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Oeuvres complètes d'Alphonse Karr Promenades hors de mon jardin

Tu n'es pas du tout l’ami qu’un littérateur qui sait un peu son métier choisit pour lui adresser des lettres imprimées.

L’ami auquel on assigne ce rôle d’ordinaire est quelque chose comme un confident de tragédie, — un compère, — le Cassandre de la pantomime qui reçoit tous les coups sans en rendre aucun. — Il est nécessaire qu’il puisse faire un contraste frappant, sinon avec le caractère de l'écrivain, du moins avec celui que l’écrivain a l’intention de montrer. Il faut qu’on puisse dire à cet ami : — « Tandis que, plus prudent que moi, vous restez sur l’asphalte des boulevards, moi je lutte avec les colères bleues de la Méditerranée. »

Et encore : a Tandis que, plus sage que moi, vous vous

occupez d’acquérir la fortune, et ce qu’on est convenu d’appeler les honneurs, même quand on le paye du prix de l’honneur; — tandis que vous vous mêlez aux petits intérêts du moment, moi, n’obéissant qu’à la fantaisie, etc. »

Je me ferais rire au nez, si je te donnais à sucer ces pralines dont l’amande est amère.

Je t’adresse cette lettre, comme dernièrement je t’envoyais des galets de marbre arrondis que j’avais choisis pour toi dans les eaux limpides de la Méditerranée.

Ces lettres ne contiendront pas le récit méthodique d’un voyage, — elles ne renfermeront que les pensées, les rêveries, les observations d’un homme qui n’aime pas les voyages, et qui est parti seulement pour être ailleurs. — Les lecteurs n’ont pas à redouter de ce pays dangereux, sous ce rapport, trop de tableaux et trop de monuments. — Je n’ai pas besoin pour moi que, sous prétexte d’art, l’on me copie, me rapetisse, et m’amoindrisse les œuvres de Dieu pour les mettre à la portée de ma vue, de mon esprit et de mon admiration ; — grâce à la Providence, je préfère les arbres tremblants sous le vent aux arbres fixés sur la toile, — les montagnes aux palais, les feuilles d’acanthe vertes et vivantes sur les bords des chemins à l’imitation en pierre de ces feuilles en chapiteau des colonnes corinthiennes ; — j’aime mieux le cheval sarde qui m’emporte en hennissant à travers les vallées que le cheval de bronze qui, une jambe en l’air, sur la place des Victoires, porte depuis si longtemps Louis XIV habillé en Romain, comme

un thème; — je préfère les femmes aux statues, et le soleil du bon Dieu au soleil du Poussin.

Si j’aime les peintres et les sculpteurs, — ce n’est pas pour ce qu’ils font; — c’est à cause de ce qu’ils aiment, de ce qu’ils admirent, de ce qu’ils regardent infatigablement comme moi; — c’est parce qu’ils sont de ceux que Dieu met dans le secret de la nature et auxquels il donne gratis entrée au spectacle de ces splendeurs.

Pendant quelque temps, l’exercice de certaines libertés semblant devoir être restreint, je m’en vais à l’écart laisser passer ce temps, comme pendant un orage subit, on se met sous une porte pour laisser tomber la pluie.

La liberté ressemble à ces beaux cactus, qui, dit-on, ne fleurissent que tous les cent ans, mais qui, en réalité, sont souvent plusieurs années sans étaler au soleil leur splendide corolle de pourpre.

Je n’ai pas la sagesse d’Aristippe, qui, selon Horace, s’arrange de toute chose, de tout état et de toute couleur.

Om'iis Aristippum decuit color, et status, et res.

Je n’ai pas non plus ce bonheur des gens dont les convictions se transforment juste au moment où elles nuiraient à leurs intérêts. Je n’ai donc pas changé d’idées à propos des voyages, j’ai au contraire mis en pratique un des aphorismes que j’ai écrits il y a longtemps sur ce sujet : « Un voyage prouve moins de désirs pour ce que l’on va voir que d’ennui de ce que l’on quitte. »

PUOMENADES

Ceci dit, j’entre en matière au hasard des voitures, des • bateaux et de mes souvenirs.

lusqu’à Avignon, je ne faisais que m’en aller. — Là, mon attention a été forcée par des portefaix qui soutenaient des actes douteux à l’aide de sauvages clameurs.

Je m’étais arrangé avec un de MM. les portefaix, — à des conditions assez onéreuses, il est vrai, mais c’était déjà beaucoup d’avoir fait un arrangement quelconque entre deux hommes discutant des intérêts contraires, chacun dans une langue que l’autre ne comprenait pas, — si toutefois on peut appeler une langue ce qui se parle à Avignon. — Sur un signal de celui-là, une douzaine d’autres officieux se jetèrent sur nos bagages, ayant soin de les diviser à l’infini. — Le prix convenu est une somme par chaque colis; — or, un portefaix ne porte pas deux cannes liées ensemble : — il coupe la corde et appelle un camarade auquel il livre la seconde canne. — Vous êtes trop heureux quand il jette à l’eau la corde qui les attachait au lieu d’en faire un troisième colis, — et il faut s’opposera ce qu’ils tirent votre chapeau du carton qui le renferme pour le diviser en deux colis. — Je suis convaincu qu’il ne doit pas être sans exemple que, pour arriver à ce résultat, de multiplier les colis, — ils cassent en deux ou en trois morceaux certains objets appartenant à un voyageur dont les bagages ne leur sembleraient pas assez nombreux.

Il parait que les maîtres d’auberge ont l’habitude de donner une prime à ceux qui leur amènent des voyageurs; — or, on ne peut conduire un voyageur dans plu-

sieurs hôtels à la fois, surtout malgré lui, — mais si vous avez quatre malles, par exemple, on les divise entre quatre auberges, — de sorte que le temps de votre séjour à Avignon se trouve suffisamment occupé par le soin de réunir vos nippes errantes et dispersées. — Cela nuit aux monuments.

Je m’adressai avec quelque mauvaise humeur à mon portefaix, et je lui expliquai de mon mieux que je le rendais responsable de mes colis ; — il me répondit qu’il allait me donner un coup de couteau. Heureusement que j’avais appris l’année dernière le fond des langues du Midi, et voici comment.

J’avais trouvé un jeune Italien, Napolitain, je crois, — un peu poète, un peu musicien, mais extrêmement lazzarone et tout à fait incapable de gagner du pain français. Avec deux sous de macaroni on passe vingt-quatre heures à Naples; mais à Paris, pour manger du pain, il faut avoir un habit noir, des bottes vernies, un lorgnon, des gants couleur de paille, car ces choses passent avant le pain. — Je l’aidai de mon petit mieux. Puis je fus obligé de partir. 11 m’écrivit qu’il avait fait de la musique, qu’il voulait avoir l’opinion d’un maître avant de se lancer dans cette carrière où l’appelait son génie, — et que le vendredi suivant, à midi, il se tuerait, si je ne lui avais pas procuré à Paris un entretien avec M. Halévy. C’était le mardi que cette lettre m’arrivait, — je ne respirai qu’après avoir calculé sur mes doigts que ma réponse avait le temps de parvenir. — Je pris sur moi de promettre d’avance un bon accueil de la part d’Halévy, sans

perdre de temps à aller le lui demander, — ce que je fis seulement après le départ de ma lettre. Puis se passa trois semaines sans qne j’entendisse parler du jeune homme. — J’avais appris qu’à la réception de ma lettre, il avait quitté la ville de ***. J’allai chez Halévy, il ne l’avait pas vu non plus. — Je m’inquiétai : lui était-il arrivé quelque malheur? S’était-il mêlé dans quelque affaire désagréable à la police? — Je payai des gens pour le découvrir à Paris. — Tout fut inutile. Un jour je le rencontrai dans la rue, il était comme d’habitude, fort sautillant.

— Depuis quand êtes-vous à Paris?

— Je suis parti le lendemain du jour où j’ai reçu votre lettre.

— Il ne vous est rien arrivé

— Non, j’allais aller vous voir.

— Vous n’avez pas vu M. Halévy?

— Non, je n’ai pas eu le temps... j’ai rencontré des amis.

— Très-bien ! je vais aller présenter mes excuses à il. Halévy.

— J’ai beaucoup à vous remercier...

— Pas de phrases... C’est moi au contraire qui vous suis redevable. Vous m’avez appris le fond de la langue italienne. — Quand on me dira : « Je me tuerai à midi si je n’ai pas obtenu une entrevue avec M. Halévy, » — je saurai que ça veut dire : « J’aimerais assez voir M. Halévy, » — et alors, comprenant mieux, je ne le dérangerai pas.

Donc, connaissant le fond de la langue, je compris que

par ces mots : « Je vais vous donner un coup de couteau, » le seigneur portefaix vodîait simplement exprimer cette idée naturelle qu’il aimerait mieux que je le laissasse tranquille. — Je cherchai autour de moi s’il y avait à la gare du bateau quelque agent de la police : — il n’y avait personne. — J’en tirai la conséquence que la police abandonnait avec confiance aux voyageurs le soin de leurs propres affaires. — r Je confisquai donc mon portefaix, et le déclarai mon prisonnier jusqu’à ce que mes colis fussent réunis devant moi. — Après quelque résistance, il se résigna, fit entendre des bruits aigres et rauques que les autres eurent l’air de comprendre, et un quart d’heure après, j'étais rentré en possession de mes hardes et équipements, ce qui me donna à penser que les assassins du maréchal Brune avaient dû se mettre plusieurs pour faire leur abominable coup en 1815.

Il y a des auberges où l’on fait entrer dans les attraits capables de séduire les voyageurs — qu’un grand crime y a été commis. — Le beurre y est plus cher, — mais on y voit la chambre.

Il me vint à l’esprit que, si j’étais Avignonnais, j’aurais la pensée que voici :

En ce moment, toute ville qui a donné naissance à un homme célèbre lui élève une statue. On a l’air, en France, de penser que le temps des grandes choses et des grands hommes est fini, que le règne des intérêts matériels est définitivement commencé, et qu’on peut liquider son admiration.

Eh bien ! si j’étais Avignonnais, je proposerais à ma

ville natale de faire une souscription pour acheter l’auberge où s’est passé l’horrible drame dont nous parlions. — Ce serait un monument négatif, mais qui ne nuirait nullement à la considération de ladite ville d’Âvignon.

Je voulus cependant voir quelque chose, et je sortis. — Une douzaine de guides et de cicerones m’entourèrent, et se disputèrent l'honneur de me conduire. — Un d’eux, un enfant d’une quinzaine d’années, avait l’air si malheureux, le visage si pâle et si décharné, qu'il me faisait penser à ce cheval d’un avare qui mourut au moment où il commençait à s’habituer à ne plus manger. — Le pauvre diable joignait à son triste extérieur des prières si ardentes, des lamentations si tristes, que je chassai les autres et lui fis signe de me conduire. — Il se redressa alors comme Sixte-Quint; — il n’était plus triste, il n’était plus efféminé, je crois même qu’il n’était plus maigre ; — 11 se tourna vers ses concurrents, appuya sur son nez le pouce de sa main droite, et fit prestement tourner le reste de sa main ouverte comme un éventail; je compris facilement ce geste, familier aux gamins de Paris.

le n’abuserai pas des avantages de ma situation pour décrire ici le palais des papes, le pont de fer, la cathédrale, le nouveau théâtre, etc. — Je veux bien ne pas copier dans les livres que la ville d’Avignon fut fondée par les Phocéens de Marseille, 539 ans avant J.-C.; — qu’elle fit longtemps partie de la Gaule narbonnaise; — que Gondebaud, roi de Bourgogne, s’en empara au cinquième siècle, etc. ; que c’est en 1309 que Clément V fit d’Avignon la résidence des papes; etc., etc., etc.

nous DE MON JARDIN.

Je ne parlerai que de la statue de Jean Halphen, inventeur de la teinture au moyen de la garance. — Quoique cette découverte soit légèrement entachée de spéculation commerciale, ce n’en est pas moins le premier exemple d’une réaction raisonnable.

Assez et trop longtemps les hommes ont surtout accordé leur admiration et élevé des statues à ceux qui leur faisaient du mal, — aux fléaux que la Providence a mis de temps en temps sur la terre, comme elle met des brochets dans les étangs et des reginus dans la mer pour empêcher la trop grande multiplication. Je veux parler des conquérants, des Tamerlans, de ces hommes dont la gloire consistait en ceci : — Avoir fait tuer énormément de leurs compatriotes, mais avoir fait tuer encore plus d’hommes d’un autre pays.

11 serait beau de voir élever des statues aux vrais bienfaiteurs de l'humanité, à ceux qui ont doté le monde d’une invention utile. Ce serait moins cher, et plus raisonna- Die. Pourquoi ne pas élever une statue à l’inventeur de la poulie, — à l’inventeur de la scie, — à l’inventeur du cabestan, — à celui qui a importé tel fruit ou tel légume, etc. ? — Mais on n’a gardé de ces hommes ni le souvenir de leur nom, ni le souvenir de leur visage, — et on n’a pas oublié les moindres Alexandre, et on leur pardonnait d’avoir ruiné leur Macédoine, s’ils peuvent prouver qu’ils avaient bien plus ruiné l’Asie; on imitait en cela cet envieux qui disait à Jupiter : « Je consens à devenir borgne, pourvu que mon voisin perde les deux yeux. »

Est-ce que cela console une mère qui pleure son fils

PROMKNADES

tué, de penser qu’il y a une autre mère qui a perdu deux fils? Est-ce que le laboureur dont le champ a été ravagé, trouvera une compensation dans l’idée qu’à deux cents lieues de là, on a ravagé les champs de deux laboureurs — est-ce que cela fera jaunir le blé dans ses sillons en friche, qu’il y ait des sillons en friche dans un autre pays?

Et cependant, voilà sur quoi s’est fondée jadis la gloire des conquérants : — je vous ai surchargés d’impôts, j’ai fait de vos champs le tapis vert où je jouais vos fils; — mais la bataille est finie, — voici les cadavres amoncelés en deux tas, quel est le plus gros?

— Eh ! eh! — c’est difficile à dire à la vue simple, — il y a de la pige, comme disent les gamins, — il faut compter.

Le tas des cadavres de ceux-ci se compose de huit mille cadavres hachés, mutilés, — huit mille familles en deuil, — mères sans fils, — fiancées sans promis, — enfants sans pères, — ça a l’air triste au premier coup d’œil. — Mais comptez l’autre tas : il y en a huit mille quatre cents. — Quel bonheur ! quelle gloire ! et les nations reconnaissantes élevaient des statues de marbre, de bronze, de pierre, de fer-blanc, de sucre candi et de chocolat, pour perpétuer le souvenir de cette généreuse supériorité.

A ce sujet, il me vient une idée. — Il est d’usage immémorial chez tous les peuples de frapper sur les monnaies la portraicture du prince régnant, — portraicture un peu arrangée, car souvent une reproduction trop

nORS DE MON JARDIN.

exacte eût pu nuire aux sentiments d’adoration qufil était utile que ces profils augustes inspirassent aux populations. — Rien de mieux ; mais cela ne fait-il pas beaucoup de portraits? Cela me rappelle un placet en vers adressé à Louis XIV par un pauvre diable qui, après avoir énuméré sous combien de formes les arts reproduisaient le visage du roi, finissait par dire, par allusion aux monnaies : -y , , ,

Ton image est partout.... excepté dans ma poche.

Que l’empreinte des rois se vît sur les monnaies frappées lors de leur avènement, — cela servirait à en fixer la date, et pourrait suffire au désir présumé des peuples de posséder le portrait de leur souverain. Mais il faudrait aussi que chaque année un jury proclamât l’événement utile, l’invention précieuse, — le chef-d’œuvre de l’année; — que l’on enlevât toute influence à la politique sur cette décision, — et que la monnaie frappée cette annéelà allât raconter par tout l’univers, aux hommes d’aujourd’hui et aux hommes de l’avenir, le service rendu à l’humanité, le chef-d’œuvre apparu.

Par exemple, ne serait-il pas très-intéressant aujourd’hui, dût-on n’avoir qu’à quelques millions d’exemplaires le portrait des divers souverains qui, à divers titres, ont régné sur la France, de trouver sur la monnaie courante la date des grands événements de notre histoire, des progrès de la science, des découvertes, etc., et la figure des grands hommes que la postérité met souvent au-dessus des rois ? — Je sais bien que de temps en temps

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on frappe une médaille, — mais, outre que la politique seule décide presque toujours du sujet qu’elles représentent, elles restent en petit nombre enfoncées dans les cabinets des curieux, — tandis que la monnaie usuelle se mêle à toutes les transactions, aux incidents quotidiens de la vie.

Ainsi, notamment, pendant le règne 'de Richelieu, sous le pseudonyme de Louis XIII, n’y a-t-il pas eu quelques instants où on aurait pu suspendre la représentation de ce roi de paille, — pour livrer à la circulation quelques autres figures et quelques événements? — On ne serait pas fâché, aujourd’hui, que les monnaies frappées vers 1634 rappelassent le visage d’Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.

Ainsi encore, — au moment où Louis XIII laissait couper la tête au duc de Montmorency, — on aurait pu, sur les monnaies, remplacer momentanément son effigie par celle du grand Corneille, avec la date de la première représentation du Cid.

En 1624, Richelieu faisait décapiter de Thou et Cinq- Mars. — Eh bien ! il me semble que c’était un souvenir moins glorieux à propager que le visage du sculpteur Puget, et la date de la naissance de son beau groupe de Milon.

Prenons un peu le règne de Louis XIV, dit le Grand. — Eh bien ! pendant ce long règne, les monnaies n’ont pas exhibé d’autre portrait que celui de ce roi avec le soleil pour envers.

N’aurait-on pas pu profiter des époques un peu moins

glorieuses que les autres, pour consacrer la mémoire d’autres visages et d’autres événements ? — Pendant que la régente Anne d’Autriche assiégeait Paris pour imposer Mazarin, on aurait pu sans inconvénient frapper le portrait de Pascal, qui inventa la brouette avant d’écrire les Provinciales.

En 1650, pendant que Mazarin mettait Condé à Vincennes, n’aurait-il pas pu confier à quelques pièces de monnaie le portrait de Lesueur, qui peignait alors la vie de saint Bruno ?

A la même date, on faisait la paix d’Aix-la-Chapelle, par laquelle on abandonnait la Franche-Comté, et on jouait le Tartuffe. — Il me semble qu’à ce moment, le ,,, -

visage de Molière était plus intéressant pour la postérité que le visage de Louis XIV, et qu’il y avait plus de gloire , , , , : à faire le Tartufe qu’à faire la paix. v ■> -T

Au moment où la flotte française était presque détruite à la bataille de la Hogue, — Papin inventait l’emploi de la vapeur. On aimerait assez à voir la figure de Papin sur quelques louis de cette époque. *

La révocation de l’édit de Nantes coïncide avec la publication des Caractères de Labruyère. — On aurait pu, à ce moment, se contenter du nombre de portraits de Louis XIV alors en circulation, et éditer celui de Labruyère.

Passons à Louis XV ; — cherchons tous les moments .où la figure du roi a le moins d’intérêt et où, à la même date, elle peut être remplacée par un souvenir glorieux pour la France. — En 1746, le maréchal de Maillebois,

perd la bataille de Plaisance et /es Français repassent les Alpes. — Cette même année. Voltaire, repoussé deux fois, entre à l’Académie française. Ce n’est pas seulement à cette date que Voltaire, dans l’histoire de France et dans l’histoire plus grande de l’esprit humain, pèse d’un autre poids que Louis XV ; mais enfin nous voulons bien profiter de cette lacune.

Nous trouvons à une même date la seconde paix d’Aixla-Chapelle, par laquelle la France rend toutes ses conquêtes, et l’apparition de Y Esprit des lois, de Montesquieu. — Certes, le second événement est plus important et plus glorieux à fixer dans les souvenirs que le premier, — et la figure de Montesquieu remplacerait aussi bien, du moins pour ce moment, celle de Louis XV sur les louis à la croix de Malle de l’époque.

— En 1756 commence la triste guerre de Sept ans et parait le Contrat social, de J.-J. Rousseau. — Allons, Majesté, on a déjà beaucoup de votre portrait, laissez frapper celui du citoyen de Genève. On préfère vous attendre à l’année 1763, où vous abandonnerez le Canada aux Anglais et où Jean-Jacques publiera Y Emile.

En 1757 on perd la bataille de Rosbach, — et Diderot publie Y Encyclopédie et le Père de famille. — Conservons un peu la figure de Diderot.

Croyez-vous que pendant le scandale de la fin de ce règne et la ruine de la France, on ne trouverait pas un certain nombre de visages plus agréables et plus glorieux que celui du Bien- Aimé ? — Je passerai vite sur le règne de Louis XVI : — sa mort plus que sa vie impose le

respect ; — mais enfin, lorsque les frères Montgolfier inventaient l'aérostat — et les frères Chappe le télégraphe ; — lorsque Bernardin de Saint-Pierre publiait Paul et Virginie , — la cour inventait la couleur pue » et la couleur des cheveux de la reine. — Les visages clé Bernardin de Saint-Pierre, des frères Chappe et des frères Montgolfier n’auraient pas déparé quelques écus de six livres. — Passons.

Je ne m’étendrai pas sur le règne de Napoléon, un des plus remplis de notre histoire. Et cependant, malgré la gloire militaire et malgré les institutions civiles, gloire moins commune encore et moins coûteuse, il s’est bien

trouvé quelques intervalles où les actes du premier con-

sul et de l’empereur n’étaient pas peut-être les actes les plus intéressants pour la postérité.

Ainsi, lorsqu’en 1807 Napoléon rétablissait une noblesse héréditaire, madame de Staël publiait Corinne.

Sous Louis XVIII, sous Charles X, sous Louis-Philippe, croyez-vous que ce soit toujours la figure de ces rois qui ait été la chose la plus intéressante pour l’avenir ? D’ailleurs, je ne propose pas de supprimer l’effigie des princes. Seulement il n’est pas nécessaire qu’on ne voie que leur visage sur les pièces de monnaie formant la valeur des deux milliards deux cents millions qui circulent en France. N’aurait-on pas trouvé un moment pour intercaler la figure de Lamartine, do Victor Hugo, celle d’Arago, celle de Daguerre ? Il y a bien eu un jour où ces rois n’ont rien fait qui valût les Méditations ou Y Annuaire du bureau des longitudes , ou le daguerréotype.

Un philosophe a dit : « Je laisse cent ans entre les faits et l’histoire. Je ne veux pas parler des choses contemporaines. » Ce philosophe voulait que l’histoire ne pût rien craindre ni rien espérer de ceux dont il avait à parler. — On demandait une histoire de Russie à Voltaire. — « Allons donc ! disait-il ; une histoire de Russie par moi ! J’ai reçu trop de fourrures de Catherine. le Grand. »

Je ne conteste la gloire de personne, — mais enfin, dans le plus glorieux règne, sous Louis XIV comme sous Napoléon, il y a des moments qui restent dans l’ombre, précisément à cause de l’éclat des autres ; — il y a la misère des grandes choses ; — il y a des jours où, par une coïncidence imprévue, tel fait non politique a plus d’importance que^ les actes du gouvernement même, — si ces jours-là, obéissant à son dévouement pour le pays,

11 s’occupe justement de détails utiles, mais sans éclat.— Ainsi, je ne sais pas ce que le gouvernement faisait le jour où la France perdait Balzac et Pradier. — Or, en ce même moment, on frappait beaucoup de pièces d’or, et on refondait les sols. — Eh bien ! ce que la postérité voudra savoir, ce sera la date de la mort de Balzac et de Pradier. Il sera regrettable qu’elle ne la trouve pas sur les monnaies, avec l’effigie de ces deux défunts qui sont au premier rang des gloires de la France : — le Molière et le Praxitèle de ce temps-ci.

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