‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmes (volume 2)Chapitre 15 sur 32 · LES 31AUCIIANDES UE CERISES · texte numérisé non relu

LES 31AUCIIANDES UE CERISES

« K>l-rc que l'c ne si-iiiil pas là l’Iiisloire des reimncs, de la bcaiilé, de raniour? »

Je rêvais l’autre jour que , sous une allée de sycomores, je voyais deux ou trois douzaines de femmes : l’une était assise sur un banc et avait sur une table des cerises d’assez bonne apparence; les plus grosses et les meilleures étaient au-dessus de tas, comme de raison, et elle criait : A la douce, mes bonnes cerises, à la douce I goutez-les avant de les acheter.

Il faisait chaud, j’avais soif, j’en goûtai une, cela augmenta ma soif, et j’en achetai.

Une autre avait coquettement disposé ses cerises sur des feuilles de vigne, auxquelles elle avait mêlé quelques fleurs ; elle ne permettait à. personne d’en toucher une.— Celles-ci paraissent plus belles, me dis-je, etj’en acheta^.

’ Une troisième marchande les avait fait cuire en compotes, tandis qu’une quatrième les avait fait confire dans de l’eau-de-vie.— Je fis emplette des unes et des autres. Celle-ci tenait un grand panier très-scrupuleusement fermé, et disait : — J’ai de bien plus beaux fruits que toutes ces femmes, mais je les vends plus cher, et je veux vendre tout mon panier à la fois, — Il me faut payer d’avance, et on emportera le panier tel qu’il est sans l’ouvrir, jusqu’à ce qu’on soit chez soi. — J’essayai de la décider à m’en vendre une livre ou deux, mais elle s’opiniâtra, et j’achetai le panier tout fermé.

Celle-là traversait l’allée d’un air empressé; elle portait ses fruits avec toute sorte de précautions, pour qu’on ne les vît pas; cependant on voyait bien qu’elle les cachait. — Ne me demandez pas de fruits, je n’en ai pas, disait-elle, et en disant cela , par un mouvement maladroit, elle les laissait entrevoir. J’en pris deux poignées, et je lui jetai mon argent.

— J’en ai, moi, de très-bons et de très-beaux, disait une autre, qui cachait plus strictement un panier bien fermé, mais ils ne sont pas à vendre. Il me plaît de les laisser flétrir sur l’arbre.

Je la suppliai tant qu’elle m’en vendit comme les autres.

— Mes cerises sont vendues, disait une marchande. ' — Mais alors, lui demandai-je, pourquoi venez-vous au marché, et surtout pourquoi montrez-vous vos fruits si bien arrangés?

— Oh ! dit-elle, à la rigueur j’en vendrai bien une livre ou deux, mais pas davantage.

Et les autres annonçaient également leur marchandise chacune à sa manière,

— Les miennes viennent de bien loin, il n’y en a pas de pareilles dans ce pays-d.

‘ Et j’en achetais.

—C’est moi qui fournis d’ordinaire le Shah de Perse.

Et j’en achetais.

— En voici attachées en bouqueW

Et j’en achetais.

— Étrennez-moi ; je n’en aî pas vendu une seule, vous aurez la fleur du panier.

Et j’achefais.

— Moi je ne les vends pas, fl donc ! je les donne. Ah ! jaites-moi cadeau de ce cachet qui est à votre montre.

Je donnais le cachet, et je prenais une poignée de cerises, et un peu après je m’apercevais que ma montre était restée après le cachet.

—Tout le monde m’a acheté, il ne m’en reste plus, car je suis la marchande & la mode. 11 n’est pas de bel air d’en manger qui viennent d’une autre boutique. Je n’ai plus que des noyaux, mais on vous verra jeter les noyaux, et on pensera que vous avez mangé les cerises.

Et j’achetai des noyaux.

Puis j’achetai encore des cerises h une femme dui en tenait dans une corbeille de jonc, et à une autre dont les fruits étaient dans une belle jatte de porcelaine du Japon.

Quand j’eus acheté des cerises à totNea les raar-

chandes parce que je croyais toujours que la dernière qui se présentait avait des fruits meilleurs, ou du moins d’une espèce différente, — je vis venir à moi un homme à barbe blanche qui me dit : « Ce matin de très-bonne heure, aux premières lueurs du jour, est venue ici une femme de la campagne avec un âne ; cet âne portait deux grands paniers : dans ces paniers était la récolte d’un cerisier que cette femme a dans son jardin; toutes celles-ci sont des revendeuses; elle leur a cédé à chacune une part égale, puis elle est repartie. Tous ces fruits que vous venez d’acheter sortent du môme panier, ont été cueillis sur le môme arbre, et sont absolument pareils. « Et je me réveillai, et je me dis rêvant encore à moitié : — Est-ce que ce ne serait pas là l’histoire des femmes , de la beauté , de l’amour? Mais quand je fus tout à fait réveillé, je compris ce que cette supposition aurait d’irrévérencieux, et je la rejetai bien loin.

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