DE L’ÉGALITÉ A PARIS
Le Parisien est ce qu*il peut, mais il y a certaines choses qu*il doit paraître. Après plusieurs révolutions, les classes inférieures ont conquis le droit de parailre égales aux autres, elles ont conquis l’égalité dans la dépense, mais non dans la recette.
A Paris, tout le monde est riche dans la rue, tout le monde est riche au bal ou au spectacle. Mais quelques-uns, ou, disons mieux, le plus grand nombre paye cet éclat extérieur et apparent par toute sorte de misères réelles, — cou-
rageusement endurées, — comme des nécessités insurmontables, quoiqu’elles puissent sembler volontaires.
Le costume et X^paraxire sont le nécessaire ; le logement et la nourriture sont le siiperllu. (Vest sur ce superflu que l’on taille et que l’on rogne à un degré incroyable.
L’employé à dix-huit cents francs doit avoir les mêmes babils, le même chapeau que l’homme qui possède soixante mille livres de rente ; il doit fumer les mêmes cigares à cinq sous.
L’ouvrier lui-méme ne consent plus à porter le costume commode et pittoresque qui a longtemps appartenu en propre à certaines professions.
Le charpentier n’oserait se montrer le dimanche, comme autrefois, avec un large pantalon et une veste de’ velours bleu. Il se croit obligé de s’affubler d’un habit ou pour le moins d’une redingote en drap noir; il doit avoir une montre; la montre peut être d’un métal quel-
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conque, mais il faut que la chaiue et la clef, qui toutes deux paraissent au dehors, soient en or; la clef ne peut-être autre qu’une clef dite à la Bréguel.
11 est, je crois, à regretter que l’on ait laissé tomber en désuétude les costumes particuliers à chaque profession. Cet usage entraînait rigoureusement avec lui une sorte de loi somptuaire à laquelle il n’était pas humiliant d’obéir.
Tel employé à dix-huit cents francs, qui se croit obligé de paraître riche dans la rue, mange chez lui des croûtes de pain et boit de l’eau qu’il va lui-même chercher à la fontaine, lorsque la nuit s’étend sur la ville.
Les choses ne se passent pas ainsi en province. Les habitants de votre ville savent parfaitement ce que vous possédez en terres et en maisons, ce que vous rapportent votre place et votre travail ; vous ne feriez illusion à personne.
Mais, à Paris, tel dine pour dix-sept sous rue
de la Harpe ou cache dans le fond de sa poche
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un pain de seigle d’un sou, dont il porte sournoisement les morceaux à sa bouche en faisant semblant de se gratter le nez ou de caresser sa moustache, qui va ensuite se promener avec un cure-dents devant le café de Paris et fait envie aux passants, dont il devrait exciter la pitié.
,Aussi les spéculations les plus- sûres sont celles qui ont pour objet de véndre du luxe à bon marehé. Les chemises grossières de coton, auxquelles on a ajusté un col, un jabot et des manchettes en batiste, — les souliers imitanl la
bolle^ — ont un débit prodigieux. Beaucoup de
gens ne mangent qu'au moyen de la différence de prix qui existe entre ces semblants et les objets réels qu'ils se croiraient obligés d'acheter sans ces heureuses imitations, et qui absorber raient entièrement leur revenu.
Bien des gens préféraient manger leur soupe » sans beurre, pourvu qu’ils la mangeassent dans des cuillers d'argent, avant l’invention du mail^ lechort^ de Vargenl allemand^ etc.