‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmesChapitre 34 sur 35 · LES FILLES MERES · texte numérisé non relu

LES FILLES MERES

Oh I n’insultez pas une femme qui tombe, V. Hugo.

J’ai déjà dit combien deviennent chaque jour plus fréquents les faits d’avortement et de destruction des enfants ; plus d’une fois j’en ai dit et développé les causes. J’ai accusé les philanthropes économes qui suppriment les tours et le mystère. J’ai accusé celte usurpation immorale, par des hommes jeunes et forts, des travaux qui appartiennent aux femmes ; usurpation qui ne leur laisse plus de possibilité' de vivre que par la prostitution.

J’ai accusé cette sotte barbarie des mœurs qui fait que, lorsqu’une pauvre fille se laisse entraîner par l’amour qu’elle inspire et par celui qu’elle ressent,

JOü ENCORE LES FEMMES,

lorsqu’elle croit un instant que l’homme qui est à ses pieds n’est pas un lâche, un menteur et un traître, et qu’elle se fie à son honneur ; si cet homme l’abandonne ensuite sans secours, c’est la victime qui est déshonorée et non son assassin.

Cette autre bêtise de l’opinion, qui fait qu’une fille trompée qui se décide, à être à la fois le père et la mère de son enfant, à travailler jour et nuit pour le nourrir, à ne pas manger pour lui donner du pain ; que cette fille, qui accomplit un acte héroïque qu’il faut recommencer tous les jours, cette fille qui devrait trouver partout de l’appui et de l’admiration, est repoussée de toutes parts et accablée du mépris universel.

Eh bien, j’avoue que j’ai été saisi d’indignation et de pitié en voyant imprimer ces paroles d’un magistrat à une fille citée comme témoin dans une affaire d’avortement : « Vous êtes accouchée sans avoir été mariée. » C’est si odieux, que l’on ne pense pas à remarquer que c’est bête. Certes, dans cette circonstance où une autre femfhe était accusée du crime d’avortement, ce qu’il fallait dire à l’autre qui', elle, avait mis son enfant au monde ; qui, elle, avait bravé la honte pour le voir vivant; qui, elle, avait bravé la misère pour le garder; il fallait lui dire: « Vous, vous avez

été courageuse, honnête, héroïque; vous vous êtes élevée au-dessus de l’opinion publique en la bravant. * Mais non, un magistrat lui inflige un blême, une honte publique ; et vous êtes étonnés ensuite, vous, les imbéciles qui infligez la honte aux victimes, vous, les philanthropes qui leur enlevez le mystère; vous, les magistrats qui ne savez pas vous séparer de la barbare sottise du vulgaire, vous êtes étonnés de voir s’accroître sans cesse le nombre des avortements et des infanticides. Je déclare que j’ai la ferme et sérieuse et mathématique conviction que ces paroles imprudentes seront la cause de plusieurs avortements et de plusieurs infanticides.

Encore un mot : la justice est bien assez terrible, sans qu’elle ait besoin de faire des grimaces et de grossir sa voix ; il y a bien assez de circonstances où elle a à punir, sans qu’elle aille empiéter sur le rôle des prédicateurs ; la justice ne doit frapper que ce que frappe la loi. Un magistrat n’a pas besoin de faire des phrases sur « tes relations coupables ;» tout ce que la loi ne punit pas est innocent à ses yeux, et ces grands airs empesés ôtent de la dignité à la justice. *

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