‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmesChapitre 10 sur 35 · HISTOIRE DU PROFESSEUR HENRY WALSTEIN · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU PROFESSEUR HENRY WALSTEIN

te quinzième Jour du mous d’août le professeur ilenry Walstein sortit un peu avant le jour et se dirigea vers les portes de la ville de Zweibrücken pour gagner un certain point de la rivière où il savait devoir trouver des vergiss-mein-nicht — jolie petite fleur bleue très-aimée des Allemands, et dont le nom veut dire : « Ne m’oubliez pas. »

Le quinzième jour d’août est la fête de Marie, et le professeur Henry avait deux Marie à fêter, sa sœur et sa fiancée.

Les deux Marie étaient cousines et avaient été élevées ensemble. — Jusque-là elles avaient marché côte à côte dans le même sentier ; — mais elles allaient

bientôt être séparées, — toutes deux allaient se marier. — Marie, la sœur de Henry, que l’on appelait Marie- Anne, pour la distinguer de sa cousine, allait épousa le comte Maximilien d’Eisenach ; tandis que Marie, devenant la femme de Henry, restait dans la maison.

Toutes les deux avaient l’habitude de s’habiller de la même façon, -- et Henry voulait que ce jour-là, le jour de leur fête commune, elles eussent chacune un bouquet de roses et une couronne de vergiss-meinnicht.

Quand il eut fait sa récolte, il rentra en ville et chez lui, et prépara deux corbeilles semblables d’un osier fin admirablement tressé; — il emplit les deux corbeilles de boutons de roses et de fleurs bleues, — et les fit porter aux deux Marie, — avec un billet i\ sa sœur, dans lequel il expliquait son désir : — Mes chères Marie, disait-il , c’est peut-être la dernière fois que vous aurez des parures semblables.— ■ Marie-Anne, qui va vivre à Munich et dans le monde, ne nous viendra voir que de temps en temps. — Mettez- tout le jour un bouton de rose dans vos cheveux et un à votre ceinture, et réservez pour le soir les couronnes de vergiss-mein-nicht. — Nous garderons à la maison la couronne desséchée de Marie- Anne.

Dans la corbeille de Marie , il avait caché des vers

Diqitized

ENCORE les TEMMES. III

qu’il avait faits pendant la nuit, et dont vous vous contenterez bien de connaître les derniers, les seuls que * je me rappelle :

O chère fleur ! je t’aime. — Ta corolle,

Aux tristes jours doublement assombris Et par l’absence et par les brouillards gris.

De mes soleils obscurcis me console ;

Car je retrouve en tC3 pétales bleus L’azur du ciel et l’azur do ses yeux.

Puis, quand vint l’heure du déjeuner il descendit#» jardin.

Le couvert était mis sous la tonnelle de chèvrefeuille; mais les jeunes filles n’étaient pas encore descendues. Les vieux parents avaient l’habitude de dé jeûner dans leur chambre.

Enfin, Marie et Marie-Anne parurent. — Henry leur exprima à toutes deux ses sentiments, ses espérances et ses vœux.

Elles n’avaient ni l'une ni l’autre de roses à la ceinture ni dans les cheveux.

Henry s’en aperçut et dit :

— N’avez-vous pas reçu mes corbeilles ce matin?

— Oui, certes, dit Marie-Anne d’un air distrait, — ton bouquet de fêle.

— Des roses et des vergiss-mein-nicht, — dit Marié en rougissant de la préoccupation qui le lui avait fait oublier.

— Et le billet adressé à Marie-Anne?

— Ah! c’est vrai, — il y avait un billet, — dit lai sœur de Henry; — il est encore dans ma poche. Nous ne l’avons pas lu. — Le voici.

Et Marie-Anne lut le billet à haute voix. Puis elle dit : — Mille pardons, cher frère.

Marie s’était échappée et revint avec quatre boutons de rose. — Elle en avait déjà placé un dans ses cheveux et un autre à sa ceinture; — elle plaça elle-même les deux autres à la ceinture et dans les cheveux de Marie-Anne. — Mon bon Henry, dit celle-ci, il faut que je te dise la cause de notre oubli. — Le comte d’Eisenach m’a envoyé ce matin un collier, des boucles d’oreilles et des épingles à cheveux en turquoises.

Et, tout en déjeunant, elle continua : Tu sais comme sont les filles, nous avons examiné, retourné, admiré ces bijoux jusqu’à ce qu’on vînt nous avertir que le déjeuner était servi. — Mais, sois tranquille, les fleurs ont leur prix, — et ton modeste présent ne nous trouve pas ingrates.

— Comment, modeste présent! s’écria Henry.— Et

où vois-tu que les fleurs soient un modeste présent? — Mais c’est ce qu’il y a de plus beau, de plus splendide, de plus riche au monde. Les Grecs les appelaient « fête de la vue. »

— Oh! cher professeur, dit Marie-Anne, — tu n’as pas besoin des leçons des Grecs pour nous faire aimer les fleurs.

Mais cependant il ne faut pas être injuste pour les autres belles choses. — Regarde.

Et elle tira de sa poche un écrin qu’elle ouvrit et dans lequel brillaient le collier, les pendants d’oreilles et les épingles à cheveux.

Henry regarda Marie; il vit les yeux de la jeune fille fixés sur les bijoux. — Mais elle s’aperçut qu’il la regardait ; alors, elle prit la rose de sa ceinture et la posa sur ses lèvres.

— Ah! parbleu, s’écria Henry, — l’artiste qui a monté ces pierres était un homme passablement raisonnable ; — il a précisément cherché à imiter les vergiss-mein-nicht dont je vous ai cueilli ce matin de pleines corbeilles.

Mais comme il a dû reconnaître l’infériorité de son ouvrage !

Les petits diamanls qu’il a mis aux cœurs des fleurs bleues ne sont nas aussi harmonieux que le sont dans

la nature leurs étamines jaunes, et la couleur fauve de l'or ne peut se comparer au vert vif et vigoureux des tiges et des feuilles de la plante. Et puis c’est roide, c’est lourd, c’est inerte, — tandis que la fleur est vivante. — L’orfévre n’a pas osé imiter la fleur légèrement teintée de rose au moment où elle s’épanouit.

— Eh quoil dit Marie-Anne, tu ne trouves pas ce cadeau charmant?

— Oui, mais très-au-dessous du mien.

— Le tien, dit Marie, est plus cher à mon cœur que . le seraient les plus gros diamants.

■—Ah! quel malheur 1 — Chère Marie, voilà que tu n’as pas répondu ce qu’il fallait répondre.

Tu crois que je vais te savoir beaucoup de gré de ce que ta tendresse estime plus une bagatelle venant de moi qu’un trésor venant d’un autre?

Je puis être content de ton cœur, ma belle fiancée, mais je ne le suis ni de ton goût ni de ton jugement.

A part la considération que les diamants et les turquoises coûtent plus cher que mes petites fleurs bleues,

— l’avantage demeure incontestablement à celles-ci.

Et mes roses donc, — avec leur enivrante odeur,

— leur âme 1

Sais-tu ce que c’est que le diamant? — Pour nous autres chimistes, c’est du carbone, du charbon cris-

tallisé ; — les turquoises sont des ossements fossiles.

La chimie, — la science, qui appelle un chat un chat, — enlève aux pierres dites précieuses leurs noms sonores, et leur en donne qui expriment les combinaisons auxquelles elles sont dues.

Le rubis est de l’alumine.

L’émeraude, silicate de glucyne et d’alumine, coloré par l’oxyde de chrême.

La turquoise, phosphate alumineux, coloré par l’oxyde de cuivre.

L’algue-marine est la même substance que l’émeraude, mais colorée par de l’oxyde de fer au lieu de l’être par de l’oxyde de chrême, etc.

Je comprenais, au besoin, le culte que les anciens avaient pour les pierreries, quand ils leur attribuaient des facultés merveilleuses, — lorsqu’ils croyaient que le vin bu dans une coupe d’améthyste n’enivrait jamais; — l’opale conciliait à son possesseur la bienveillance universelle, — l’émeraude sauvegardait la vertu des femmes, — le diamant vous préservait de tout venin, etc.

Mais aujourd’hui qu’on ne croit plus à tout cela, — les roses du rosier qu’on a cultivé, — du rosier qui semble nous les donner chaque printemps, avec leur parfum, — ne sonfc-élles pas plus charmantes que le

lis

rubis sans âme cueilli dans la boutique du lapidaire?

Henry s’arrêta, — carie comte Maximilien entrait, — et, d’ailleurs, il s’apercevait que les deux jeunes filles écoutaient la plaidoirie contre les pierres d’un air distrait , — qu’elles subissaient la phitippique comme on subit une averse.

Maximilien d’Eisenach avait la physionomie sèche et peu agréable ; — il était plus âgé de vingt ans que Marie-Anne, et jusque-là, si elle l’avait accepté pour époux, ç’avait été avec quelque froideur qu’elle avait reçu ses hommages.

Mais elle l’accueillit avec un visage rayonnant; certes, il se put croire aimé ce jour-là, surtout quand, dans la suite de la conversation, elle l’appela Max, par une abréviation familière et amicale de son nom.

Henry la regarda avec un étonnement douloureux ; mais lorsqu’il crut voir qué Marie elle-même semblait pour lui plus bienveillante que de coutume, il se retira dans sa chambre, où il fit des épigrammes contre les femmes et contre les diamants. — En voici une ;

L’histoire ment beaucoup, — et ses sanglants trophées, Ses crimes impunis, n’ont rien de gracieux.

Mais pour lire du vrai, du vrai pas ennuyeux. Parlez-moi de romans et de contes de fées!

Celui qui met Gygès, son anneau merveilleux.

Au nombre des récits faux et des contes bleus,

Je le sais maintenant, — et se trompe et divague;

Des exemples fréquents on dessillé mes yeux.

Si vous êtes méchant, stupide, laid et vieux.

Mettez à votre index, un beau soir, une bague Avec un diamant valant deux mille écus.

Tant qu’en la main fermée on gardera la pierre,

On est laid, bête et vieux ; — mais tournez-la dessua.

Le diamant parait et de ses feux éclaire Vos charmes ignorés, vos modestes vertus,

Vous étiez bête et laid, mais vous ne l’êtes plus !

Dites n’importe quoi, les femmes applaudissent,

Et, sous votre œil vainqueur, s’émeuvent et frémissent. D’autre part, s§yez beau, brave, rempli d’esprit ;

Si vous voulez parfois devenir invisible,

La recette en est simple et surtout infaillible :

Mettez sur votre tête un vieux chapeau meurtri,

Chauve, rougi, cassé, — vous pourrez dans la rue,

Circuler sans qu’aucun vous voie et vous salue.

Comme il recopiait son épigramme, on frappa deux petits coups discrets à la porte de sa chambre, et Marie-Anne y entra.

« Mon cher Henry, dit-elle, que penserais-tu si tu apprenais qu’un parent de notre chère Marie lui a envoyé un bouquet de géraniums, et exige qu’elle les mette dans ses cheveux ce soir ?

— Non-seulement je penserais, mais je dirais tout

haut que Marie, ma fiancée, n’est plus à Ah! je

comprends, tu as raison; — il faut que le frère s’ef-

face devant le fiancé ; — tu ne mettras pas ce soir ma couronne de vergiss-mein-nicht; tes cheveux appartiennent aux diamants et aux turquoises de monsieur le comte d’Eiscnach. — C’est vrai, c’est juste, mais c’est triste. — Je ne songeais qu’au bonheur qui entre dans celte maison, et point à celui qui en sort. Le bonheur qui sort est un bonheur certain et éprouvé. Que sera celui qui entre?

— Es-tu fou, Henry? — Ne connais-tu pas Marie comme tu me connais moi-môme? Mais qu’as-tu aujourd’hui ?

— Rien.

— C’est-à-dire quelque chose que tu ne veux pas dire.

— Tiens, voici quelques vers que je viens de faire.

Marie-Anne lut les vers et dit en souriant:

—Ah! c’est encore l’affaire des turquoises!

— Eh bien ! oui, — je maudis ces sottes pierres,— elles sont cause que j’ai été mécontent de Marie, et peut-être injuste pour vous deux. — J’ai tort, — vous êtes ainsi faites, ces babioles brillantes seront toujours un hameçon pour vos cœurs. — Vous ne saurez jamais apprécier ce qui est vraiment beau, vraiment grand. — Vous...

-Crois-tu être plus juste maintenant?

ENCORE LES FEMMES. Il»

— Dis-moi la vérité. — Crois-tu que Marie ait été aussi heureuse de mes fleurs bleues, qu’elle l’aurait été si je lui avais envoyé en place — la plate imitation en pierres de couleur que t’a envoyée le comte d’Eisenach?

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