FERNAND A PROSPER
25 juin t SS..
Les voyages prouvent moins de curiosité pour les choses que l’on va voir que d’ennui de celles que l’on quitte. Tu sais , mon cher Prosper, à quel degré de dénûment nous étions parvenus, et quelle nécessité m’a fait tenter une nouvelle attaque contre la bourse de mon cher oncle et tuteur. Les choses, je crois, tourneront mieux
IIORTENSE
que nous n’avions osé l’espérer, et, après avoir suffisamment exploré le terrain, je vais, d’ici à deux ou trois jours, engager une action définitive.
Notre voyage a été comme presque tous les voyages : il ne nous est rien arrivé, et un voyage de cinquante lieues n’est pas assez lointain pour qu’on puisse se permettre d’inventer des circonstances. Charles était dans l’intérieur, j’étais sur l’impériale de la voiture avec trois autres personnes, qui, toutes trois, se sont crues obligées de me donner des raisons de leur situation. L’un de mes compagnons voyageait ainsi par goût, la vue étant plus belle ; l’autre n’avait pu obtenir d’autre place ; le troisième ne pouvait satisfaire autrement son habitude de fumer. C’est une chose étrange que la vanité. Je comprendrais un mensonge qui aurait pour but de se rendre
IIORTENSE
agréable aux autres ; mais ceux de mes compagnons de voyage ne voulaient pas dire autre chose que ceci : « Je vous prie de ne pas croire que ce soit par défaut d’argent, comme vous, que je me suis ainsi juché sur la voiture avec les ballots. » Je me sentis d’assez mauvaise humeur de celte impertinence, d’autant plus qu’ils paient pris à eux trois les trois seuls mensonges dont il fût possible de colorer notre misère, et ^ue j’étais, faute de mieux, réduit à dire la vérité ou à ne rien dire.
Si ma lettre devait être publiée on seulement lue par une douzaine de personnes, tu peux être persuadé que j’userais ici de tous mes avantages, et que je me servirais de toi comme tout voyageur se sert de l’ami auquel il écrit.
a Reste à Paris , te dirais-je, toi qui, plus
sage que moi, as consacré ta vie aux calculs de la fortune et aux luttes de l’ambition; toi, esprit exact et sachant le prix des choses, qui ne te livres pas à de vaines et poétiques rêveries, etc. »
Ce qûi signifie que l’ami auquel on écrit est un rustre, un butor, un boutiquier, une huitre, un cloporte destiné à faire ressortir par un contraste l’âme élevée, le désintéressement artistique, la poétique désinvolture de l’ami qui écrit.
Mais ma lettre, destinée à allumer ta pipe, n’en jetterait pas pour cela une flamme plus brillante et plus pure ; je n’userai donc que d’un seudes avantages de ma position d’ami de voyage en t’envoyant une liste de commissions à faire pour moi, commissions que, sans aucun doute,, tune ferais pas pour toi, que je trouverais bien
quelque prétexte de ne pas faire non plus si j’étais à Paris, mais qui, vu l’éloignement et l’impossibilité où je suis d’en avoir la corvée, me paraissent d’une telle urgence, que je te prie de n’y apporter aucun retard»
Quand je te disais que mon voyage n’avait été marqué par aucun accident, j’oubliais des aventures de voleurs au nombre de deux par jour, c’est-à-dire à l’heure du déjeuner ou du dîner dans les auberges.
Certains voleurs de grande route, en effet, vu les progrès de la civilisation, les écoles primaires et le déboisement de la France, ayant remarqué qu’on les pendait quelquefois et qu’on les envoyait fréquemment aux galères, ont sans doute cru devoir apporter à leur profession des modifications plus apparentes que réelles, qui l’ont placée à la hauteur des autres industries. Us ont
IIORTENSE
pris une patente, et, pour ne pas abandonner le théâtre de leurs anciens exploits, ils se sont établis aubergistes sur les grandes routes ; là, ils attendent les voyageurs comme autrefois; seulement, au lieu de la chasse à courre, ils font la chasse à la pipée ; ils attirent les infortunés par l’appât d’une prétendue nourriture, et, quand ils ont mordu à l’hameçon, ils sont pris : l’aubergiste les rançonne à sa guise avec la permission de M. le maire et la protection du gouvernement et de la gendarmerie.
Je me suis tellement convaincu de ce léger changement, que j’ai aussi- grand’peur à l’aspect d’un bonnet de coton blanc et d’un tablier avec un couteau de cuisine, que les anciens voyageurs quand ils voyaient débusquer les brigands de leur temps, que l’on ne retrouve plus qu’au théâtre* avec un chapeau à la Henri IV, une veste
et un pantalon brun, une ceinture rouge pleine
de pistolets et des bottes jaunes évasées par le haut.
Charles a soutenu parfaitement son rôle î Nous avons trouvé de nouveaux arguments à t’opposer, à toi qui n’approuvais pas que Charles m’accompagnât. Auriez-vous pu vivre honorablement tous deux, dis-le-moi, avec les sommes restant en caisse jusqu’à mon retour? et n’était-il pas très-urgent de te dégrever de Charles? et pensestu que mon oncle aurait bien reçu l’invasion d’un camarade, et que cela l’eût parfaitement disposé à me voter les subventions que je vais le prier de m’accorder sur le bien de. mon père? L’expédient trouvé par Charles, de jouer le rôle de mon domestique, n’a-t-il pas le triple avantage do nourrir confortablement le susdit Charles aux dépens du susdit oncle, de flatter la vanité du même
IIORtENSE
oncle par l’apparition d’un neveu aussi fashionable, et de lui faire mieux comprendre que ma position dans le monde exige un notable supplément de revenu ; enfin, de jeter un peu de gaieté sur un voyage et sur un séjour mortellement ennuyeux ?
Arrivés à Nevers, la voiture, qui suivait la route de Clermont, nous a laissés sur le pavé. On ne pouvait partir que le lendemain à trois heures du matin, et encore ne pouvait-on pas nous assurer de places. Nous nous logeâmes (il n’y a pas moyen, dans un récit de voyage, d’éviter ce malheureux prétérit : nous partîmes, nous cinglâmes, nous demeurâmes, qui suffirait pour me faire
détester les voyages et les voyageurs ; mais je ne
suis pas fâché d’infliger à mon tour quelques-uns de ces prétérits), nous nous logeâmes chez un aubergiste du faubourg, au Grand Mouessc ; il
IIORTENSE
était tout préoccupé d’un hôtel qu’il fait bâtir dans un autre quartier de la ville.
— Monsieur, lui dit Charles, les chambres que vous nous donnez sont ignobles.
— Monsieur, répondit l’hôtelier, il y aura, dans l’hôtel que je fais bâtir, quarante chambres de maître et trente chambres de domestique.
chaules. — Les vitres sont cassées, les papiers en lambeaux.
l’hôtelier. — Tout parqueté, les escaliers frottés tous les jours, des lits excellents.
Charles. — Les nôtres n’ont pas de rideaux.
l’hôtelier. — 11 y aura une salle de billard ÿ une salle de bains.
Charles. — De plus, votre vin est détectable. l’hôtelier. — J’ai passé des marchés avec des propriétaires, et j’aurai la cave la mieux montée du pays. Il y aura surtout un certain bordeaux...!
ÏIORTENSE
Ou vint de la diligence nous éveiller à deux heures et demie dans la nuit; on frappa à tout rompre.
— Ohé ! les voyageurs qui ont demandé deux places pour***.
Le domestique de l’hôtel vint lrapper à nos
portes.
— Est-ce vous, messieurs , qui avez demandé deux places pour *** ?
— Oui.
— Eh bien, on vous appelle.
Nous nous habillons à la hâte ; nous prenons nos valises. Le domestique nous précède avec une lanterne.
— Ohé ! v’ià tes voyageurs !
— Est-ce vous, messieurs, dit à son tour l’envoyé de la diligence, qui avez demandé deux places pour *** ?
— Oui.’
— Ah !... Eh bien, il n’y en a pas.
— Comment! il n’y en a pas?
— Non! la voiture de Paris est complète.
Charles, avec le plus grand sang-froid, demande pardon de l’avoir dérangé au domestique de l’hôtel, qui nous dit qu’il n’y a pas de mal. Nous nous recouchons. Le matin, nous sommes assiégés de conducteurs de patache. Tu ne sais pas, ô Prosper, ce que c’est qu’une patache. Écoute donc, et plains deux amis magnanimes qui t’ont laissé aux douceurs, à la paix et au far niente de l’atelier, pour aller ainsi courir les aventures. &s-tu vu quelquefois notre vénérable portière, la mèreBiroux, plus familièrement m’aw/rowx, trouvant le matin dans sa souricière quelque malheureuse prisonnière, prendre la souricière et la secouer violemment à deux mains jusqu’à la mort de
la coupable? C’est précisément le rôle de la souris que joue le voyageur en patache. Le plancher de la voiture, à chaque pas du cheval, l’envoie au plafond ; le plafond le renvoie au plancher, qir. le renvoie au plafond.
J’éclaire Charles sur les pataches ; nous congés dions les patachons avec horreur. Un homme nous offre une calèche. Charles va accepter; moi, plus prudent ou plus expérimenté, je crains que la calèche ne soit une patache déguisée. Je demande à la voir; on me montre une véritable calèche,, ma foi, peut-être un peu surannée, mais suspen- ’Vdue, mais avec des coussins. Nous montons dans la calèche avec enthousiasme ; nous partons, nous félicitant mutuellement de n’avoir pas à faire en patache les onze lieues qui séparent Nevers de la maison de mon oncle. Nous faisons ainsi cinq lieues. Le conducteur nous demande le prix con-
I10RTENSE
venu, auquel nous ajoutons un honnête pourboire. A la cinquième lieue, nous arrêtons pour déjeuner; il était dix heures du matin. Nous déjeunons. Notre conducteur disparaît sur la fin du déjeuner ; sans doute, il va atteler ses chevaux. Au bout d’un
quart d’heure, l’aubergiste nous demande :
— Si ces messieurs veulent monter en voiture ?
Nous sortons ; nous trouvons devant la porte la plus affreuse des pataches.
— Ah! dis-je à Charles, viens voir comment sont construites les pataches, et te faire une idée de l’horrible supplice que nous avons évité. Vois, posée sur l’essieu 1
— Et sur un chemin ferré !
— C’est bien la souris de m’an Iroux.
— Je voudrais bien voir les tètes des malheureux que l’on trimbale là dedans.
— Ils déjeunent.
-UORTENSE
— Les pauvres diables doivent en avoir besoin.
— Ces messieurs veulent-ils monter? nous répète l’aubergiste.
— Oui ; où est la voiture?
— Eh mais, la v’ià donc î
Et il nous montre la patachc.
— Mais non, mon ami, c’est la calèche qui est à nous.
— C’est la calèche qui nous a amenés.
— La calèche à Jean Cavois?
— Oui!
— Je le sais bien ; mais Jean Cavois ne vient jamais que jusqu’ici avec sa calèche, et c’est moi qui tonduis les voyageurs à destination.
— Mais c’est une infamie!
— Je ne dis pas, mais je n’en suis pas la cause. La patache n’est pas trop mauvaise , tout de même.
— Nous voulons notre calèche. Où est-elle?
UORTENSE
Sur la route de Nevers.
— Et Jean Cavois?
— Toujours sur le siège.
— Cela ne se passera pas comme ça. Il doity avoir un maire, un magistrat, quelqu un ?
— Oui, à Moulins.
— Mais nous n’allons pas à Moulins.
— Vous n’ètes pas sur la route, mais il y a des autorités à Nevers.
— Merci, retourner à Nevers 1 mais nous y passerons en nous en allant, et j étranglerai Jean Cavois.
— Comme monsieur voudra. Ces . messieurs veulent-ils monter?
— Dans ton affreuse patache?
— J’n’ai absolument que ça à vous offrir.
La calèche n’est qu’une amorce avec laquelle
Jean, le brigand de Jean Cavois, est allé piper d’autres voyageurs.
— Ces messieurs veulent-ils monter?
— Là dedans?
— Dans ta boite?
— Dans la bière?
— J’ai déjà dit à ces messieurs que j’n’ai que ça : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a.
Nous nous décidons à monter. La patache était - attelée à deux chevaux de la force d'un cheval et demi. Une grosse bète alezane, avec la crinière, la queue et de longs poils au paturon d’un jaune pâle, était dans les brancards; à côté, en dehors des roues, attaché par deux cordes, tirait un autre cheval un peu plus petit qu’un âne ; il avait une grosse tète presque blanche ; quoique le reste du corps fût gris de fer, sa queue était dénuée de
poils; ses jambes, plutôt grêles que fines, étaient plus claires que le corps, ce qui est en général un signe de faiblesse : il galopait à côté de l’alezane, qui trottait sous elle.
Notre homme sur le brancard de la pataehe allait au pas quand çamontait et aussi quand ça descendait ; les terrains les plus plats et les plus unis étaient intitulés par lui montagne ou ravin. Il manifestait une remarquable et injuste préférence pour la grosse alezane. De temps à autre, il faisait entendre un hue / d’un ton grave et plein qu’il tirait du plus creux de sa poitrine, et qu’il faisait suivre immédiatement d’nn hue ! ou plutôt d’un hie ! suraigu en fausset ; après quoi, il posait son fouet sur la sellette de l’alezane en lui disant de sa voix la plus douce et la plus meilleuse :
— Allons, Lisa !
Puis il sanglait un coup sous le ventre de son
HÔRTENSE
compagnon, qui cessait de galoper, en criant :
— Mille tonnerres ! le Gris, hv.e ! hie ! Messieurs, où descendez-vous, à ***?
Nous ne voulions pas tomber chez mon oncle comme deux bombes, et il était décent de faire
un peu de toilette avant de se présenter ; Charles surtout avait à mettre sa livrée d’emprunt.
— Nous descendrons > .1 Lion *or.
— Monsieur veut dire au Lion d’argent?
— Non, au Lion d’or.
— Au Lion d’argent.
— Mais, mon brave homme, quand je vous dis que c’est au Lion d’or.
— Je ne connais pas le Lion d’or; mais on est très-bien au Lion d’argent.
— C’est égal, c'est au Lion d’or que je veux descendre.
— Hue ! hie ! Allons, Lisa ! Mille tonnerres ! le
Gris, hue! hie ! (Entre les dents :) C’est au Lion d’argent qu’ils veulent dire. Hue ! hie ! Allons, Lisaî
Comme nous entrions dans le hameau, le voiturier rencontra un faucheur.
— Ohé! Jean, dit le faucheur, vous vlà par ici ?
— Oui, et vous?
— Ça va bien ?
— Oui, et vous?
— Moi aussi.
— Où descendez-vous votre monde?
— Au Lion d’Argent.
cuaeles. — Ah çàl il est trop obstiné, le patachon. C’est au Lion d’or, Lion d’or , d’or d’or !
le faucheur. — Où est-ce donc, le Lion d’or?
Le patachon, qui est descendu sous prétexte de côte : .
— C’est au Lion d’argent ; il n’y a pas de Lion d’or. Est-ce que vous connaissez le Lion d’or?
— Non.
— C’est que c’est le Lion d’argent qu'ils veu- ; ent dire.
Un quart d’heure après, la patache s’arrête. Le maître de l’auberge sort.
— Ces messieurs veulent-ils descendre?
— Où sommes-nous ?
— A l’auberge du Lion d’argent.
— Ah çàl mais, patachon, quand on vous dit cfe nous conduire au Lion d’or.
i’hôtelier. — Vous ne serez pas mieux au
lion d’or que chez moi, messieurs.
— Je le crois ; mais c’est au Lion d’or que je veux descendit-
— Ils ont encore, ce matin, acheté du poisson
si avancé , que je n’en aurais pas voulu pour rien.
Charles. — Ah çà! patachon, voulez-vous, oui ou non, nous mener au Lion d’or?
le patachon. — Mais, monsieur, il n’y a pas de Lion d’or.
moi. — Mais j’y ai descendu dix fois!
le patachon. — Alors, c’est possible... Oh ! où est donc le Lion d’or, vous autres?
— La deuxième rue à gauche.
■ — Tiens, je n’aurais pas cru ; c’est que je n’y mène jamais ; tous les gens bien, tous les gens de la haute volée, tous les commis voyageurs, descendent au Lion d’argent. »
Au Lion d’or, nous demandons à déjeuner ; il sera de bon goût de ne rien accepter chez l’oncle avant l'heure du dîner.
— Ab çà 1 Charles, nous voici arrivés ; il faut se
décider sur la manière dont je t’introduis chez mon oncle. *
— Mai% c’était décidé avant notre départ.
— Ce sont là des plaisanteries pleines de difficultés quand on arrive à l’exécution ; pense que nous devons rester un mois, et que mon oncle to prendra et te fera travailler.
— Je trouverai bien moyen d’éluder, et tu me donneras des commissions ou des occupations qui prendront tout mon temps, et, une fois commencée, la pièce ne pourra pas s’interrompre.
— Je t’assure que cela ne sera drôle que pendant trois ou quatre jours.
— Ça m’est égal ; j’aime mieux ça que d’être reçu par l’oncle comme un ami grugeur et parasite.
— Es-tu bien décidé?
— Parfaitement.
IîORTENSE
— Alors, mets ta livrée.
F.t Charles mit la livrée grise avec des boutons de cuivre et un passe-poil jaune.
Je fus très-passablement reçu chez mon oncle.
Charles dîna à la cuisine avec les laboureurs et les domestiques. Le soir, comme je m’endormais, on frappa à ma porte.
— Qui est là ?
— C’est moi.
— Qui vous?
— Charles.
J’ouvre. Charles entre, les bras chargés de bottes et de souliers.
— Ah çà I voilà ce qu’on m’a donné à faire ; tu vas m’aider.
— Eh bien, c’est amusant.
— A nous deux, c’est l’affaire d’uno demiheure. Voici les brosses et le cirage.
Nous nous mettons à la besogne tout en causant.
— Eh bien , Charles , parle franchement ; avoue que tu es fâché de no pas m’avoir cru ce malin et d’avoir commencé la plaisanterie.
— Mais pas du tout.
— Allons donc !
— Pas le moins du monde. H y a à la cuisine la petite femme de chambre de ta tante, qui est ravissante.
— Ah ! ah I prends garde, ma tante est trèsprude... pour ses femmes de chambre. Tu sais que, demain, tu serviras à table?
— Oui.
— Il y a un grand dîner pour mon arrivée, une demi-douzaine de voisins. Mon rôle ne sera pas plus facile que le tien ; mon oncle me croit
second clerc chez M« Leblanc, avoué, rue Montmartre.
— Eh bien ?
— Eh bien , il faut soutenir la situation. Ces vieux propriétaires campagnards sont Irès-forts sur la chicane ; ils vont m’écraser, moi qui n’ai jamais mis les pieds à l’étude ; ce n’est pas en peignant avec vous autres que j’ai appris l’argot de la chose. Heureusement, j’ai à glisser dans le dialogue une phrase qui les éblouira.
— Voyons ta phrase. ,
— Les nullités d’ordre public ne se purgent pas par confirmation ni même par novation.
— C’est très-bien.
— J’ajouterai que la cause est inopérante, quî la preuve est irrecevante. Et, s’ils ne sont pas contents, c’est qu’ils seront difficiles.
— Voilà les bottes cirées ; bonsoir. •
— Bonsoir, Charles.
— A quelle heure faut-il réveiller monsieur demain matin?
— Monsieur sonnera.
Charles me donne un coup de poing et un coup de pied, et s’en va avec les souliers et les bottes.
Le lendemain matin, je dormais encore à huit heures et demie, quand mon oncle entra dans ma chambre.
— Ah çà î Fernand, me dit-il, sais-tu que ton domestique ne se gène guère? Il dormait, il y a dix minutes, comme un bienheureux.
— Mon oncle, ce pauvre garçon doit être bien fatigué.
— Ça n’empêche pas que je i’ai un peu secoué.
Tu comprends, mon cher Prosper, quel fris-
Il on TE NSE 20
son me parcourut le corps, à ces paroles, depuis les pieds jusqu’aux cheveux. Pourvu que Charles n’ait pas à son tour secoué mon oncle I
— Et...? .
— Eh bien, le garçon ne manque pas de docilité ; il s’est excusé de son mieux.
— Mais, mon oncle, je n’ai pas encore vu ma cousine.
— Elle est chez des amies; mais je lui ai déjà, ce matin, envoyé un exprès; tu la verras à dîner. Vas-tu te lever?
— Oui, mon oncle.
Et je sonnai. Charles arriva la tète couverte de
papillotes; mon oncle recula.
— Qu’est-ceci? demanda-Hl.
— Ah ! mon oncle, c’est que vos domestiques
ne vous ont pas accoutumé à la coquetterie de
IIORTENSE
Charles ; c’est un garçon très-propre et très-soigneux.
— Qui met des papillotes 1
— Oui, mon oncle, c’est beaucoup plus convenable.
— Je n’aurais jamais deviné celui-là.
Charles. — Le déjeuner de monsieur est prêt.
moi. — Comment... mon déjeuner?
Charles. — Monsieur m’ayant dit hier au soir qu'il déjeunerait dans sa chambre, j’ai tout fait préparer.
mon oncle. — C’est bien pour aujourd’hui ; mais j’espère que demain, monsieur mon neveu, tu nous feras l’honneur de déjeuner avec nous?
— Certainement, mon oncle.
Mon oncle sort.
— Charles, pourquoi me fais-tu déjeuner dans ma chambre?
IIORTENSE
— Pourquoi? Tu vas le savoir.
Charles sort et revient avec un plateau sur-
chargé de viandes froides et une bouteille de vin
de Bordeaux.
Mais je ne mangerai jamais tout cela.
— Je l’espcre bien.
— Comment cela, monsieur Charles?
Charles ne répond pas ; il met le plateau sur une table, devant mon lit, apporte une chaise de l’autre côté de la table, s’y assied, tire de ses poches un couvert, prend un second verre sur la commode, et nous déjeunons.
— Tu comprends parfaitement que je ne négligerai rien pour me dédommager des festins de l’office.
Charles boit, mange, cause. Nous entendons marcher; le couvert de Charles est caché dans la commode, et, debout, la serviette sur le bras, il
change mon assiette, quand mon oncle revient me dire que ma tante est levée.
— Monsieur, médit Charles, comment vous habillerez-vous ce matin ?
— Ah! ce matin... ce que je mettrai?... Quel temps fait-il ?
mon oncle. — Monsieur mon neveu, j’espère que tu ne viens pas ici pour faire le fashionable.
— Oh ! mon Dieu non, mon oncle.
Charles. — Un temps couvert, monsieur.
— Oh !... Ëh bien, puisqu’il fait un temps couvert, je mettrai mon habit bleu et mon pantalon gris de perle.
Charles visiblement contrarié :
— Il manque des boutons au pantalon gris de perle.
moi. — Cela ne me regarde pas; il fallait en recoudre, ltemettez-en !
Oigttized by Googld
Mon oncle sort.
Charles. — Mais tu n’as pas le moindre pantalon gris de perle.
moi. — Et le tien?
— Mais le mien, je le garde et je compte le mettre aujourd’hui.
— Ce serait joli, bigarrer ainsi ma livrée.
— Et, d’ailleurs, il est très-juste, tu me le déchireras.
— Je ne le déchirerai pas.
— Sérieusement, je ne veux pas que tu le mettes.
— Ah ! tu le prends sur ce ton-là? Eh bien, tu vas avoir de l’amusement; je vais donner à mon oncle l’idée de te faire arroser le jardin.
— Au moins, ménage le pantalon.
Je t’écris ceci avant d’aller saluer ma tante,
' mon cher Prosper. Demain, je te parlerai de cer-
IIORTENSE
taines inquiétudes que m6 donnent la bonne téception de mon oncle et quelques paroles qui lui sont échappées.
Continuation des débats de Charles Lefloch dans les rôles de Seapia
et de Mascariüe. — Complicité d’un baromètre. — Je voudrais bieuue pas devenir le fils de mou oncle.
FEUS A SD A PROSPXB
2 juillet 181.
J’étais à peine depuis une demi-heure dans la chambre de ma tante, où elle prenait du chocolat avec son mari, qu’il s’était élevé entre eux trois ou quatre discussions dont le motif ne justifiait ni l’aigreur ni la violence : l’une sur le beurre trop salé, l’autre sur les raves trop grosses, et la troisième sur le piano, qui n’étaitpas d’accord. Je
I10IITENSE
m’en approchai machinalement et je promenai ma main distraite sur le clavier. On me parla de mes progrès dans ma profession, de mes projets pour l’avenir.
— Mon ami, me dit ma tante, j’espère que tu ne donneras pas à de bons parents auxquels t’a confié ton père en mourant, le chagrin de te voir livrerta jeunesse aux débordements honteux qui perdent l’espoir de tant de familles. Un bon
et solide mariage te fera entrer au port dès le
commencement du voyage,
— Et, crois-moi, dit mon oncle, c’est dans le mariage , dans une paisible union, que réside tout le bonheur qu’il soit permis à l’homme d’espérer.
— Sur la terre, du moins, ajouta ma tante.
— Ton père, dit mon oncle, n’avait pas de vœu plus cher, et il a fait choix longtemps avant de mourir... .
IIORTENSE
— Le pauvre cher homme I interrompit ma tante.
— Il a fait choix, continua mon oncle, d’une femme entre les mains de laquelle nous n’hésiterons pas à remettre le soin de ton bonheur, nous qui avons vu se réaliser et fleurir en elle des vertus et des qualités qui n’étaient qu’en espérance quand nous avons perdu l’auteur de tes
jours. ’v , *
— J’espère, dit à son tour ma .tante, que nous
ne trouverons en toi aucune répugnance à l’ao-
complissement de son Vœu le plus cher.
— Pourvu que ce ne soit pas tout de suite, matante. «
— Au contraire, mon neveu, c’est qu’il estné-
céss^ire que ce soit tout de 'Suite.
— Nous en causerons plus tard, dit mon on-
ITORTENSE
Pourquoi plus tard? demanda ma tante.
— Parce que... , répondit mon oncle.
Je n’ai presque jamais entendu mon oncle donner une autre raison de ses volontés et de ses décisions. Je n’ai jamais non plus entendu ma tante s'en contenter. Il s’éleva une quatrième discussion. Celle-ci fut plus violente que les trois autres. Je pensais cependant aux joies ineffables que l’on m’annonçait tout à l'heure ne se trouver que dans le mariage. Mon oncle avait l’avantage, eit se retranchait dans la plaisanterie amère et dans le sarcasme.
Ma tante l’attaquait de tous les côtés, essayait inutilement tous les endroits qu’elle supposait vulnérables , et portait toujours ailleurs, avec une infatigable persévérance, l’arme qui ne réussissait pas à entamer le point attaqué. Il est rare qu’elle ne finisse pas par trouver le défaut de la
nORTENSE
cuirasse,. Alors mon oncle, se sentant touché, bondit comme un lion, et, perdant tout l’avantage de son sang-froid , se livre avec sa femme à un dialogue vif, précipité, haché et injurieux. Cette stratégie ne varie jamais. Dans cette occasion, mon oncle tint ferme assez longtemps. Aux premières invectives de sa femme, il se contenta de répondre :
— Ahl je comprends maintenant pourquoi j’use tant de culottes ; c’est que nous sommes deux à les porter dans la maison.
— Mon Dieu, dit ma tante, n’aurez-vous donc jamais pitié de moi?
— Le souhait est aimable, dit mon oncle ;
dans vos litanies, libéra nos à malo ne veut pas dire : délivrez-nous du mal , mais de mon...
mari. Je ne crois pas, ma toute bonne, que Dieu ait une telle préférence pour vous, qu’il s’occupe
40 , IIORTENSE
d’exaucer vos prières sans s’occuper un peu des miennes; et le seul moyen de nous rendre à tous deux le repos et la tranquillité serait qu’il voulût bien faire un miracle en nous rendant veufs tous les deux.
Je ne sais quel mot dit alors ma tante, qu’elle semblait tenir en réserve ; mais mon oncle frappa du poing sur la table et fit sauter les porcelaines du déjeuner. Moi, je m’aperçus tout à coup que mes doigts, sans m’en avertir, jouaient depuis dix minutes sur le piano : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? du moins la partie de l’air que je sais; carcetairépigrammatique, que je jouais involontairement, je l’avais joué bien des fois étant plus jeune, sur le même piano, avec une coupable préméditation, et dans des circonstances parfaitement analogues; j’avais toujours été arrêté dans mes facéties lyriques par
IIORTENSE
un ou deux soufflets vers la huitième mesure de l’air, et il m’en est resté un instant de trouble et d’hésitation dont je ne pourrais même aujourd’hui me rendre maître, au moment où j’arriverais à cette fatale huitième mesure. Heureusement, cette fois, mon oncle ne m’entendit pas ; il m’en aurait trop voulu de ce qu’il n’aurait pas osé me souffleter. Il sortit en fermant brusquement la porte, et Fanny, la femme de chambre dont m’avait parlé Charles, vint prendre quelques ordres de sa maîtresse. Je m’esquivai au plus vite.
Mes craintes, mon cher Prosper, ne deviennent que trop raisonnables : il me paraît démontré jusqu’à l’évidence que l’idée de mon père, surtout celle de mon oncle et de ma tante, est de me faire épouser ma cousine. Non que ma cousine soit une fille désagréable : elle est, au contraire, tout à fait jolie et char-
HOBTENSE
mante ; mais je ne comprends pas l’amour pour une fille avec laquelle on a été élevé, à laquelle on a vu apprendre longuement et péniblement chacun des charmes qu’elle possède aujourd’hui. Julie est plus jeune que moi de quatre ans ; aussi ai-je gardé de son enfance des souvenirs trèsprécis. L’exquise propreté qui la rend aujourd’hui si appétissante, je sais encore avec quelle peine on la lui a fait prendre en habitude, et quels cris elle jetait chaque fois qu’on lui passait un linge mouillé sur le visage. J’ai appris à danser en même temps qu’elle, et je sais toutes les maladresses qu’il lui a fallu perdre une à une avant d’acquérir cette démarche noble et aisée qu’elle possède à présent. Comment puis-je oublier qu’étant enfant, la voix de la vieille Marie lui criait sans cesse : a Julie, voulez-vous bien ne pas vous gratter comme cela? » ou : « Julie,
voulez-vous bien ne pas grimper aux arbres comme un garçon? C’est bien joli pour une demoiselle ! »
Et, quand on admire sa voix pure et son talent «
sur le piano, puis-je jouir comme les autres d’un agrément que j’ai payé par quatre années, pendant lesquelles je l’ai entendue faire des gammes sans interruption, et par tous les sons faux et discordants qui sont sortis de son gosier pour mes oreilles, avant qu’elle arrivât à cette justesse qui enchante aujourd’hui?
Je ne sais s’il peut y avoir de l’amour sans iblusions, sans mystères, sans curiosité ; du moins c’est ainsi que l’amour commence, avant de devenir une douce habitude assez robuste pour s’alimenter de réalités. Je plains les guèbxes, qui épousaient leurs sœurs, et j'estime fort notre religion et nos lois, qui envoient aux galères danse?
Il ORTENSE
monde, et aux flammes dans l’autre, les gens assez malavisés pour se priver de tous les charmes et de toutes les douces fantasmagories de l’amour.
On dîne à deux heures chez mon oncle ; c’est alors seulement que j’ai fait les réflexions diverses dont j’ai bien voulu ne te dire qu’une partie.
Pendant le dîner, je plaçai avantageusement mes phrases d’argot judiciaire. Julie me plaignit spirituellement d’ôtre obligé de me remplir la tète de paroles aussi barbares.
Mais tu n’as jamais rien vu d’aussi profondément comique que le sérieux de Charles, servant à table, la serviette sous le bras. Il ne s’est pas démenti un seul instant. Une seule fois cependant je m’aperçus que ses yeux voulaient me faire remarquer quelque chose; mais, ne pouvant comprendre de quoi il s’agissait, et craignant qu’on ne s’aperçût de ses signaux, je ne tournai plus les
IIORTENSE
yeux de son côté. Alors, par une manoeuvre habile, il saisit un moment où je manquais de pain pour m’en apporter sur une assiette, et il me dit :
— Ah ! monsieur a laissé tomber de la salade
sur son pantalon gris de perle.
Jamais on ne pourrait rendre les impayables inflexions de la voix de Charles en prononçant ces paroles.Tout ce qu’il y avait de mystère, de sarcasme, de mépris, de reproche, d’amertume, de menace, dans sorc; son pantalon! qui n’est pasà lui, qui est à moi , que je lui prête , qui est mon pantalon à effet, qu’il me salit, qu’il me détruit, dont j’ai envie de faire la réclamation devant tout le monde, son pantalon que je ne lui prêterai plus!
Et que de choses aussi dans la manière dont il prononça le gris de perle! si explétif pour des esprits vulgaires, si inutile à la phrase. « Gris de
perle 1 » c’est-à-dire un pantalon si bien fait, d’un
46 1I0II l'ENSE
si beau drap, d’une si belle nuance, qui à la fois dessine les jambes et les exagère ; un pantalon qui tombe si bien sur la botte, mon plus beau et presque mon seul 1 Un pantalon de 55 francs ! Un pantalon que je n’ai pas encore payé à mon tailleur, ce qui rend si difficile de le remplacer ! a Gris de perle 1 » une nuance si charmante, si avantageuse, si susceptible, si fugitive, que je n’ai conservée qu’au prix de mille peines et de cent mille précautions ; un pantalon que je ne mettais presque jamais, taché en un seul jour, par un autre que moi, et avec de la salade!
Sa voix était si expressive, que je crusentendro exprimer tout haut les idées qu’il éveillait dans mon esprit, et je fus un moment mortellement embarrassé ; mais je ne tardai pas à m’apercevoir que personne n’avait remarqué l’avertissement de mon valet. Le dîner dura jusqu’à six heures
IIORTENSE
moins un quart : ce n’est pas trop pour un dîner de province. On passa au jardin. Je voulus monter sur une balançoire; mais Charles, que j’étais bien loin de croire derrière moi, me dit :
— Le pantalon de monsieur est très-étroit, monsieur va nécessairement le faire éclater.
Cette fois, je voulus rendre à mon valet un peu des humiliations qu’il me faisait subir, et je dis à mon oncle :
— Mon oncle , si vous voulez faire plaisir à Charles, vous n’avez qu’à lui faire arroser votre jardin ; ce garçon a l’amour du jardinage à un degré peu commun ; à Paris, mes fenêtres sont encombrées de pots d’œillets et de géranium.
— Cela me convient d’autant mieux, répliqua mon oncle, que la sécheresse est extrême.
— Monsieur, reprit Charles, il va y avoir de l’orage, je le sens à des douleurs atroces que me
IIORTENSE
cause mon rhumatisme. Il serait tout à fait inutile de jeter quelques arrosoirs sur une terre qui sera, inondée dans quelques heures.
— Voyons le baromètre l dit mon oncle.
On alla consulter dans une salle basse le baromètre, dont effectivement l’aiguille était immobile entre grande pluie et tempête. Je regardai le ciel : il n’y avait pas un nuage ; le vent soufflait de l’est ; il est clair que le baromètre déraisonne ou qu’il s’entend avec Charles.
Le soir, retiré dans ma chambre, j’étais déshabillé, j’allais fermer ma fenêtre , quand une apparition se leva devant moi : c’était un homme qui, du jardin, s’efforçait, au moyen des treillages, t'arriver jusqu’à ma fenêtre.
— Qui est là? m’écriai-je.
— Charles, répondit-on à voix basse.
— Comment! encore toi?
IIORTENSE
— Et qui attendais-tu donc? Jette-moi une corde.
— Où veux-tu que j’en prenne?
— Eh bien , noue tes serviettes.
J’obéis. Trois serviettes, nouées l’une au bout do l’autre, descendent presque jusqu’en bas, et je ne tarde pas à remonter un panier fort pesant, presque immédiatement suivi de Charles,’ qui, débarrassé de son fardeau, monte facilementaprèsle treillage.
— Ah çàl pourquoi no viens-tu pas par la porte?
— Parce que j’avais caché ceci dans le jardin, et qu’il a fallu moi-même m’y laisser enfermer.
— Je n’ai pas faim.
— Je le crois bien : mais, moi, ce n’est pas la même chose. Tu vas me servir à ton tour : mets le couvert, tu trouveras tout ce qu’il te faut dans le panier.
Charles me laisse faire et mange, ne s’interrompant que pour me dire de temps en temps :
— Une assiette... A boire... Du pain. — Saistu que tu as voulu me jouer un vilain tour, avec ton maudit jardin à arroser ? Mais tu m’en avais parlé le matin, et je ne me suis pas laissé surprendre.
— Ne vas-tu pas te faire un grand mérite de ce qu’un mauvais baromètre s’amuse d’annoncer une pluie impossible ?
— Je m’en fais d’autant plus un mérite que tu en es dupe toi-même. Je te promets que le baromètre annoncera de la pluie tant que je serai ici. Avec deux clous d’épingle, je m’en suis fait un esclave obéissant. A boire l du vin de Champagne !
Quand Charles eut fini de souper, il me dit :
— Maintenant, nous allons faire du punch.
HORTENSE Di
— Avec quoi?
— Avec du rhum.
— Tu avais dans ton panier une bouteille de vin de Bordeaux et une bouteille devin de Champagne, et il n’en reste rien.
— Cherche dans l’armoire.
En effet, je trouvai dans l'armoire un bol, une cueiller à punch, une bouteille de rhum et un citron.
— J’ai dit aux domestiques que monsieur avait l’habitude de boire la nuit quelquefois un verre de punch qu’il se plaisait à faire lui-même, et qu’il fallait mettre dans sa chambre tous les ingrédients nécessaires.
— Jamais tu n’as fait une plaisanterie plus malheureuse et de plus mauvais goût ; elle sera sans aucun doute répétée à mon oncle, et Dieu sait le charmant effet qui en résultera : c’est assez
1I0RTENSE
pour me faire manquer le but de mon voyage.
— Allons donc! tu fais là un punch de petites filles ; il faudra que je le fasse moi-môme. Mon Dieu ! que les maîtres sont bôtes et maladroits ! que nous sommes donc heureux de ne pas les avoir pour domestiques! Sais-tu que ta cousine est très-bien ?
— Elle n’est pas mal ; est^ce q Vil ne te semble rien à ce sujet ?
— Non.
— Je crains que mon oncle ne veuille me la faire épouser. Les gens n'en disent rien ?
— Loin delà ; elle est promise, ou à peu près, à ce jeune homme qui était à table à côté de toi. Je ne sais pourquoi ce gaillard-là m’a déplu ; aussi je me suis chargé de le servir, et je ne l’ai
pas laissé boire une seule fois sans lui offrir do
l’eau qu’il n’a pas osé refuser.
I10RTENSE
Pendant ce temps, Charles remuait le punch en le faisant brûler ; puis il se mit à en boire sans relâche, et il netardapasà me sembler qu’il y avait moins de lucidité dans ses idées et moins de précision dans sa parole.
— C’est, dis-je à Charles, que mon oncle m’a parlé d’un mariage avec la fdle du plus ancien ami de mon père, d’un mariage que mon père lui avait recommandé avant de mourir.
— Je m’oppose au mariage et je refuse positivement mon consentement.
— Oui-da 1
— J’aime ta cousine, et le faquin qui s’aviserait de se présenter aurait affaire à moi. Ce petit drôle dont je te parlais tout à l’heure lorgnait une superbe poularde depuis le commencement du dîner; mais, quand elle fut découpée, je fis le tour de la table en commençant par son voisin
IIORTENSE
de gauche et je m’arrêtai à son voisin de droite, sans voir aucun des signes qu’il me faisait. Je ne sais quel maladroit lui a donné un verre de vin de Champagne, mais il n’a eu que celui-là. Ah I quêta cousine est donc belle, Fernand! je t’en prie, accorde-moi sa main.
Il n’y avait plus de punch, et Charles, dont l’exaltation était au plus haut degré, se jeta à mes genoux, les embrassa, récita des vers et finit par s’endormir profondément sur un tapis. Il était jour quand je réussis à le réveiller.
Depuis ce moment , j’envoie chaque jour Charles chercher à la ville des lettres que je n’attends pas. Il se promène, il pêche et n’a que peu * de service à faire dans la maison de mon oncle. Tout le monde a repris ses habitudes, et on ne fait plus la moindre attention à moi. Cependant, mon oncle et ma tante ont deux ou trois fois
quitté brusquement leur conversation au moment où j’arrivais près d’eux. J’attends qu’on me reparle du fameux mariage ; mais, à la première occasion favorable, je tente le coup de main sur l’oncle, et, en cas de succès, tu nous verras immédiatement revenir à Paris avec des capitaux, dont la nécessité se fait depuis si longtemps sentir.
i'tiuxijsn.
Accès bucolique*.