‹ Œuvres completes d'Alexis de Tocqueville PubliéesChapitre 8 sur 48 · I ES ESPRITS S'AGRANDIRENT TOCT A UH P ET LES AMES S'ÉLEVÈRENT · texte numérisé non relu

I ES ESPRITS S'AGRANDIRENT TOCT A UH P ET LES AMES S'ÉLEVÈRENT

Deux questions avaient divisé les classes : celle du doublement du tiers, et celle du vote en commun. La première était tranchée; la seconde était ajournée. Cette grande assemblée que chacun avait considérée à part comme le seul moyen de réaliser scs espérances, et que tous avaient réclamée avec la môme ardeur, allait se réunir. L’événement avait été longtemps attendu. Jusqu’au dernier moment il était resté douteux. II arrivait enfin. Chacun sentait qu’on passait de la préparation à l’œuvre, de la parole à l’acte.

A 4»! instant solennel chacun s’arrêta et considéra la grandeur de l’entreprise : assez près de l’acte pour entrevoir la portée de ce qu’on va faire, et pour mesurer l’effort que l’œuvre va demander à tous.

Nobles, prêtres, bourgeois, aperçoivent alors clairement qu’il ne s’agit point de modifier telle ou telle de nos lois, mais de les remanier toutes, d’y introduire un nouvel esprit, de donner à toutes de nou-

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veaux objets et une nouvelle allure. Personne ne sait encore précisément ce qu’on va détruire, ce qu’on va créer ; mais chacun sent que d’immenses ruines vont se faire, que d’immenses constructions vont s’élever. Là ne s’arrête point la pensée. Personne ne doute que la destinée du genre humain ne soit intéressée dans ce qu’on est près d’accomplir.

Aujourd'hui que le malheur des révolutions nous a rendus humbles au point de nous croire nous-mêmes indignes de la liberté dont jouissent d’autres peuples, il serait diflicile d'imaginer jusqu’où allait l’orgueil de nos pères. Quand on lit ce qui s’écrivait dans ce tempslà, on s’étonne de l’immense opinion que les Français de tous les rangs avaient alors conçue de leur pays et de leur race. Parmi tous ces projets de réforme qui viennent d’éclore on n’en trouve presque aucun où l’on daigne imiter ce qui se passe à l’étranger.

11 ne s'agit pas de recevoir des leçons de la constitution anglaise, ni d'emprunter des exemples à la démocratie américaine. On ne veut rien imiter, ni rien faire qui ne soit nouveau : on fera autrement et mieux que personne; la conliance des Français en eux-mêmes et dans la supériorité de leur raison est sans bornes; grande cause de leurs erreurs mais aussi de leur admirable élan.

Et ce que l’on fait seuls on le fait pour tous. 11 n’y avait pas un Français qui ne fût convaincu qu’on allait, non pas seulement changer le gouvernement de la France, mais introduire dans le monde de nouveaux principes de gouvernement, applicables à tous les peu-

UK L'OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 1 45 pies de la (erre, et destinés à renouveler la face entière des affaires humaines. Chacun croyait tenir dans ses mains non-seulement le sort de son pays, mais celui même de son espèce.

Tous pensaient alors qu’il n’existe pour les hommes, quels qu’ils soient, qu’une seule bonne manière de se gouverner, et que la raison l'indique. Les mêmes institutions conviennent à tous les pays et à tous les peuples ; tout ce qui n'est pas ce gouvernement approuve par la raison de l’homme doit être détruit et remplacé par les institutions logiques que les Français d’abord et après eux le genre humain vont adopter.

La grandeur d’une telle entreprise, sa beauté, scs hasards, saisirent l’imagination de tous les Français et les ravit. En présence de cet immense objet, chaque individu s’oublia un moment complètement lui-même. Ce ne fut qu'un moment ; mais je doute qu’il s’en soit jamais rencontré un pareil dans la vie d’aucun peuple.

Les classes éclairées n’avaient rien alors de ce naturel craintif et servile que leur ont donné les révolutions. 11 y avait longtemps qu’elles ne craignaient plus le pouvoir royal, et elles n’avaient pas encore appris à trembler devant le peuple. La grandeur de leur dessein acheva de les rendre intrépides. Les réformes accomplies avaient déjà créé des maux individuels; on s’y résignait. Les réformes inévitables altéraient la condition de milliers d’hommes; on n’y pensait point.

L’incertitude de l’avenir avait déjà ralenti les mouvements du commerce et paralysé les elforts de l’industrie : ni la gêne ni la souffrance n éteignaient l'ardeur. Toutes ces mi-

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sères particulières se perdaient et disparaissaient, aux yeux mêmes de ceux qui les enduraient, dans la grandeur immense de l’entreprise commune.

Le goût du bien-être, qui devait finir par maîtriser (ous les autres goûts, ne fut alors qu’une passion subalterne et impuissante. On courait après des jouissances plus hautes. Chacun était décidé, au fond de son cœur, à payer de sa personne le succès d’une si grande cause cl à n’y marchander ni son ternes, ni son bien, ni sa vie.

Hàtons-nous de parler des fières vertus de nos pères; car nos contemporains, qui déjà sont incapables de les imiter, seront bientôt incapables de les comprendre.

La nation, dans toutes scs classes, voulait alors être libre. Douter qu'elle fût en état de se gouverner elle-même eût paru une étrange insolence, et, sans doute, nul rhéteur n’eût osé lui dire qu’il fallait, pour son bonheur, la mettre en tutelle et lui lier les mains de peur qu’elle ne s’en déchirât. Pour écouter un tel langage, il faut que les peuples soient réduits à une moindre idée d'eux-mêmes.

Les passions qui venaient de mettre si violemment les classes aux prises, semblèrent elles-mêmes tout à coup s’attiédir, à celte heure où pour la première fois depuis deux siècles elles allaient avoir à agir ensemble. Toutes avaient demandé avec la même ardeur le retour de la grande assemblée qui naissait. Chacune à part y avait vu le moyen de réaliser ses plus chères espérances. Ces états-généraux si impatiemment attendus s’assemblaient enfin ! Une joie commune remplit

DE L OUVRAGE L'ANCIEN RÉGINE ET LA RÉVOLUTION. 147 lous les cœurs si divisés, et les rapprocha un moment avant qu’ils se séparassent pour jamais.

Les périls de la désunion frappèrent en ce moment lous les esprils. On lit un effort suprême pour s’entendre. Au lieu de chercher par où l’on différait, on ne considéra que ce que l’on voulait ensemble :

Détruire le pouvoir arbitraire, remettre la nation en possession d’elle-même, assurer les droits de chaque citoyen, rendre la presse libre, la liberté individuelle inviolable, adoucir les lois, raffermir la justice, garantir la tolérance religieuse, abolir les entraves du travail et de l’industrie humaine : voilà ce que l’on avait demandé de concert. On se le rappelait : on s’en félicitait ensemble.

Je ne crois pas qu’à aucune époque de l’histoire on ail vu, sur aucun point de la terre, un pareil nombre d’hommes si sincèrement jwssionnés pour le bien public, si réellement oublieux d’eux-mèmes, si absorbés dans la contemplation de 1 intérêt commun, si résolus d’v hasarder ce qu’ils ont de plus cher dans la vie. L’est ce qui fit la grandeur incomparable de ces premiers jours de 1789. C’est le fond commun de passions, de courage et de dévouement, dont toutes les grandes actions qui vont remplir la Révolution sont sorties.

Ce spectacle fut court ; mais il ne sortira jamais de la mémoire des hommes. Ce n'est pas seulement l'éloignement où nous en sommes qui nous le fait paraître grand. Il parut tel à lous les contemporains. Toutes

1 18 CHAPITRES INÉDITS DE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION, les nations étrangères le virent; tonies l’applaudirent. Toutes s’en émurent. Ne cherchez point s’il n’existe pas un coin si retiré de l’Europe où il ne fût aperçu et où il ne fit naître l’admiration et l’espérance: il n’y en a pas. Parmi celte foule de mémoires que les contemporains de la Révolution nous ont laissés, je n’en ai jamais rencontré un seul où la vue de ces premiers jours de 1789 n’ait laissé une trace ineffaçable. Partout elle communique la netteté, la vivacité et la fraîcheur des émotions de la jeunesse.

J’ose dire qu’il n’y a qu’un peuple sur la terre qui pût donner un tel spectacle. Je connais mon pays. Je ne vois que trop bien ses erreurs, ses fautes, scs faiblesses et ses misères. Mais je sais aussi ce dont il est capable. Il y a des entreprises que seule la nation française est en état d’accomplir, des résolutions magnanimes que seule elle ose concevoir. Seule elle peut à un certain jour prendre en main la cause commune et combattre pour elle. Et si elle est sujette à des chutes profondes,’ elle a des élans sublimes qui la portent tout à coup jusqu’à un point qu’aucun autre peuple n’al teindra jamais

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