jalousies, des haines qui étaient propres à chacune d’elles, de manière à n’avoir jamais affaire qu’à une à la fois, et à pouvoir peser sur celle-ci du poids de toutes les autres. Il suffisait que ces différentes classes, abaissant un moment les barrières par lesquelles on les avait divisées, se rencontrassent et s’entendissent sur la résistance commune, ne fût-ce qu’un seul jour, pour que le gouvernement absolu fut vaincu. L’assemblée de Vizilic lut le signe matériel de celle union nouvelle et de ce qu’elle pouvait produire. Ft, bien que le fait se passât au fond d’une petite | rovince et dans

l)E L OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 111 un coin des Alpes, il devint ainsi l’événement principal du temps. Il exposa à tous les regards ce qui n’élail encore visible qu’à quelques-uns, et en un moment décida de la victoire.

Page 1