‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Promenades hors de mon jardinChapitre 23 sur 24 · CH · texte numérisé non relu

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autres honorables membres dont je viens de citer les noms; elle déclara leurs signatures fausses, leurs cachets apocryphes; peu s’en fallut qu’elle refusât de reconnaître les timbres de la poste.

Ce n’est pas tout : une jeune et charmante personne, Marguerite Anderson, belle-sœur de M. le baron Hector de Testa Ferrata, lui envoya une couronne, — quelques personnes prétendent qu’elle y joignit son portrait, — ce que la discrétion et la modestie de l’auteur ont laissé dans le doute.

La glorieuse société fondée à Londres pour la promotion et la protection des animaux et des arts réunis a le bras long; elle prit sous son égide la gloire de son nouveau membre comme sa propre gloire, et elle ne négligea rien pour la mettre en son jour.

Sir Robert Beringham mourut. Giuseppe Dabray le pleura et porta publiquement et austèrement son deuil, — ce qui n’empêcha pas l’envie de continuer à soutenir qu’il n’avait jamais existé.

Lord Beringham fut remplacé dans la présidence par S. E. lord Gonzague de Caximbao, duc de Herdfordshire, qui en fit part à Giuseppe Dabray, par une lettre autographe. Les relations du nouveau président en Espagne ne tardèrent pas à valoir au poète niçois le titre de membre de l’université d’Alcantara. Les diplômes en langue espagnole, revêtus des cachets espagnols, n’ébranlèrent pas l’incrédulité systématique de l’envie ; elle nia l’existence de lord Caximbao.

Si je ne croyais indigne de Dabray et de moi-même de discuter contre cette secte d'envieux de mauvaise foi, je leur demanderais : 1° Comment un homme peut mourir s'il n’a pas existé.

Dabray a porté le deuil de lord Beringham, donc lord Beringham a existé.

Un homme qui n'existe pas peut-il succéder à quelqu’un ? Lord Caximbao a succédé à lord Beringham, donc lord Caximbao existe.

Mais c’est donner trop d’importance à de misérables puérilités, à de fallacieuses arguties.

Tout le monde sait que le titre de membre de l’académie d’Alcantara entraîne le droit de faire précéder son nom du Dom (Dominus). Mais que devint la cabale quand le bruit se répandit dans la ville qu’une pancarte en langue turque venait d’arriver sur un vaisseau génois, et que cette pancarte conférait à Giuseppe Dabray le titre de chevalier de première classe de Tordre impérial des Dardanelles et de membre de l’université ottomane !

Il fallait nier ou se taire. L’envie ne se tut pas ; elle nia, je crois, le Sultan ; elle nia la Turquie ; elle nia Tordre des Dardanelles.

Dabray a pris un parti énergique : il a publié le recueil de ses réponses à ses amis, collègues et admirateurs, il m’a fait l’honneur de m’en envoyer un exemplaire, et l’honneur plus grand d’y écrire quelques vers de sa main. Ces vers, pleins d’indulgence, ma modestie m’empêche de

les reproduire ici, mais mon orgueil me les fera conserver pour mes descendants.

Sur le frontispice de son livre, en face de son portrait couronné de lauriers, Dabray a inscrit ses titres, non pour lui-même, mais pour la gloire éternelle delà ville de Nice, qu’il aime encore, malgré l’ingratitude aveugle d’une partie de ses habitants.

Voici la copie exacte de ce frontispice :

Nouveau recueil de poésies en deux langues, dédié a la société UNIVERSELLE FONDÉE A LONDRES POUR LA PROMOTION ET

la protection des animaux et des arts réunis, et à la mémoire immortelle de feu son illustre président, lord Robert Beringham, vicomte de Clive , duc de Seringapatam, etc.

Par Joseph Dabray, esquire, chevalier de première classe de l’Ordre impérial des Dardanelles, membre des Académies des Immobili d’Alexandrie, des Agrostoboli de Padoue, de la Royale Société Agricole Economique de Gênes, membre honoraire de celle Agricole Philosophique de la même ville, membre effectif de l’Université scientifique et littéraire d'Alcantara, et enfin membre assistant de l’impérial Oratoire littéraire et scientifique du Bosphore et de la grande Mahkamé (ou université) ottomane pour la culture des langues étrangères anciennes et modernes, qui siègent à Constantinople.

Prix: S francs.

Nice, imprimerie nationale K. Faraud et Cie, boulevard du Petit*Pont, SO, et rue

du Marché, 7.

11 me semble que c’est clair.

Ce volume a eu un grand succès, quoique mis en lumière au moment du terrible tremblement de terre qui a, comme on peut le penser, préoccupé les habitants de Nice et les étrangers qui y résident.

Ce n’était pas le seul déboire réservé à la cabale.

Le théâtre de Nice devait donner une représentation au bénéfice d’une société de charité, — malheureusement dans la nuit qui précéda la représentation, eut lieu le tremblement de terre. — Que faire? Personne n’irait au théâtre. — La terreur était à son comble ; on demeurait sous les arbres et dans les fiacres. — On ne s’aventurerait pas dans un édifice sous lequel on pouvait être écrasé.

Quelqu’un eut une idée hardie, ingénieuse : elle fut adoptée avec enthousiasme.

On demanda à Giuseppe Dabray la permission de lire sur le théâtre une tirade de sa tragédie de Pierre le Grand ou la Mort de son fils , et une tirade de sa comédie de mœurs, les Deux avocats.

Cinquante vers de chacune.

Eh bien ! malgré la terreur du tremblement de terre, qui remplissait les esprits, — la salle se trouva comble ; on vit au théâtre des gens qui n’osaient pas entrer dans leur propre maison. — On a dit : Voir Naples et puis mourir. Eh bien ! il semblait qu’on voulût bien mourir après avoir entendu cent vers de Giuseppe Dabray.

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HORg DR MON JARDIN. 269

Il faut dire que, cédant aux instances, il avait prônais d’assister à la représentation. Il tint parole.

Décrire l’enthousiasme avec lequel on accueillit les vers et rauteHr,me serait impossible. On lui jeta des fleurs et des vers.

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