Oeuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmes
Vous me demandes, mademoiselle, si la vieille tante qui von* élève n’obéit pas à un préjugé et à des idées d’une autre époque en vous défendant de lire des romans. Vous m’avouez que deux ou trois livres de ce genre vous sont tombés entre les mains , en un mof que vous avez mordu à la pomme , et pouf me bid disposer sans doute, me corrompre et me forcer! vous conseiller ce que vous avez envie de faift , vous m’adressez la flatterie de me dire que deux de ces lK>is romans étaient de votre serviteur. |
Je vais vous répondre, mademoiselle. ‘
Vous dire de ne pas lire des romans, moi qui eii - M biOQ publié quinze pu vingt pour le moins, e«
t ENCORE LES FEMMES,
serait plus illogique ou plus humble que je n’ai coutume de l’être; ce serait avouer que j’ai la conscience d’avoir fait une mauvaise action et de mauvais livres, que j’ai ouvert une boutique de poisons enfermés dans de petites fioles enjolivées de tous les agréments que j’ai pu imaginer.
Mais je crois que nous pouvons , vous et moi , ne pas nous gêner.
Je me trompe fort , ou vous avez votre parti trèsdéfinitivement pris sur la question que vous voulez bien soumettre à mes lumières. Je puis donc vous donner des conseils aussi sévères que je voudrai : il n’y a pas de danger que vous les suiviez. — Le moraliste y gagnera : il peut prendre des airs apstères à éblouir les sots , sans que le romancier y perde rien.
Eh bien ! mademoiselle, je suis de l’avis de madame votre tante : il ne faut pas lire de romans.
Seulement il est fort probable que madame votre tante et moi nous ne donnerions pas les mêmes raisons de interdiction.
C’est à cause de la moralité extrême des romans, si fort en opposition avec l’immoralité de la sagesse humaine, que je vous conseille de ne pas lire de romans.
Une femme me disait un jour, en voyant chez moi ■
quelques statuettes de Pradier et quelques croquis des deux Johannot , trois uiuls que j’ai perdus :
«Vous avez tort d’accoutumer vos regards à ce charme et à l’élégance de ces formes , à la distinction et à la candeur de ces visages. Vous vous gâtez l’esprit , et ensuite vous exigerez dans la vie réelle , chez les pauvres femmes , des perfections qui ne sont pas dans la nature. »
C’est précisément là la raison pour laquelle je vous conseille de ne pas lire de romans. Les romans vous diront que c’est l’amour seul qui mérite l’amour ; que c’est l’amour qui doit vous conduire au mariage; que donner votre personne à un homme que vous n’aimez pas, parce qu’il est riche, est un acte d’ignoble prostitution, etc., etc. Ta, ta, la! Vous ne tarderez pas dans la vie à voir le peu de valeur de ces billevesées. Vous verrez un vieillard décrépit et malsain , mais célibataire et riche, entouré de prévenances, de soins, d’obséquiôsilés, par les mères de familie les plus rigides, de coquetteries par les jeunes filles les plus virginale- /nent belles, et, s’il arrive que ce vieil lard-tlaigne arrêter son choix sur une de ces candides vierges, vous la verrez heureuse et fière de ce choix, consentir avec empressement à livrer sa personne et sa vie à ce cacochyme prétendant qui soupire plus de son asthme quo
(Je soD a.mour. Sa mère, une femme d’une farouche vertu , affecte une grande modestie en parlant de ce projet d’union à ses connaissances : elle sait qu’il faut donner des allures humbles au bonheur, et se le faire pardonner par ses amis , au moins en leur faisant croire qu’on n’en jouit pas comme ils en jouiraient eux-mêmes. On viendra féliciter la mère et la fille au sujet de cette monstrueuse union , et les compagnes de celle-ci la dénigreront de leurs lèvres roses cl la grignotleront de leurs dents blanches; elles chercheront à prouver qu’elle n’est pas digne du bonheur qui lui arrive, et que celle qui parle y avait les droits qu’a pu seul faire méconnaître un aveuglement stupide.
Mais elle n’est pas déjà si jolie 1 dit l’une en se regardant au miroir, sous prétexte de remettre en ordre des cheveux qui ne sont pas dérangés.
Elle n’a pas la taille mince! dira l’autre en cambrant une taille étroitement et douloureusement cerclée et ficelée.
Quel pied ! s’écriera une troisième en allongeant le sien mis en carcere duro, auquel elle applique la torture dès brodequins.
— Où M.... avait-il les yeux?
— Et les oreilles donc? car elle n’a pas d’esprit.
Et les mères disent à leurs filles , et madame votre
tonte vous dira peut-être à vous-même : — Voyez comme mademoiselle une telle est heureuse I Mais elle est jolie , elle a acquis des talents , elle a suivi les conseils do sa famille, elle fait un beau mariage.
Un beau mariage ! s’écrierait l’immoral romancier: associer la beau té à la laideur, la jeunesse à l'infirmité 1 livrer une jeune fille à un homme, sans qu'elle soit conduite à ce sacrifice d’elle-même par les doux enivrements, parle séduisant mirage de l’amour 1 mais c’est honteux , mais c’est une profonde perversité , mais la pousser à se vendre, c’est une infamie ! Oh ! votre tante a bien raison de ne pas vous laisser lire des romans.
Les romans vous diront aussi : -- Une jeune fille est dépositaire du bonheur d’un honnête homme. — U faut qu’elle veille sur elle-même avec un soin scrupuleux qui puisse satisfaire la jalousie de celui qui l’aimera. Il faut qu’elle lui arrive pure de cœur et d’esprit. Il faut qu’elle garde à cet inconnu une fidélité absolue, qu’elle se conserve pour lui.
Et le romancier vous peindra une candide et modeste jeune fille, craintive, effarouchée, rougissante; — il vous la montrera simplement vêtue d’une robe bljanche, ne demandant à la parure que la fraîcheur; at il vous ^nnera envie de ressembler h celte jeune
téressement , l’indépendance d’opinion , la supériorité de l’intelligence. — Eh bien 1 cela vous conduirait à vous amouracher de quelque misérable hère, incapable de vous donner jamais dans le monde un étal qlii puisse chagriner les autres femmes , — c’est-àdire de quelque homme de talent ou d’esprit, d’un pauvre diable de grand artiste, d’un officier brave et pauvre , d’un homme politique honnête et désintéressé , — d’un avocat éloquent , mais consciencieux ; — c’est-à-dire que toutes ces rêveries vous mèneraient tout droit à une obscure aisance, à un plat bonheur domestique; — que cela vous condamnerait à la vie de famille, à l’amour de votre mari et de vos enfants, à une existence calme, ignorée, nauséabonde. Pouah! mademoiselle.
Que madame votre tante est donc une sage et discrète personne! Comme elle a raison et comme je suis fier et heureux d’être de son avis et de trouver une occasion de mettre publiquement en vente un peu d’antidote contre les poisons que j’ai débités depuis une vingtaine d’années !
Et ces pauvres jeunes gens, s’ils Usaient des romans, dans queUes erreurs cocasses ils se jetteraient! à quel bel avenir ils se condamneraient.
C’est pour les jeunes hommes surtout que la lee^
ENÇORE LES FEMMES. 11
Tendre ; vous le verrez dédaigné par les jeunes filles, conspué par les hommes, montré au doigt comme un original, un sauvage, une peau-rouge; vous le verrez l’objet de l’indifférence, du mépris, vous le verrez pauvre, vous le verrez timide, n’osant pas prendre la parole dans un salon , relégué au bas bout de la table dans un dîner , si on l’invite pour ne pas être treize; à peine il sera servi par les domestiques.
Il traversera la vie avec ses vertus d’un autre âge, comme un homme qui irait au marché avec des assignats et des actions signées Law. Il traversera la vie comme un roi de théâtre, avec sa couronne de papier doré et son manteau de calicot, teint en pourpre. Au marché on le prendra pour un mendiant, peutêtre pour un voleur; dans les rues, on le sifflera. Oh ! oui, madame votre tante a bien raison, ne lisez pas de romans.
Ou si le mal est fait, si vous en avez déjà lu, cherchez le rayon de lumière qui doit vous renverser de vos chimères, de votre dada, comme saint Paul fut renversé de son cheval , et tâchez comme lui de rencontrer à temps ce salutaire et brutal rayon.