MENUS PROPOS
Je remercie beaucoup M. N. F..., qui me met à même de réparer une injustice, et de ne pas ressemc bler à quelqu’un que je signalais il y a quelque temps., qui ne tient que les serments des autres et ne répare que les injustices d’autrui.
J’avais écrit, à propos du procès de monsieur Carden, que pas un magistrat sur le continent n’aurait osé parler de l’amour en termes nobles et élevés comme avait fait monsieur l’attorney général qui portait la parole dans cette affaire.
On me rappelle que, à la cour d’assises de Paris, dans le procès de l’assassin Poulmann, le président, dont je regrette de ne pas savoir le nom, s’écria, en parlant à la fille Simonin, mêlée à cette affaire :
« Ne profanez pas ainsi le nom de l’amour ; ce n’est pas L’amour qui vous a liée à cet homme. Que peut-il y avoir entre vous et ce noble sentiment? »
J’ai retrouvé, dans un livre imprimé en 1 640 et rapporté à une princesse ou duchesse de Toscane, un mot cruellement et injustement attribué depuis à Marie- Antoinette : « Si le peuple n’a pas de pain, qu’il mange de la brioche. »
Ce mot, d’ailleurs, prouverait plus d’ignorance que ds dureté. Il est des gens qui, nés dans l’aisance, croient que le repas suit l’appétit, comme lé sommeil suit L'envie de dormir. C’est à une erreur de ce genre, sans aucun doute, qu’il faut attribuer un abus que me signale M. C., juge, que je remercie très-cordialement de m’avoir pris pour secrétaire, et je lui pardonne de m'appeler Kaar depuis trente ans.
Je suis convaincu que cet abus aussitôt signalé à L'administration , mourra de lui-même, comme les crapauds meurent au soleil.
On a créé à l’administration des postes, un certain nombre de places, réservées aux femmes et filles des anciens employés de l'État, morts avant l’âge de la retraite & la plupart de ces places, il n'est affecté qu’un traitement de 600 francs, et ces 600 fr. sont
ENÇjQBÇ LES FENDUES. $}
Men gagnés, ■» En général, an France, ,op .est trèsexigeant pour les petites places, et très-indulgept pour les grosses.
On ne peut se figurer l’énorme travail imposé à ces pauvres protégées et privilégiées. Elles n’ont pas deu;x heures de repos par jour, et celles qui se trouvent sqr la ligne d’un chemin de fer sont obligées de se relever une ou deux fois chaque nuit.
On comprend que ces pauvres femmes ne font guère d’économies. Il est rare même que le cautionnement de 600 fr., qui répond de leur gestion leur appartienne, et alors elles ont à payer une différence d’intérêt. Eh bien, un arrêté, pris dans un but d’ordre et de régularité, vient d’aggraver leur situation, sans y prendre garde. Elles doivent dorénavant faire à l’État l’avance du prix des nouveaux timbres-poste, c’est-àdire d’une somme d’à peu près 150 fr. Trois mois de leurs appointements !
C’est une véritable désolation ; j’aurai soin que ces lignes soient mises sous les yeux de monsieur le directeur des postes, qui trouvera, j’en suis sûr, quelque moyen de concilier l’ordre et l'humanité.
Quelques magistrats ne s’aperçoivent pas qu’ils di-
•8 ENCORE LES FEHMES.
sent quelquefois à l’audience « la dame une telle » ou « la femme une telle » selon que la femme appartient à telle ou telle classe, pauvre ou riche. — C’est une exception fort rare. — La plupart des magistrats comprennent tout ce qu’il y a de rigoureusement sacré lans l'égalité devant la justice.
OU L’AUTEUR PROPOSE UN DÉBOUCHÉ POUR L’ENCOMBREMENT DES FILLES A MARIER
Plusieurs familles de celZes qui ont tous les droits à voir leurs membres exercer les professions libérales, ont placé leurs enfants dans les écoles d’agriculture ; ils en sortiront citoyens utiles et distingués ; mais, dès le commencement de leur carrière, ils trouveront un obstacle qui mérite qu’on s’en occupe.
Il faut que l’agriculteur se marie jeune; il a besoin d’une compagne qui s’associe à ses travaux et soit le charme de sa vie. L’isolement où le place l’exercice de sa belle profession ne met à sa disposition que les heureuses , complètes et sérieuses joies de la famille. Eh bien 1 l’agriculteur dont nous parlons, l’agriculteur instruit, dont l’esprit cultivé se sera enrichi de fleurs
n ENCORE LES FEMMES,
et de fruits, trouvera difficilement à se marier convenablement.
Si certains bons esprits commencent à voir ce qu’il f a de noble, d’élevé, d’indépendant dans la profession d’agriculteur , je doute que l’on ait rien fait jusqu’ici pour faire naître et cultiver ces sentiments et ces idées dans l’esprit des femmes. Une jeune fille de la bourgeoisie rêve de devenir la femme, d’abord d’un homme riche, puis d’un médecin, d’un avocat, d’un notaire. Si vous lui parlez d’un agriculteur, elle fera des moues dédaigneuses et ira pleurer dans sa chambre.
De sorte que notre jeune agriculteur n’aura à choisir que parmi les filles qui feraient galerie et tapisserie, et qui se verront exposées à coiffer sainte Catherine. De sorte que dans l’état actuel des idées, le jeune agriculteur sera considéré comme un « pis-aller, » et ne Terra sa recherche accueillie que lorsqu’on sera sûre de ne plus voir se présenter de notaire, d’avocat ou dç médecin, ou même de riche industriel.
Cela n’est qu’un des côtés et un des points de vue de la question.
i Toute jeune fille bien élevée est toute prête à remplir convenablement les fonctions de femme d’un médecin, d’un notaire, d’un avocat, d’un négociant.
H n’en est pas de même des fonctions de la femme
d’un agriculteur. Il faut pour les exercer avoir certaines connaissances.
Il faut qu’elle partage les goûts de son mari, qu’ella comprenne la grandeur, la noblesse et l’indépendance de sa profession, et qu’elle en soit fière. Il faut qu’elle connaisse les grands et les petits bonheurs decette noble vie des champs, et qu’elle ne la prenne pas pour un exil.
Il faudrait ensuite qu’elle fût en état de surveiller une ferme et une nombreuse famille de servantes et de domestiques; qu’elle pût diriger la basse-cour, suppléer son mari pour les ordres à donner dans les absences ou pendant la maladie du maître ; ce qui ne l’empêcherait nullement de dessiner si elle le voulait, et surtout d’avoir son piano , de faire de la musique , de chanter, de lire; en un mot, d’avoir tous les plaisirs intellectuels.
Mais le jeune agriculteur, qui d’abord aura été pris faute de mieux , non-seulement ne trouvera pas dans sa jeune femme ces connaissances utiles, qu’au besoin il pourrait lui procurer lui-même, mais il ne rencontrera pas le désir de les acquérir. Sa femme, au lieu de lui être un aide et un bonheur, sera un obstacle et un chagrin.
Les jeunes lilles rêvent aujourd'hui la position bi-
zarro et anormale qu’ont les femmes de la crasse dite bourgeoise. Les maris travaillent, et les femmes n’ont d’autre souci que de s’habiller, de se déshabiller et de babiller. Elles sont d’une condition supérieure à celle de leurs maris, qui sont des ilotes obligés de travailler et de faire pis pour les entretenir dans un luxe qui est toujours tellement croissant que l’on abandonne les professions correctes , qui ne peuvent plus nourrir les familles, et que l’on se jette dans un jeu effréné , déguisé sous le nom d’affaires.
Les femmes ont la situation, commode peut-être, mais peu honorable, de jolis animaux que l’on nourrit pour le plaisir des yeux, des ouistitis, des bengalis, ou de petits chiens bichons, ou pis encore, de filles entretenues.
Or, il n’est pas difficile de remarquer que l’empressement pour les doux nœuds de l’hyménée, vieux style, s’en va fort diminuant de la part des hommes, et que, si elles n’étaient retenues par la bienséance et la fierté, ce serait au tour des femmes de témoigner par leurs gestes qu’elles manquent de maris, comme les Romains du ballet des Sabines faisaient savoir au public qu’ils manquaient de femmes.
On dit bien encore aux filles, moins qu’aux femmes cependant, parce que celles-ci ne peuvent prendre leurs
admirateurs an mot; on dit bien encore aux filles qu’un de leurs regards vaut toutes les mines de l’Australie , qu’on est prêt à se faire tuer pour un sourire , que baiser le bas de leur robe est un rêve dont on n’ose presque pas imaginer l’accomplissement, que l’or n’est rien auprès de leurs cheveux blonds, que les perles sont moins que rien auprès de leurs dents, que leurs yeux bleus ont plus de charmes et surtout plus de prix que les plus belles turquoises, etc.
Mais, par exemple, si la jeune fille répondait ; « Eh bien ! prenez ces cheveux d’or, ces dents de perle, ces yeux de turquoises, ce sourire à perpétuité, etc. ; prenez cela pour vous seul, prenez-le pour toujours, » on lui dirait; «Minute, mademoiselle. Combien monsieur votre papa me donnera-t-il d’argent pour que je consente à entrer en possession de tant de charmes et d’un aussi grand bonheur? »
Et malheureusement cette avarice masculine, qui autrefois était une chose honteuse et justement vilipendée par les poètes, est devenue aujourd’hui parfaitement raisonnable.
En effet, supposons que la jeune fille réplique et dise : « Mais vous parlez maintenant de richesses I Que parliez-vous donc tout à l’heure de mes cheveux d’or, de mes yeux de turquoise, de mes dents de perle, tous
trésors dont le moindre était, disiez-vous , plus désirable que les mines de l’Australie !
— J’en parlerais volontiers encore , mademoiselle , si vous vouliez bien n’avoir jamais d’autre parure , d’autre or, d’autres perles , d’autres turquoises , que vos cheveux, vos dents et vos yeux. Je consentirais encore à les faire entrer dans le chiffre de la dot , si vous vouliez ne pas promener dans de riches carrosses ces dons précieux de la nature. »
Le monde et le mariage ressembleront bientôt à un bal où il n’y a pas assez de cavaliers.
Triste 1
Ce serait donc trouver un débouché que d’élever des femmes pour les agriculteurs, en même temps qu’on commence à élever des agriculteurs intelligents, savants, distingués;
Lesquels feront de l’agriculture, la plus noble et la plus indépendante des professions (c’est à dessein que je me répète), et aussi une des plus lucratives ; une profession où le nécessaire embrasse une partie du luxe des autres professions, luxe laborieusement acquis.
Les beaux jardins, les beaux chevaux, une table abondante font partie pour ainsi dire du mobilier nécessaire de l’exploitation.
Il faudrait d’abord inspirer aux jeunes filles le goût de la vie des champs. Pour cela il suffit de la leur faire connaître. Ce n’est que par ignorance qu’on ne pré- Ifère pas cette vie à toutes les autres.
Il faudrait leur donner certaines connaissances indispensables ;
Sans négliger les arts d’agrément, surtout la musique, repos, joie et fêle de la maison.
Après tout, supposez qu’une fille élevée ainsi n’épouse pas un de ces heureux, nobles et libres paysans que je rêve et qui vont se réaliser, au pis-aller elle serait pour tout autre mari une bonne ménagère, simple, économe, en même temps qu’une femme modeste, sensée et agréable.
Pourquoi, par exemple, ne donnerait on pas un peu cette tendance à l’éducation de la maison de Saint- Denis, où sont élevées par l’État les filles des légionnaires?
A Alphonse Leb Atari.
Eh là -bas ! mon cher Alphonse, te souvient-il encore âu carnaval? il me semble bien que nous avons as-» sisté à la fin du carnaval en France.
A moins que sur ce point, comme sur tant d’autres, il ne nous arrive déjà ce qui est arrivé à ceux qui nous ont précédés :
On blâme la frisure quand on n’a plus de cheveux, et on médit des pommes quand on n’a plus de dents.
Le carnaval du temps de noire jeunesse était-il réellement une chose très-amusante en elle-même, ou le plaisir que nous y trouvions venait-il seulement do notre jeunesse?
Age heureux, riche et puissant, où les fruits des
fs
haies et l’amour de la première venue ont tant de saveur ; où l’on fait de si bons dîners avec les côtelettes à la sauce du chaircuitier du coin ; où l’on écrit tant de vers, où l’on éprouve de si nobles et de si généreux sentiments pour des créatures qui n’en comprennent pas un mot, — grâce à l’appétit de l'estomac et l’appétit du cœur, grâce à la jeunesse 1
En tout cas, si nous nous sommes amusés du carnaval, nous avons eu parfaitement raison de nous amuser.
J’espère que toi et moi nous éviterons de faire un crime à nos successeurs des plaisirs qui nous échappent; j’espère surtout que nous ne deviendrons jamais assez bêtes pour nous faire un crime ù nous-mêmes de les avoir goûtés.
Si je me sentais disposé à accuser la génération
qui nous suit de légèreté, de frivolité, d’amour des %
plaisirs et surtout d’amour de l’amour, je me mordrais soigneusement les lèvres pour emprisonner ma langue, et je reconnaîtrais tristement :
Et cet âge envieux où naît l’austérité.
Où l’on fait la sagesse avec l’infirmité,
El le radotage, celte fleur jaune qui fleurit sur Ios
ruines, comme la giroflée. Mais quand j’ai à reprocher à la jeunesse de n’être pas assez jeune et de n’avoir pas co trop sans lequel on n’a 'pas assez plus tard,
Amo ln adolescente quod re secari possit,
je n’ai plus la même défiance de moi-même. Peut-être cependant est-ce le radotage sous une autre forme, le radotage de Nestor et celui d’Evandre, le radotage déguisé, le radotage en domino et avec un faux nez. Cela nous ramène au carnaval.
Autrefois les gouvernements faisaient une sottise : ils s’attribuaient tout ce qui arrivait de bien à leur peuple, soit par hasard, soit malgré eux.
Ils exigeaient de la reconnaissance à cause de la pluie et à cause du soleil. Si les épis jaunes et lourds
tombaient sous la faucille, si la vigne se chargeait de
pampres et de grappes, les gouvernements de ce temps-là le publiaient avec emphase, et les plus mo- 4estes baissaient les yeux.
C’était un mensonge, mais ce n’est pas là l’inconvénient. Le mensonge n’est mauvais pour celui qui ‘ 3e fait que quand on ne le croit pas, et les gouvernements, auxquels on no pouvait répondre tout haut, croyaient toujours qu’on les croyait.
L’inconvénient était que, lorsqu’il ne pleuvait pas ou qu’il pleuvait à contre-temps, lorsque les coteaux ' du les plaines restaient infertiles, on accusait les gouvernements et l’on s’en prenait à eux.
Injustice criante, si ce n’avait été UDe juste représaille.
Alors les gouvernements étaient obligés, pour parer à cet inconvénient, d’avoir des gens à.eux qui soutenaient, envers et contre tous, qu’il pleuvait quand il fallait de la pluie, — et plaidaient, le parapluie à la main, qu’il faisait le plus beau soleil du monde, quand il fallait du soleil.
Les gouvernements de ce temps-là avaient une autre imprudence lorsque vers l’époque de carnaval il faisait une belle gelée et quelques pâles rayons de soleil, — lorsqu’il plaisait à beaucoup de leurs sujets de se peindre le visage en rouge ou en bleu, et de s’enivrer du plaisir que l’on goûie à entendre les hordes de gamins crier à la chic-en-lit quand on est sûr que l’on est la cause et le but de ces cris; — les gouvernements de ce temps-là annonçaient que c’était un signe de grande prospérité et s’en enorgueillissaient. De là à payer des gens pour se déguiser et d’autres pour crier à la chie-en-lit, il n’y avait qu’un pas, et les chroniqueurs prétendent que sous certains gouver-
nements, à certaines époques, on servait sur les boulevards de Paris de la félicité publique, sophistiquée et à faux poids.
En remontant un peu, on sait que la grande Catherine, visitant ses États, trouvait de temps en temps, dans des endroits où les historiens, les géographes et les statisticiens ne connaissaient que des déserts ou des bourgades misérables, — de beaux petits hameaux tout neufs, peints et vernissés avec des troupes de paysans joufflus et bien vêtus qui dansaient joyeusement comme des paysans d’opéra-comique.
A l'aspect de l’impératrice, ils se prosternaient sans se relever jusqu’à ce que la voiture eût disparu.
Puis, en grande hâte, par les soins de Potemkin, on ramassait, on démontait, on repliait proprement les maisons, on emballait les paysans, et, par des chemins de traverse, on allait, à quelques lieues plus loin, remonter, reconstruire et replanter le hameau devant lequel les mômes paysans recommençaient à danser et à se prosterner.
Ce qui fit que Catherine le Grand, comme l’appelait Voltaire, rentra chez elle aussi enchantée que surprise de la prospérité de ses États et du bonheur de ses sujets.
En remontant encore un peu, on se rappelle Sha-
habaam qui dit à ses sujets : « Or ç&, que tout le monde s’amuse; ceux qui ne s’amuseront pas seront empalés. »
Par une pente invincible, tout despotisme arrive à Shahabaam.
Si .l'on voit aujourd’hui beaucoup moins de masques dans les rues de Paris, ce n’est pas que l’on se déguise moins, c’est parce que, aü contraire, trente bals masqués ouvrent toutes les nuits leurs gueules à deux ballants.
Cependant, malgré la multitude de gens qni se déguisent, il n’en est pas moins vrai que le carnaval n’existe plus, et cela parce qu’il n’a plus aucune raison d’être.
Ces nombreux bals déguisés où les hommes ne mettent pas de masques et où les femmes ont les leurs dans leur poche, ne sont que des bals parés, où tout le monde adopte un seul et même déguisement, où chacun se déguise en quelqu’un de riche.
Le carnaval a sa raison d’être lorsque les rangs, les castes, les professions sont fixés et distingués par le costume.
On comprend les saturnales des Romains. Les esclaves se déguisaient en maîtres et les maîtres en esclaves, parce que les esclaves et les maîtres savaient
bien qu’ils reprendraient le lendemain leur véritable figure.
On comprend le petit bourgeois se déguisant le mardi gras en marquis, lorsque le petit bourgeois savait qu’il n’avait aucun autre moyen de devenir marquis ni aucun autre jour pour l’être.
On comprend l’artisan s’affublant d’un costume de chevalier, lorsqu’il n’était permis qu’à un membre de la noblesse d’aspirer à être officier dans Y armcc du roi.
On comprend la grisette se costumant en duchesse, lorsqu’elle savait positivement qu’elle ne pouvait être faite duchesse que par elle-même, et pour vingt-quatre heures.
On comprend l’ouvrier se déguisant en prince à tunique abricot, avec des crevés bleu de ciel, lorsqu’il était condamné à porter le reste de l’année sa veste de travail.
Mais, aujourd’hui, des causes diverses ayant produit de bons et de mauvais résultats, tout cela est changé.
Le petit bourgeois, l’employé à 1,500 fr. se déguise foute la vie en marquis, — il s’habille comme lui au moins une fois par semaine.
On a vu de notre temps des épiciers et des bonnetiers devenir sinon marquis, du moins comtes et barons.
Les costumes de chevaliers et de guerriers à casques dorés sont abandonnés depuis qu’une grande partie de nos illustrations militaires de l’autre révolution et de l’autre empire sont sorties des boutiques d’artisans, et depuis surtout que les bourgeois s’habillent en garde national.
Pourquoi une grisette ou une comédienne se déguiserait-elle en duchesse au carnaval? — Un peu de patience, un peu d’adresse, un peu de notoriété au bal Habille, et elle épousera peut-être un vrai duc.— Ces alliances ne sont pas rares aujourd’hui. —D’ailleurs elle s’habille déjà comme les grandes dames.
L’ouvrier, comme l’employé à 1,500 fr., met des bottes vernies et un paletot de drap fin ; il se déguise en prince d’aujourd’hui, en prince vivant, cinquantedeux fois par an ; qu’a-t-il besoin de se déguiser une fois en prince de fantaisie, en prince, de contes de fées, en prince de pendule?
Grâce à « l’égalité de. dépenses » qui règne aujourd’hui, tout le monde est sans cesse déguisé, — carnaval coûteux, dangereux, laborieux, très-sérieux et trèstriste.
Le masque n’existe de droit que lorsque les mœurs renferment chacun dans sa sphère, comme l’apologue ne vit que sous les gouvernements absolus. M. Vlen-
ENCORE LES FliMMES. 8 g
net a le tort d’écrire encore des fables très-spirituelles, mais M. Belmontet n’en fait pas : il peut tout dire, et il en use largement.
Le masque aurait pu subsister encore au bal de ('Opéra. Le bal de l’Opéra était pour nous le carnaval, car nous n’avons ni l’un ni l’autre pris jamais aucune part aux danses frénétiques, aux plaisirs épileptiques du Jardin Mabille ou du Château-Rouge. J’avouerai môme que je n’ai jamais vu ni l’un ni l’autre de ces deux jardins de délices. Mais je crois bien avoir rencontré leurs initiés et leurs habitués au bal de l’Opéra la dernière fois que j’y suis allé.
Sans cette invasion, le bal de l’Opéra aurait été un asile éternel pour le masque.
Mais celte invasion a tué le bal de l’Opéra. Développons quelque peu ces deux propositions :
La première est que le bal de l’Opéra, sans l’invasion des habitués de Mabille et du .Château-Rouge, aurait été un asile éternel pour le masque.
Si les conditions sociales se sont fort mêlées, les conditions humaines n’ont pas changé ; la situation de la femme vis-à-vis de l’homme est toujours la même. C’est pour la monotonie et l’ennui de cette situation que le bal de l’Opéra offrait des saturnales, — c’est-à-dire que la femme, dans la vie, doit attendre
qu’on l’invite h l’amour, comme, dans le salon, elle attend qu’on l'invite à la danse.
La femme, qui ne peut choisir qu'entre ceux qui l’ont préalablement choisie;
Qui ne peut être choisie que parmi le petit nombre qui se trouve dans un certain cercle ; — la femme, ce jour-là, abandonnait son rôle, masquait son visage pour pouvoir démasquer son esprit et son cœur; choisissait avant d’être choisie, choisissait hors du cercle de ses relations, et parlait une bonne fois à langue abattue.
Car les femmes seules se déguisaient, les hommes ne pouvaient que se parer et devaient attendre, à cause du masque des femmes, comme ailleurs les femmes, à cause de l’usage, qu’on les choisit du moins pour causer.
Cette interversion des rôles avait également son côté piquant pour les hommes, en ce que leur vanité y était chatouillée d’une manière nouvelle et à des endroits d’ordinaire inchatouillés.
Certes, il se glissait bien par-ci par-là quelques Phrynês, mais, comme les hommes savaient qu’ils avaient beaucoup de chances de rencontrer des femmes du monde, au risque d’offenser les Phrynés, ils restaient dans les limites d’une familiarité polie et respectueuse.
La morale officielle a dérangé tout cela il y a déjà une quinzaine d’années.
Cette morale, qui a pour unique procédé de boucher les égouts, sans se préoccuper des sources ni des ruisseaux, a dans son dossier, entre autres mesures, d’avoir défendu aux Phrynés de paraître en toilettes bizarres dans certains endroits fixes.
Alors, nous avons vu naître la lorette que l’on rencontre partout habillée comme les plus honnêtes femmes du monde.
Les femmes du monde auraient pu vaincre : et, pour cela, il fallait ne pas lutter.
Il fallait afficher la simplicité, du moins dans la rue et dans les endroits publics.
Les lorettes n’ont pas le moyen d’être simples : le luxe est leur livrée.
Mais les femmes du monde ont voulu lutter de luxe; elles qui ne peuvent ruiner qu’un homme, elles ont prétendu lutter de robes chères avec des rivales qui ruinent tout le monde.
Elles ont voulu mettre la ceinture dorée, de sorte que les lorettes se déguisant en femmes du monde, de par la morale officielle, et les femmes du monde se déguisant en lorettes, de par leur propre volonté, il est fort difficile de s’y reconnaître.
Les lorettes, auxquelles les femmes du monde ont voulu disputer la rue en s’y montrant en jupes magnifiques, se sont vengées en portant la guerro sur les frontières de leurs ennemies et un peu au delà.
Elles ont envahi les théâtres, les promenades; elles ont pris possession du bal de l’Opéra. Là elles ont tout renversé. Leur visage démasqué, elles ont démasqué leurs épaules; elles ne cachent plus que leurs masques. Il serait plus franc que l’administration les reçût en dépôt au bureau des cannes.
On ne peut rester masquée: on n’aurait qu’à faire illusion et à être prises pour des femmes comme il faut par quelques béjaunes qui n’oseraient pas offrir un souper !
Quelques dominos émaillent encore le bal, — quelques masques s’opiniâtrent comme le coucou obstiné de la rue Saint-Denis. — Mais on croit généralement que celles qui sont masauées ont une figure plus laido que leurs masques ; — que celles qui sont vêtues sont maigres ou difformes.
On prétend, il est vrai, que sous deux ou trois do jes dominos se cachent des femmes du monde, — mais c’est un quine auquel personne ne met, — et, tomme il est convenu qu’il faut obéir aux majorités, in aime mieux choquer un peu une femme du monde
par hasard égarée là, que d’ennuyer mille loreltes el de paraître accessoirement un nigaud. — Aussi , le langage et les manières achèveront de choquer les femmes du monde qui vont encore à l’Opéra, — si tant est qu’il y en aille encore.
De telle sorte, mon bon Alphonse, que nous pouvons nous persuader ceci :
Que ce plaisir de notre jeunesse s’est évanoui derrière nous au moment où nous le quittions Comme dans le beau conte de Gracieuse etPerrinet, quand Gracieuse sort du palais de cristal où elle a refusé d’épouser le beau page vert, elle voit le magnifique palais s’écrouler derrière elle et se briser en mille miettes.
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