‹ Œuvres complétes d'Alfred de Musset NouvellesChapitre 9 sur 28 · A NINON · texte numérisé non relu

A NINON

Si Je vous le disais, pourtant nue je Tous aime,

Qui sait, brune aux jeus bleus, ce rjuc vous en dirieiî

L'amour, tous lestez, cause une peine extrême: C'est un mal sans pitié que voua plaignez vous-même , Peut-être cependant que vous m'en puniriez.

SI je vous le disais, que six mois de silence Cachent de longs tourments et des vieux Insensés P Ninon, vous êtes fine, et votre Insouciance

Vous me répondriez peut-être ; Je le sais.

Si je vous le disais, qu'une douce folie

A fait de mol votre ombre, et m'aUaclie il vos pas?

Un petit air de doute et de mélancolie,

Vous le savei, Ninon, vous rend bien plus jolie; —

Peut-être diriez-vous que vous n'y croyez pas.

Si Je tous le disais, que j'emporte dans l'âme

Jusques aux moindres mots de nos propos du soir î —

Un regard offensé, vous le savez, madame,

Change deux yeux d'azur en deui éclairs de flamme ; —

Vous me défendriei peut-être de vous voir.

Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,

Que chaque jour Je pleure et Je prie a genoux?

Ninon, quand vous riez, vous savez qu'une abeille

Prendrait pour une fleur voire bouche vermeille; —

Si je vous le disais, peut-être en riries-vous.

Mais vous n'en saurez rien ; —je viens, sans en rien dire,

N'asseoir sous votre lampe et causer avec tous ;

Votre voix, je l'entends, votre air, je le respire ; —

Etvouspouvei douter, deviner et sourire,

Vos veux ne verront pas da quoi m'étre moins don».

Jerécotte en secret des fleurs mystérieuses : Le soir, derrière vous j'écoute au piano Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses, Et dans les tourbillons de nos valses joyeuses. Je vous sens, dans mes bras, plier comme un roseau. La nuit, quand de si loin le monde nqus sépare, Quand je rentre chez mol pour tirer mes verroui, lté mille souvenirs en jaloux je m'empare.

EHHELINE.

Et là, seul devant Dieu, plein d'une joie antre

J'aime, et Je saisrénondre avec Indifférence ; J'aime, et rien ne le dit; j'aime, et seul je le sois:

VA j'ai fait le serment d'aimer tans espérance,

Mais non pas sans bonheur ! — je vous vols, c'est asseï.

Non, je n'étais pas né pour ce honneur suprême De mourir dans vos iras, et de vivre* vos pieds: Tout me le prouve, hélas! jusqu'à ma duuleur même... Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime. Oui sait, brune aux veux bleus, ce que vous en iV:: \ei:>

Lorsque Emmeline eut achevé sa lecture, elle rendit le papier à Gilbert, sans rien dire. Un peu après, elle le lui redemanda, relut une seconde fois, puis garda le papier à la main d'un air indifférent, comme il avait fait tout à l'heure, et, quelqu'un s'éiant approché, elle se leva et oublia de rendre les vers.

Qui sommes-nous, je vous le demande, pour agir aussi légèrement 7 Gilbert était sorti joyeux pour se rendre à cette soirée ; il revint tremblant comme une feuille. Ce qu'il y avait dans ses vers d'un peu exagéré et d'un peu plus que vrai, était devenu vrai dès que la . comtesse y avait touché. Elle n'avait cependant rien répondu, et, devant tant de témoins, impossible de l'interroger. Était-elle offensée 1 Comment interpréter son silence? Parlerait-elle la première fois, et que di-

HO EMMEL1NS.

rait-elle î Son image se présentait tantôt froide et sévère, tantôt douce et riante. Gilbert ne put supporter l'incertitude ; après une nuit sans sommeil, il retourna chez la comtesse ; il apprit qu'elle venait de partir en poste, et qu'elle Était au Moulin de May.

11 se rappela que peu de jours auparavant il lui avait demandé par hasard si elle comptait aller à la campagne, et qu'elle lui avait répondu que non ; ce souvenir le frappa tout à coup. C'est à cause de moi qu'elle part, se dît-il ; elle me craint, elle m'aime ! A ce dernier mot, il s'arrêta. Sa poilrine était oppressée, il respirait à peine, et je ne sais quelle frayeur le saisit; il tressaillit malgré lui à l'idée d'avoir touché si vite un si noble cœur. Les volets fermés, la cour de l'hôtel déserte, quelques domestiques qui chargeaient un fourgon, ce départ précipité, cette sorte de fuite, (ont cela le troubla et l' étonna. Il rentra chez lui à pas lents. En un quart d'heure, il était devenu un autre homme. 11 ne provoyait plus rien, ne calculât rien ; il ne savait plus ce qu'il avait fait la veille, ni quelles circonstances l'avaient amené là ; aucun sentiment d'orgueiljae trouvait place dans sa pensée ; durant celte journée entière, il ne songea pas même aux moyens de profiter de 3a position nouvelle , ni à tenter de voir Emmeline ; elle ne lui apparaissait plus ni douce ni sévère; il la voyait assise à la terrasse, relisant les stances qu'elle avait gardées, et en se répétant : « Elle m'aime ! » il se demandait s'il en était digne.

Gilbert n'avait pas vingt-cinq ans ; lorsque sa conscience eut parlé, son âge lui parla à son tour. Il prit

la voiture de 'Fontainebleau le lendemain, et arriva le soir au moulin de May ; quand on l'annonça, Emmeline était seule ; elle le reçut avec un malaise visible ; en le voyant fermer la porte, le souvenir de M. de Sorgues la fit pâlir. Mais, à la première parole de Gilbert, elle vit qu'il n'était pas plus rassuré qu'ellemême. Au lieu de lui toucher la main comme il faisait d'ordinaire, il s'aesït d'un air plus timide et plus ré» servé qu'auparavant. Ils restèrent seuls environ une heure, «t il ne fut question ni des stances, ni de l'amour qu'elles exprimaient. Quand M. de Marsan rentra de la promenade, «n nuage passa sur le front de Gilbert , il se diliqu'il avait bien mal profité de son premier tête-à-tête. Maïs ilenfuttoutautrementd'Emmeline ; le respect de Gilbert l'avait émue, elle tomba, dans la plus dangereuse rêverie , elle avait compris qu'elle était aimée, et de l'instant qu'elle se crut en sûreté, elle aima.

lorsqu'elle descendit, le jour suivant, au déjeuner, les belles couleurs de la jeunesse avaient reparu sur ses joues ; son visage, aussi bien que son cœur, avait rajeuni de dix ans. Elle voulut sortir à cheval, malgré un temps affreux; elle montait une superbe jument qu'il n'était pas facile de faire obéir, et il semblait qu'elle voulût exposer sa vie ; elle balançait en riant sa cravache au-dessus de la tête de l'animal inquiet, et elle ne put résister au singulier plaisir de le frapper sans qu'il l'eût mérité ; elle le sentit bondir de colère, et, tandis qu'il secouait l'écume dont il était couvert, elle regarda Gilbert. Par un mouvement rapide, le

III EHMELINE.

jeune homme s'était approché, et voulait saisir la bride du cheval. « Laissez, laissez, dit-elle en riant, je ne tomberai pas ce malin. »

11 fallait pourtant bien parler de ces stances, et ils s'en parlaient en effet beaucoup tous deux, mais des yeux seulement : ce langage en vaut bien un autre. Gilbert passa troisjours.au Moulin de May, sur le point de tomber à genoux à chaque instant. Quand il regardait la taille d'Emmeline, il tremblait de ne pouvoir résister à la tentation de l'entourer de ses bras ; mais, dès qu'elle Taisait un pas, il se rangeait pour la laisser passer, comme s'il eût craint de toucher sa robe. Le froisième jour au soir, il avait annoncé son départ pour le lendemain matin ; il fut question de valse en prenant le thé, et de l'ode de lord Byron sur la valse. Emmcline remarqua que, pour parler avec tant d'animosilé, il fallait que le plaisir eût excité bien vivement l'envie du poëte qui ne pouvait le partager ; elle fut chercher le livre à l'appui de son dire, et, pour que Gilbert pût lire avec elle, elle se plaça si près de lui, que ses cheveux lui effleurèrent la joue. Ce léger contact causa au jeune homme un frisson de plaisir auquel il n'eût pas résiste, si M. de Marsan n'eût été là. Emmeline s'en aperçut et rougit : on ferma le livre, et ce fut tout l'événement du voyage.

Voilà, n'est-il pas vrai, madame, un amoureux assez bizarre? 11 y a un proverbe qui prétend que ce qui est différé n'est pas perdu. J'aime peu les proverbes en général, parce que ce sont des selles à tous chevaux ; il n'en est pas un nui n'ait son contraire, et, quelque

emmllim:. 113 conduite que Von tienne, on en trouve un pour s'appuyer. Mais je confesse que celui que je cite me paraît faux cent fois dans l'application, pour une fois qu'il se trouvera juste, tout au plus à l'usage de ces gens aussi patients que résignés, aussi résignés qu'indifférents. Qu'on tienne ce langage en paradis, que les saints se disent entre eux que ce qui est différé n'est pas perdu, c'est à merveille ; il sied à des gens qui ont devant eux l'éternité, de jeter le temps parles fenêtres. Mais nous, pauvres mortels, notre chance n'est pas si longue. Aussi je vous livre mon héros pour ce qu'il est ; je crois pourtant que s'il eût agi de toute autre manière, il eût été traité comme M. de Sorgues.

Madame de Marsan revint au bout de la semaine. Gilbert arriva un soir chez elle de très-bonne heure. La chaleur était accablante. Il la trouva seule au fond de son boudoir, étendue sur un canapé. Elle était vêtue de mousseline, les bras et le col nus. Deux jardinières pleines de Cours embaumaient la chambre ; une porte ouverte sur le jardin laissait entrerunair tiède et suave. Tout disposait à la mollesse. Cependant une taquinerie étrange, inaccoutumée, vint traverser leur entretien. Je vous ai dit qu'il leur arrivait continuellement d'exprimer en même temps, et dans les mêmes termes, leurs pensées, leurs sensations ; ce soir-là ils n'étaient d'accord sur rien, et par conséquent tous deux de mauvaise foi. Emmcline passait en revue certaines femmes de sa connaissance. Gilbert en parla avec enthousiasme, et elle en disait du mal à-proportion. L'obscurité vint; il se fit un silence. Un domestique entra, apportant

1 ( i BMHBUNE.

«ne lampe ; madame de Marsan dit qu'elle n'en voulait pas, et qu'on la mît dans le salon. A peine cet ordre donné, elle parut s'en repentir, et, s'étanl levée avec quelque embarras, elle se dirigea vers son piano. « Venez voir, dit-elle à Gilbert, le petit labouret de ma loge, qoe je viens de faire monter autrement ; il me sert maintenant pour m'asseoir là ; on vient de me l'apporter tout à l'heure, el je vais vous faire un peu de musique, pour que vous en ayez J'étrenne. »

Elle préludait doucement par de vagues mélodies, et Gilbert reconnut bientôt son air favori, le Léiir de Beethoven. S'oubîiant peu à peu, Emmeline répandit dans son exécution l'expression la plus passionnée, pressant le mouvement à faire battre le cœur, puis s'arrètant tout à coup comme -si la respiration lui eût manqué, forçant le son et le laissant s'éteindre. Nulles paroles n'égaleront jamais la tendresse d'un pareil langage. Gilbert était debout, et de temps en temps les beaux yeux se levaient pour le consulter. Il s'appuya sur l'angle du piano, el tous deux luttaient contre le trouble, quand un accident presque ridicule vint les tirer de leur rêverie.

Le tabouret cassa tout à coup, et Emmeline tomba aux pieds de Gilbert.^! s'élança pour lui tendre la main ; elle la prit et se releva en riant ; il était pâle comme un mort, craignant qu'elle ne se fût blessée. « C'est bon, dit-elle, donnez-moi uneebaise ; né diraiton pas que je suis tombée d'un cinquième ï »

Elle semitàjoucr une contredanse et, tout en jouant, aie plaisanter sur la r peur qu'il avait eue.

EMHELÏNE. 44$

«'.N'est-il pas tout simple, lui dit-il, queje m'effraye de tous voir tomber ! — Bah I répondit-elle, c'est un effet nerveux ; ne croyez-vous pas que j'en suis reconnaissante? Je conviens que ma chute est ridicule . mais je trouve, ajouta-t-elle assez sèchement, je trouve que votre peur l'est davantage. »

Gilbert lit quelques tours de chambre, et la contredanse d'Emmeline devenait moins gaie d'instant en instant. Elle sentait qu'en voulant le railler, elle l'avait blessé. Il était trop ému pour pouvoir parler. Il revint s'appuyer au même endroit, devant elle ; ses yeux gonflés ne purent retenir quelques larmes ; Emmeline se leva aussitôt et fut s'asseoir au fond dcia chambre, dans un coin obscur. Il s'approcha d'elle et lui reprocha sa dureté. C'était le tour de la comtesse à ne pouvoir répondre. Elle restait muette et dans un état d'agitation impossible à peindre ; il prit son chapeau pour sortir, et, ne pouvant s'y décider, s'assit près d'elle ; elle se détourna et étendit le bras comme pour lui faire signe départir ; il la saisit et la serra sur son cœur. Au même instant on sonna à la porte, et Emmeline se jeta dans un cabinet.

Le pauvre garçon ne s'aperçut le lendemain qu'il allait chez madame de Marsan qu'au moment où il y arrivait. L'expérience lui faisait craindre de la trouver sévère et offensée de ce qui s'était passé. Il se trompait, il la trouva calme et indulgente, et le premier mot de la comtesse fut qu'elle l'aitendait. Mais elle lui annonça fermement qu'il leur fallait cesser de se voir. « Je ne me repens pas, lui dit-elle, de la ïaule que j'ai com-

EMMELIhE.

mise, et je ne cherche à in' abuser sur rien. Mais, quoi que je puisse vous faire souffrir et souffrir moi-même, il. de Marsan est entre nous ; je ne puis mentir, oubliez-moi. »

Gilbert fut atterré par ceLle franchise, dont l'accent persuasif ne permettait aucun doute. Il dédaignait les phrases vulgaires et les vaincs menaces de mort qui arrivent toujours en pareil cas ; il tenta d'être aussi courageux que la comtesse, et de lui prouver du moins par là quelle estime il avait pour elle. Il lui répondit qu'il obéirait et qu'il quitterait Paris pour quelque temps; elle lui demanda où il comptait aller, et lui promit de lui écrire. 1:11e voulut qu'il la connût tout entière, et lui raconta en quelques mots l'histoire de sa vie, lui peignit sa position, l'état de son cœur, et ne se fit pas plus heureuse jm'elle n'était. Elle lui rendit ses vers, et le remercia de lui avoir donné un moment de bonheur. — Je m'y suis livrée, lui dit-elle, sans vouloir y réfléchir ; j'étais sure que l'impossible m'arrêterait ; mais je n'ai pu résister à ce qui était possible. J'espère que vous ne verrez pas dans ma conduite une coquetterie que je n'y ai pas mise. J'aurais dû songer davantage à vous ; mais je ne vous crois pas assez d'amour pour que vous n'en guérissiez bientôt.

— Je serai assez franc, répondit Gilbert, pour vous dire que je n'en sais rien, mais je ne crois pas en guérir. Votre beauté m'a moins touebé que voire espritet votre caractère, et, si l'image d'un beau visage peut s'effacer par l'absence ou par les années, la perte d'un être tel que vous est à jamais irréparable. Sans doute, je gué-

EIU ME UNE.

rirai en apparence, et il est presque certain que dans quelque temps je reprendrai mon existence habituelle ; mais ma raison même dira toujours que vous eussiez fait le bonheur de ma l ie. Ces vers que vous me rendez ont été écrits comme par hasard, un instant d'ivresse les a inspirés ; mais le sentiment qu'ils expriment est en moi depuis que je vous connais, et je n'ai eu la force de le cacher que par cela même qu'il est juste et durable. Nous ne serons donc heureux ni l'un ni l'aufre, et nous ferons au monde un sacrifice que rien ne pourra compenser.

— Ce n'est pas au monde que nous le ferons, dit Emmelinc, mais à nous-mêmes, ou plutôt c'est à moi que vous le ferez. Le mensonge m'est insupportable, et hier soir, après votre départ, j'ai failli tout dire à M. de Marsan. Allons, ajouta-t-elle gaiement, allons, mon ami, tâchons de vivre.

Gilbert lui baisa la main respectueusement, et ils se séparèrent.

A peine cette détermination fut-elle prise, qu'ils la sentirent impossible à réaliser. Ils n'eurent pas besoin de longues explications pour en convenir mutuellement. Gilbert resta deux mois sans venir chez madame de Marsan, et pendant ces deux mois ils perdirent l'un et l'autre l'appétit et le sommeil. Au bout de ce temps, Gilbert se trouva un soir tellement désolé et ennuyé, que, sans savoir ce qu'il faisait, il prit son chapeau el

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