‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmesChapitre 17 sur 35 · LES DIAMANTS S’EN VONT INDÉPENDANCE DES FEMMES · texte numérisé non relu

LES DIAMANTS S’EN VONT INDÉPENDANCE DES FEMMES

L’autre jour , un grand seigneur étranger, parfait spécimen de l’aristocratie européenne, s’arrêta long- Vmps devant un énorme diamant appelé « l’Étoile du Jud, » exposé au palais de l’Industrie par messieurs àlphen.

— « O grosse pierre ! disait le grand seigneur au gros diamant; pierre si grosse qu’en ce moment aucun souverain ne pourrait t’acheter, brille et resplendis vite ! hâte-toi de jouir de l’admiration et de Vempressement de la foule! Bientôt, sans doute, grâce aux progrès de la science, tu ne seras plus qu’un caillou sans valeur. En ce moment peut-être quelque savant s'écrie: « Eurêka! » et montre à d’autres sa-

vants les résultats de sa découverte. Il y a bien longtemps déjà que, pour les savants, tu es un morceau de charbon quelque peu modifié : du « carbone pur ; » ils te mettent au nombre des « combustibles; » ils savent te brûler, toi qui as passé si longtemps pour inaltérable! Bien plus, ils savent te produire, ils . savent te faire! Jusqu’ici ils n’ont pu te faire qu’en poudre, mais longtemps aussi on n’a pu tirer de la betterave que de la cassonnade. On cristallisera l’un comme on a cristallisé l’autre. Est-ce qu’on ne vient pas de résoudre un problème du même genre, relativement à l’aluminium?

» C’est une terrible chose que l’analyse, 0 gros diamant! Crois à mon expérience, experto crede Roberto. Maudits soient les philosophes, les savants, les idéologues l Pour eux, le diamant est du charbon, et un grand seigneur n’est qu’un homme tout au plus. Que l’on avait bien eu raison jadis de traiter ces genslà en ennemis publics, et de mettre des entraves à ce qu’ils appellent les progrès de l’esprit 1 O diamant I beau diamant! gros diamant! ton avenir m’inquiète, ' parce qu’il me fait songer à l’avenir des vieilles idées. Un de ces matins nous verrons trois lignes dans les journaux ; dans ces trois lignes on dira : « Le savant trois étoiles a présenté hier à l’Académie des sciences

nn diamant delà grosseur du poing; il a demandé pardon de l’exiguïté de l’échantillon: il n’avait eu que quelques heures devant lui pour le faire.

» Avec l’analyse on nous dit juste ce que nous sommes, et en général nous n’y gagnons guère.

» O gros diamant! hâte- toi de briller et de resplendir, tandis que moi, un des derniers débris de l’aristocratie européenne, je me hâte d’accueillir les salutations routinières de la foule. Bientôt peut-être nous n’aurons pas de plus grands ennemis, toi, que les femmes qui ont tout donné pour posséder des diamants dont chacun ne fait qu’un de tes rayons; moi , que les hommes qui, par un reste d’habitude, m’accablent encore de sottes flatteries.

* O gros diamant ! déjà on t’appelle par ton nom de carbone; tu n’en as plus que pour peu de temps, comme l’antique prestige de mes idées. »

Bt le grand seigneur étranger s’en alla mélancolique.

J’ai lu comme tout le monde, dans plusieurs journaux, la note que voici :

€ En Suisse, des femmes sont employées dans plusieurs bureaux télégraphiques intermédiaires ; elles s’acquittent avec beaucoup d’adresse de leurs fooc-

tions. Dans le seul canton de Berne, sur neuf bureaux télégraphiques, on en compte sept desservis par des femmes. *

Si tout le monde a lu cette note comme moi, je suis certain que personne ne l’a lue avec autant de plaisir que moi, pour deux raisons : la première, c'est qu’elle vient me fournir un nouvel argument dans une cause que je plaide depuis longtemps ; la seconde, c’est que je crois que l’idée est en progrès et qu’il n’est peutêtre pas impossible que je finisse par gagner mon procès.

Lorsque l’on commença à abandonner beaucoup trop l’agriculture et la terre, que les Latins appelaient avec tant de raison bonne mère, aima parens, pour venir s’entasser dans les villes, on fit dans les villes ce qu’on avait tout naturellement fait dans la campagne : les hommes prirent les rudes travaux, ceux qui demandent de la vigueur et de l’audace; les femmes, au contraire, ceux qui ne demandent que de l’assiduité, de la patience et de l’adresse.

yla campagne, en effet, l’homme bêche, pioche, conduit les bœufs et les chevaux, et porte les fardeaux; la femme file, coud, sarcle, trait les vaches, soigne la volaille et prépare les repas.

Jamais on n’a vu les hommes s’ingérer de coudre#

de filer, de sarcler, de faire la cuisine, etc., car alors il faudrait que les femmes, pour gagner leur vie, fissent àjleur tour les travaux des hommes ; et quoique nos campagnardes soient plus vigoureuses que les citadines, quoiqu’au besoin elles aident leurs pères et leurs maris dans leurs grandes fatigues, elles ont cependant une faiblesse relative.

Eh bien, dans les villes, les hommes se sont succès-

sivement emparés de toutes les professions lucratives des femmes; ils ne leur ont laissé que celles qui ne valent pas la peine d’ôtre usurpées, c’est-à-dire celles qui, ne nourrissant pas les femmes, feraient mourir les hommes de faim beaucoup plus vite.

De là la misère , le désespoir et la vénalité pour tant de filles du peuple.

Notez que les industries qui demandent de la force sont plus nombreuses que les autres ; que les hommes, en s’astreignant à ce genre de travaux, auraient encore plus de travail que les femmes , et qu’à tout prendre ils ont toujours la suprême ressource de se /aire soldats.

Éh bien I on a ôté aux femmes jusqu’aux travaux d’aiguille, — de l’aiguille qui leur appartient.

Je l’ai répété bien des fois, et je le répéterai encore bien d’autres :

ie j ENCORE LES FEMMES.

Certains travaux auxquels se livrent les hommes appartiennent aux femmes et ont été usurnés sur elles. J’en appelle à la générosité de ceux qui les ont usurpés sans s’en apercevoir, parce qu’ils ont trouvé les choses déjà établies ainsi ; qu’ils se fassent cette question :

Un homme et une femme viennent un matin sur la plaee publique pour y trouver un ouvrage qui leur donne le pain de la journée. Un seul bourgeois a de l’ouvrage à donner.

Il s’agit de porter deux paquets à l’autre extrémité de la ville : l’un est un lourd fardeau, l’autre est un objet léger, mais précieux et fragile.

Il peut laisser l’homme choisir ; je suis convaincu que cet homme, quel qu’il soit, ne s’avisera jamais de laisser à la femme la charge pesante. Eh bien ! ce qu’aucun de vous ne voudrait faire pour une fois et à l’égard d’une seule femme, vous le faites tous les jours, toute la vie, à l’égard de plusieurs millions de femmes que vous réduisez à la misère, au désespoir, à la vénalité.

Certes, je ne demande pas que ceux qui ont adopté ces professions féminines et qui n’en Ont pas appris d’autres les quittent tous ensemble demain matin. Il afut semer avant de récolter, et je sème.

Seulement, dans le champ des idées, il arrive toujours ce qui n’arrive que quelquefois dans le champ du laboureur, où la sécheresse et mille insectes malfaisants viennent parfois détruire la semence, soit en terre, soit à peine germée, ce qui l’oblige à ensemencer le champ de nouveau. Les préjugés, les intérêts sont comme de vilains insectes noirs, et bien malfaisants, et bien opiniâtres, mille fois plus que les courtillières, les mans, les taupes et les chenilles. Il faut donc labourer et semer sans cesse si l’on veut arriver à une récolte. Pour ce qui est de la sécheresse, afln de compléter ma comparaison, on en trouve dans le cœur de l’homme plus que dans le sable le plus aride.

Cet exemple des femmes employées en Suisse aux télégraphes me permet d'étendre encore mon idée, en me rappelant certains exemples analogues que je n’avais pas assez remarqués chez nous.

Lorsque je réclame pour les femmes les professions où l’on est assis, où l’on est frisé, où l’on a un dé et une aiguille, professions qui ne demandent que de l’adresse, je ne trouve que des femmes d’une certaine elasse; mais l’essai fait en Suisse me permet de songer aussi à une classe non moins intéressante et plus malheureuse que celle pour laquelle j’ai plaidé jusqu’ici.

Je veux parler de ces femmes qui ont reçu de l’éducation, et qui restent dans la vie, isolées, sans fortune, sans chances d’établissement; de ces femmes qu’un homme riche ne voudra pas épouser, car aujourd’hui il semble que pour être avare on attende d’en avoir le moyen ; — qu’un homme pauvre n’osera pas épouser, parce que son travail à lui est insuffisant.

Les bureaux de poste d’un certain rang sont gérés par des femmes ; c’est à peu près les seules fonctions données aux femmes, quoique ce soient celles peutêtre qu’il soit le plus périlleux de leur confier. Cependant elles s’en acquittent passablement. Il y a aussi certaines places dans l’administration des contribu* tions indirectes, bureaux de timbre et de tabac, que les femmes remplissent sans inconvénient. Mais toutes les autres places ne sont-elles pas occupées par des hommes? Or, cette profusion de bureaucrates, — je parle du moins de certains rangs et de certains grades qui ne demandent que certaines Connaissances et ne font assumer qu’une certaine responsabilité, — cette profusion, lorsque les hommes n’y sont pas indispensables, — et ils le sont dans d’autres professions , — est parfaitement contraire à la santé de l’homme. Les anciens en avaient fait un des supplices de leur enfer : « Être éternellement assis. *

lit

wî.Sedet, ætamomqne sedebit Infelix!

Cette vie sédentaire, au contraire, présente moins d’inconvénients pour les femmes. Le trajet du domicile au bureau et du bureau au domicile est un exercice suffisant pour leur santé.

Il faut, je le répète , que les mœurs et les idées ramènent la société à faire pour les femmes ce qu’elle fait de son mieux pour les hommes : leur donner le moyen de vivre en travaillant.

Eh bien, dans l’état actuel des choses, à très-peu d’exceptions près, les femmes ne peuvent pas vivre en travaillant, parce que les hommes ne leur laissent que celles des professions, leur appartenant naturellement, qui ne valent pas la peine d’être prises.

La misère, le désespoir, tant de pauvres filles tombées dans le désordre, tant d’infanticides, tant de cadavres de femmes trouvés dans la rivière ou dans les mansardes, auprès d’un fourneau, doivent plaider ' plus éloquemment mille fois en faveur d’une réforme’ que ni moi ni aucun autre nous ne le pourrions faire. Mais ce n’est pas aux lois qu’il faut avoir recours pour arriver à ce résultat, c’est aux idées, c’est aux uœurs, qui seules font les lois durables ; c’est au bon

sens, à la générosité publique qu’il faut faire appel. Il faut que tout doucement l’homme arrive a être frappé de deux sentiments, l’un de honte de ne pas employer ses forces, l’autre de pitié de voir qu’il usurpe le pain d’une pauvre femme.

Toute loi, tout régime qui serait contraire aux idées et aux mœurs du pays n’aurait que la durée d’une mode de chapeau ou de gilet.

On peut donc compter que je reviendrai souvent sur ce sujet. Depuis vingt ans que je combats dans les livres et dans les journaux, si j’ai noyé dans l’encre ou transpercé du bec de ma plume deux ou trois petits abus, c’est à mon obstination que je le dois. Les abus sont durs. Ce n’est pas avec un rasoir mais avec une scie que l’on réussit à couper le marbre. C’est avec de la poussière de diamant et de la patience que l’on polit le diamant, à ce qu’on m’a dit.

Il ne faut désespérer de rien. Janin a découvert un œillet bleu, Dumas une tulipe noire, madame Sand un chrysantea bleu. Le merle blanc et ,1e cygne noir, si longtemps donnés comme la figure de l'impossible,

Rara avis in terris nigroque simillima cygne,

le merle blanc et le cygne noir sont trouvés depuis

longtemps ; ils sont môme dépassés, car tous les journaux annoncent que l’on vient de tuer un merle rose 1» Auxerre, ce fameux merle rose que l’on accusait .Buffon d’avoir pris dans les plis de ses dentelle».

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