CHAPITRE XIII
COMMENT l'ENF.\>T ESTANT A TERME
s'efforce de sortir hors dv ventre de sa mere, et de sa nativite.
Quand l'enfant est venu à son terme prefix , alors il a affaire de plus grand nourrissementqu'auparauant,etn'en pouuant tirer par le nombril tant qu'il en a besoin , cela est cause que par vne grande impétuosité cherche à sortir hors : adonc il se meut , et rompt les membranes qui le soustiennent : et si elles estoient si dures qu'elles ne peussent rompre, il les faut fendre et deschirer auec les doigts, pour donner libre issue aux eaux et à lenfant '. Dont la matrice se trouuant intéressée , ne le peut plus souslenir : adonc s'ouure, et par icelle ouuerture sentant l'air en-
' Cette phrase : Et si elles estoient si dures, etc., a été ajoutée seulement en 1685. Mais à part ces mots, toute la tliéorie qui précède, touchant la sortie de l'enfant, semble avoir été extraite et presque traduite du chapitre 1" du Livre 3 de RueIT : De la conceptiou etijénéralion de l'homme, imprimée en allemand à Zurich en 1553; traduit et publié en laiinparrauleurlui-mème en 1554.
DE LA GEÎS'ERA riON.
trer,le poursuit, et s'efforce de sortir hors , la teste deuant : alors se fait la natiuité naturelle de l'enfant , non sans douleur de son corps tendre et délicat , estant pressé , dont en pleurant fait icy son entrée des calamités de la vie humaine. Semblablement la mère enfante auoc vue extrême douleur , parce qu'il faut que le col de sa matrice ( qui est rond , estroil et nerueux) se dilate et eslargisse grandement pour faire passage à l'enfant , et aussi que les os des hanches se séparent de l'os Sacrum , à finqu'estans dilatés, toutes les autres parties se puissent plus facilement ouurir.
Or que lesdils os se disioignent et séparent , il est aisé à croire et à prouuer : car comme seroit-il possible qu'vn enfant estant à terme, ou deux gémeaux s'enlretenans ioints ensemble, peussent passer par ceste petite voye eslroite , sans que lesdits os ne fussent disioints l'vn d'auecques l'autre? Or véritablement ie le sçay , pour auoir ouuert des femmes subit après auoir rendu leur fruit, ausquelles i'ay trouué entre les os des hanchesretos Sacrum , distance à mettre le doigt entre deux.
D'auantage i'ay remarqué , estant appelle aux accouchemens des femmes , ayant la main sous leur croupion , auoir ouy et senti vn bruit de crépitation ou craquement desdils os pour la séparation qui s'y faisoit : et mesmes i'ay entendu de plusieurs femmes honorables, que quelques iours vn peu deuant que d'accoucher, apperceuoient auec douleur certains bruits desdits os qui croquetoient ensemble.
D'auantage, les femmes qui ontrecentemcntenfanlése plaignent fort auoir douleur en la région de Vos Coccyx ou Candœ, qu'ils appellent les Reins : et
icy ie conclus isauf meilleur iugement que le raien) que lesdits os commencent à s'entr'ouurir, queiquesfois deuant l'enfantement , et principalement à l'heure que l'enfant sort et est mis sur terre *. Mais véritablement les os des hanches et Pubis s'ouurent et séparent les vus des autres, en sorte que plusieurs femmes (faute que Nature ne les a puis après bien reioints), sont demeurées boiteuses. Et quant à ce qu'on dit, qu'en Italie on rompt l'os Pubis aux ieunes filles ( à fin que lorsqu'ils auront des enfans accouchent plus facilement)
' Tout le commencement de ce paragraphe est textuellement reproduit d'après l'édition de 1673. Mais ce qui suitétnit fort différent dans l'origine; ainsi en 157;J, en 1575, et même encore dans l'édition de 1579, on lisait :
« £l n'cnj iuniais aperceu qu'il se face ouiienurc pardeuanl, comme aucuns disent, mais verilahlonenl les os des hanciies s'ouurent et séparent, en sorte que plusieurs femmes {faute que nature ne les a puis après bien reioincls) sont demeurées boyleuses. »
C'est donc en 15S5 qu'il changea son texte et sa doctrine, d'après une observation qui sera citée plus bas, et dont il fut rendu témoin le l*^' février 1579. L'édition de cette année était presque entièrement imprimée, puisqu'elle fut en état de paraître le 8 février, ce qui explique pourquoi il ne put parler de cette observation que dans l'édition suivante. Il est à noter même que dans toutes ses éditions il a laissé subsister, sans doute par oubli, un passage de son anatomie où l'écartement des pubis demeure révoqué en doute. ( Voyez t. I", p. 295.)
Mais ce que l'on s'explique difficilement, c'est la longue persistance de Paré à nier l'écartement de la symphyse pubienne, quand il availécrit lui-même, dans sa Rnefue co'Jeciion, qu'il avait \\i toutes les symphyses écartées sur deux femmes mortes d'hémorrhagic. J'ai rapporté ce passage à la page déjà indiquée du t. 1".
LE DIX-HVITIEME LIVRE
c'est une chose fausse et mensongère :
car encore qu'on les eust rompus , il s'y feroit un callus , comme il se fait tousiours aux fractures (1rs os , dont puis après l'enfantement scroit rendu plus difficile*,
' Ici s'arrêtait le oliapitre dans les trois éditions de 1573, I67i) et i/)7!), et cons6quemrnent au-si dans l'édition latine. Ce qui suit a été ajouté en 1.^85.
M me parait étonnant qu'on n'ait pas fait plus d'aUention jusqu'à présent à la prétendue coutume italienne, mentionnée par A. Paré. Évidemment il n'en parle que d'ouï-dire, et cet ouï-dîre est absurde; mais ceux qui le lui avaient rapporté n'auraientils pas confondu avec une manœuvre slupide et impossible une opération plus rationnelle, qui aurait eu quelque rapport avec la sympliyséolomie proposée en France seulement au xviii' siècle?
Celte question de récartem«nt de la symphyse pubienne a été reprise plus tard par Severin Pineau, Opusculiim pfiijsiologicum et anatomicum, Parisiis, 1607; et bien que par sa date l'ouvrage soit un peu postérieur à Paré, les faits cl les raisonnements sont bien de la même époque. Pineau avait été longtemps l'un des collègues et dos amis de Paré, et lui avait même fait présent d'une pièce anatomique assez curieuse, saroir, un os pubis qui offrait une apophyse styloïde fort longue à sa face interne et près de l'extrémile inférieure de la symphyse; et enfin la principale observation de son livre n'est autre que celle alléguée par Paré lui-même. Il m'a paru curieux de rapporter en entier cette observation, qui constitue le 8' chapitre du 2'- Livre de VOpnscnlnm; elle est un peu longue, mais elle nous donne d'abord une liste complète des chirurgiens qui étaient alors à Paris (la table des matières dit: Alag. in Cliiriinf. qui fjilctiœ adcrain) ; elle nous les montre ensuite en grande consultation agitant des questions de science, et quelles questions! en sorte que c'est un pelil tableau assez curieux de l'époque. J'ai traduit aussi littéralement que possible. « En février 1679, dans 16 collège royal
Il y a des hommes si fermes en leurs opinions, qu'encore qu'on leur fist toucher au doigt , et voir à l'œil la vérité du contraire de ce qu'ils maintiennent , si est-ce toutesfois que Jamais ils nu se voudront départir de
des 'chirurgiens de Paris, André Malesieu, homme très docte et chirurgien très expert, étant alors prévôt du collège, Jacques d'Amboise, maitrc-és arts et bachelier en chirur^'ie aujourd'hui docteur dans l'une et laulrc médecine et médecin du roi), suivant la coutume du col'ége et des bacheliers parcourant le stade chirurgical , disséqua un cadavre de femme, démontra avec un art admirable toutes et chacune de ses parlies, exposa les sièges et les remèdes des maladies (jui ont principalement besoin du secours di; la main Celte femme , âgée d'environ vingt-quatre ans, par sentence et jugement du lieutenant-criminel, confirmés par l'autorité du Parlement, avait été pendue dix jours après être accouchée, attendu qu'aussitôt après sa délivrance, poussée par je ne sais quel mauvais génie , elle avait de ses propres mains tué son enfant: et saisie en flagrant délit, elle avait été mise en prison. Le lendemain de la pendaison, le cadavre commença à être anatomisé par ledit M. d'Amboise, en présence de MM. les chirurgiens ci-dessous nommés. Il y avait donc : MM. Robert Gaignard, doyen; INicolas Langlois, l'rançois des INeux, Guillaume Duboys chirurgien du roi , Ambroise Paré prcinier chirurgien du roi , Louis le P>run, Jean d'Amboise chirurgien du roi, et juré pour le roi au Chàtelet de Paris, Jean Oelisle, Jean Cointerel chirurgien de la reine mère, et juré pour le roi au Chàtelet, N. Des iXeux, Raoul Lefort, Richard Hubert, chirurgien du roi , Pierre Pigrey chirurgien du roi, Antoine Portail chirurgien du roi, aujourd'hui premier chirurfiien , Jacques Dioneau chirurgien du roi, André Mnlésieu prévôt dudit collège, nous Severin Pineau, Ismael Lambert chirurgien du roi, Jérôme de I.anoue chirurgien de la reine-mère Catherine de Médicis, Pierre Cheval, Simon Piètre, Urbain Larbale&trier, Jacques Guil-
ce qu'ils auront conceu et eng^rauéen leur esprit: en quoy ils se monslrent raerueilieusement amoureux d'eux-
DÈ LA GENEIlATIOrf. 667
mesmes, s'ils aiment mieux leurs opinions que îa raison : ou fort ennemis de la postérité, si connoissans la vérité,
lemeau, chirurgien du roi. Avec tous ces messieurs et mailres en chirurgie, inscrits ici dans l'ordre de leur réception , il y avait aussi les écoliers et bacheliers en chirurgie •• Louis Hubert, Philippe Collot, Ions deux chirurgiens du roi désignés, .Tosse de Beauvais et Claude Viard; en outre étaient venus du dehors, M. Laurent Joubcrt, docteur en médecine et prof, sseur royal en l'université de Montpellier, et M. Barthélémy Cabrôi chirurgien de Montpellier, tous deux très versés en anatom'e, qui se trouvaient alors à Paris par ordre du roi. Il y avait enfin quelques étudiants en médecine et en chirurgie; et avant tous les autres, ces diligents anatomistes auxquels nous avions montré dans les années précédentes l'art de disséquer non seulement les corps humains, mais aussi les cadavres de? auires [aliorum] animaux qui nous tombaient entre les mains; parmi lesquels étaient, si je ne me trompe, P. Erald [Eraldas], Jérôme Coupé {Cûpœus.), tous deux champenois; et Gaspar Bauhin de Bàle, aujourd'hui très célèbre médecin dans son pays, et professeur élu de botanique [simplicinm) et d'anatomic; c'était le pus curieux de tous, et pour cette raison et à cause de son père, homme fort versé dans l'une et l'autre médecine, et autrefois notre collègue, nous professions pour lui la pins vive amitié. La première dcmonslralion du sujet commencée en présence de tous les assistants ci-dcsus nommés, l'un de nous souleva cette question, et elle fut donnée pour la dissection, attendu la présence de MM. Joubert et Cabrol de Montpellier, savoir : s'il y avait abouchement des veines mammaires desceiidivites et dts èpiijnsiriqnes ascendnnics, et s'il se faisait une communion manifeste des vaisseaux au milieu de l'épigastre, à l'intérieur dans le muscle droit, à l'extérieur dans le panniculc charnu ou plutôt adipeux; réunion commune qui devait être d'autant plus Facilemenl ei ouvertement aperçue, que la femme était accouchée plus récemment; le sang chez les mères qui nourrissent leurs
enfans devant être porté par des vaisseaux de ce genre de l'utérus et des autres parties inférieures , et par d'autres vaisseaux des parties supérieures aux mamelles, pour que le lait se fasse. Si au contraire la femme ne donne pas le sein , le lait est encore «Miminé p!ir l'utérus, où il est envoyé des mamelles par le moyen de ces vaisseaux mammillaires et épigislriques, suivant l'opinion de plusieurs. IVautres disent que le lait est reporté des mamelles dans la veine cave ascendante par la veine mammaire, puis dans le tronc descendant, et de là par les reins et les uretères dans la vessie, ou par les veines spermaliques dans l'ulérus, ou par l'une el l'autre voie à la fois, ce que l'on peut voir le plus souvent (la double élimination) chez les femmes récemment accouchées qui ne nourrissent pas. Ce concours multiple et manifeste des vaisseaux épigastriques éiait diflicilement admis par ceux de Montpellier, de même qu'il est à peu près nié par toute l'école de Montpellier. Et cependant nous avons toujours vérifié la réalité du fait, savoir, la communion des vaisseaux , non seulement chez les femmes , mais même chez les hommes et dans tous les âges.
1) De celte question nous passâmes à une autre de grande importance; il s'agissait de savoir si, dans l'enfantement des femmes, les os pubis el ilion se séparaient, ceux-ci de l'os sacrum ; et ceux-là l'un de l'autre, oui ou non?
» La question soulevée, chacun donnait son sentiment; la majeure partie des assistants niait absolument que ces os pussent s'écarter; d'autres raffirmaienl; d'autres, sans pencher ni vers l'une ni vers l'autre opinion, se tenaient dans le doute et gardaiei.l le silence. Mais le doute fut immédiatement résolu, et la vérité brilla d'un celai manire>te; en effet , l'une des cuisses du cadavre ou la jambe entière ayant été saisie el soulevée, sans aucune incision de la peau, mais en la gardant intacte de même que toutes les parties qui recouvrent la symphyse, l'os pubis du même côté s'ë-
Lli DIX-IIVITIEMI; LIVllE
veulent toutefois icelle estre cachée et ignorée. Sainct Augustin n"a point fait de difficuilé de composer luymesme vn liure de ses Uetractations. Pareillement Hippocralesescril, comme font les excellons hommes et qui se tiennent asseurés de leur grand sçauoir, qu'il a esté deccu à recon noislre la suture de la teste d'auec la fracture. Certes, comme escrit Celse, les pelits et loibles esprits, parce qu'ils n'ont rien , ne se peuuent aussi rien oster : mais il est bien séant à vn généreux esprit de confesser et auoijer pleinement sa vraye faute, et principalement encores qu'on l'enseigne à la poslerilé pour le bien public , à Gn que nos successeurs ne se trompent en mesme façon que nous auons esté.
Or qui me fait tenir ce propos , est
levait en même temps, et dépassait le niveau de l'autre au moins d'un demi-pouce. Ceci fui constaté et vériQé par toullc monde, par les yeux et par le toucher; et pour le faire mieux et plus aisément voir, le cadavre étant couché sur le dos, on étendit fortement l'autre jambe, sans laisser le moindre degré de flexion à sonarlicuialion avec l'ischion; et les deux mains étant placées sous la fc.-sc opposée, le plus léger effort sufTisait pour porter en haut l'os pubis , et avec lui tout l'os innominé, lequel, comme on sait, se compose de trois os, savoir, l'ischion, le pubis el l'ilion, entièrement réunis à cet âge par une symphyse, sans aucu. e partie molle intermédiaire ; d'où nous conclûmes nécessairement que les deux syn chondroses postérieures étaient heaccoup plus lâches que de coutume. En ellel la cuisse étant soulevée de la manière que nous avons dit, avec les os innominés, l'épine du pubis du même côté s'éloignait d'un demi-lravers de doigt du pubis oppo^é, el faisait saihie au-dessus; au contraire, les mains étant rt'tirécs, et les fesses reposant sur le même niveau, les deux pubis rcprc-
que iusques icy i'auois maintenu et par parole et par escrit , les os Pubis ne se potiuoir séparer et enlr'ouurir aucunement en l'enfantement : tontesloisil m'est apparu du contraire le premier iour de feuriermil cinq cens s;'ptanle neuf, par l'anatomie d'vne femme qui auoil esté pendue , quinze iours après eslre accouchée, de laquelle ie vois la dissection , et trouuay l'os Pubis séparé en son milieu d'enuiron demy doigt, éspresencesde maislre Claude Rebours , docteur régent en la faculté de Médecine , de maistre lean d'Amboise, Cointeret, du Bois, Dionneau , Pineau, Larbalestrier, Viard, tous Chirurgiens iurcs à Paris : et mesmes nous veismes l'os Ischion séparé de contre l'os Sacrum.Qui nele voudra croire, ie ie renuoyerai au liure de Nature, laquelle
naient leur égalité de position ; puis en soulevant l'autre cuisse, le pubis qui s'était élevé dans l'autre expérience apparaissait déprimé à son tour, ce qui excita, el non sans cause, l'udmiralion de la plupart des assistants. »
Là Unit l'observai ion et le chapitre; le fait était clair pour tout le monde; cependant quelques uns s'ciulurcireui la têie , dit Pineau, et sans nier le fait, en niaient les conséquences. Leur principale et sans contredit leur plus puissante objection , c'est que c'était un fait unique, qui peut-être ne s'était jamais vu, et ne se reverrait jamais. Pineau prétend au contraire qu'il arrivera toujours; l'observation moderne a donné tort aux uns et aux autres. La diduction des symphyses a lieu quelquefois, mais il s'en faut de beaucoup que l'on puisse la considérer comme un phénomène ordinaire et nécessaire. Il faut noterd'ailleurs, comme un cachet de l'époque , que nul des conlradicteurs ne se demanda si ce n'était pas là une maladie ûi'b sjmijhjses indépendante de l'accouchcmenl, el que la dissection ne fut pas faite,
DE LA GEIfERATIOiy.
fait des choses que noslre intelligence n'est pas capable d'entendre. Et principalement ces os s'ouurenl et ferment à l'enfantement.